Cancers suspects à Sablons (suite) une femme mène l'enquête

Elle a contacté Lyon Capitale suite à nos articles qui dénonçaient l'inquiétant nombre de cancers qui touchent les habitants de cette commune, au cœur du couloir de la chimie.

Nous nous étions déjà rencontrés. Catherine Moulin était passée au journal, suite à nos articles sur Sablons. C'était un lundi, jour de bouclage. Pris par le temps, l'entretien avait été succinct. L'enquête qu'elle nous a présentée nous a persuadé de la revoir. Rendez-vous était donc pris chez elle, rue Phélipeaux, à Villeurbanne. Au 15e étage de l'immeuble, la vue sur Lyon et ses environs est étonnante. En bas, la clinique du Tonkin. Au loin, des cheminées, le couloir de la chimie. Nous y voilà. "Je ne suis ni accusatrice, ni inquisitrice. Ma motivation est une volonté citoyenne : celle de témoigner".

Ses deux parents ont été emportés par un cancer. Sa mère en 1992, d'un liposarcome, une tumeur très rare qui gangrène les tissus adipeux. Son père, douze ans plus tard, d'un cancer du colon. Des profils de familles de ce type, il en existe ailleurs. Catherine Moulin le sait. N'empêche. Une question la taraude : "les cancers de ses parents n'auraient-ils pas un lien avec les fumées crachées, jour et nuit, par les usines du coin ?" Le coin en question, c'est Roussillon, à 50 kilomètres au sud de Lyon, et sa plateforme chimique. Avant sa mort, le père de Catherine s'intéressait particulièrement à ces usines qu'il connaît bien pour avoir travaillé 41 ans dans l'une d'elles. Et par n'importe laquelle : Rhône-Poulenc, notoirement connue pour ses rejets nauséabonds et nocifs. Face à la multiplication étrange des cancers, ce technicien-chimiste s'était posé la question de cette pollution, visible et odorante, sur la santé humaine. Sur une feuille A4, au fil des années, il notait le nom de toutes les personnes qu'il connaissait, décédées d'un cancer. Date de naissance, âge, année du décès. Sa fille a repris l'enquête. "Entre 1987 et 2007, 24 habitants sont morts d'un cancer. Je constate des faits, et je m'interroge, c'est tout (...). A Sablons, les gens connaissent les risques industriels, ils vivent avec au quotidien. Autant dire qu'ils ne s'affolent pas pour rien. S'ils s'inquiètent, aujourd'hui, c'est bien qu'il se passe quelque chose de grave". En colère, Catherine Moulin poursuit : "et ce n'est pas du domaine de la rumeur, Monsieur le sous-préfet ! (ndlr : en réponse à ce que ce dernier avait affirmé dans Lyon Capitale)".

Catherine Moulin se lève, pour tenter de dissimuler ses larmes. Elle revient avec un gros classeur rempli de notes, d'articles de presse et nous tend une carte de Sablons. Ici, l'école primaire et maternelle. A côté la mairie... et trois croix, dessinées en noir. Plus au nord, l'Eglise et les mêmes croix, tirées au crayon, qui longent la totalité d'une rue. Je me hasarde à demander ce que représentent toutes ces croix, tout en pressentant la réponse. "Ce sont les gens décédés d'un cancer... La liste ne se veut pas exhaustive, mais ça donne une idée de la situation." On pense immédiatement à la rue Louis-Berthet, à Gilly-sur-Isère, que les résidents avaient rebaptisée "rue des Cancéreux", alertés par l'étrange multiplication locale des tumeurs et des leucémies*.

Avant de partir, Catherine Moulin nous montre un tableau que son père avait peint, peu de temps après la disparition de son épouse. Une chaise dans une pièce vide, l'unique fenêtre fermée. "Combien de chaises alignées comme celles-ci faudra-t-il pour qu'on fasse enfin quelque chose ? !". L'ascenseur redescend. Devant les urgences du Tonkin, une ambulance arrive, toutes sirènes hurlantes. Je frissonne. Là-bas, à Sablons, tout le monde se demande qui sera le prochain.

* De 1995 à 2001, l'usine d'incinération savoyarde a empoisonné les habitants. Aujourd'hui, on recherche les coupables. Le procès est prévu courant 2008.

Réunion publique à Sablons
le 9 novembre à 18h
L'association "Sauvons notre futur", basée à Sablons, organise une grande réunion publique, vendredi 9 novembre, à 18h, à la salle des fêtes. Habitants, associations, élus, représentants des usines de la plateforme chimique du Roussillon et médias sont attendus pour ce grand débat autour du thème "santé/environnement".

Renseignements : Jean-Claude Girardin. Association "Sauvons notre futur". 17, rue du Stade. Sablons (38). sauvons-notre-futur@wanadoo.fr.
04 74 79 34 04.

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