Après-élections en Ukraine : sur le fil au-dessus du vide ?

Mykola Cuzin, président du comité Ukraine 33 et du Comité pour la défense de la démocratie en Ukraine, a rédigé cette nouvelle tribune libre suite à l’élection présidentielle du 25 mai en Ukraine.

Les Ukrainiens pensaient avoir fait le plus dur en se débarrassant fin février de leur président devenu dictateur – puis tortionnaire – au fur et à mesure de la montée de l’opposition populaire à son régime corrompu et prédateur. C’était il y a tout juste trois mois, avec en perspective l’élection présidentielle du 25 mai et la promesse d’une embellie démocratique qui aurait permis à leur pays de rejoindre enfin et définitivement le monde libre.

C’était sans compter avec le réveil de l’appétit colonial d’un Vladimir Poutine requinqué par sa parade olympique et tenté par la proximité de ses troupes stationnées à Sotchi avec la Crimée si belle et si tentante… Prenant prétexte d’un appel au secours des autorités locales (lointain écho de Budapest en 1956 et Prague en 1968), il allait lancer une annexion éclair à l’aide d’un déploiement militaire massif, ordonner puis préparer un référendum tenu au bout de huit jours de campagne seulement et assorti d’une question dont la réponse n’offrait d’autre alternative que le “oui” immédiat ou légèrement différé.

La suite est connue : avec un résultat positif de 96,77 % (et une participation donnée à 83 %) digne des anciennes tartufferies électorales soviétiques (1), Vladimir Poutine venait à moindres frais d’accroître très sensiblement sa popularité intérieure en donnant corps à un vieux rêve russe : reconquérir Sébastopol et sa Riviera tout en effaçant le “traumatisme” subi lors du transfert de la Crimée à la RSS d’Ukraine en 1954 (2).

Le monde entier a assisté en direct au siège puis au démantèlement des bases militaires ukrainiennes, qu’un gouvernement provisoire à peine installé aurait été bien en peine d’empêcher. C’est bien connu, les proies sont toujours plus faciles à attraper quand elles sont faibles. Et le président déchu Ianoukovitch, répondant fidèlement aux directives de son mentor moscovite, s’était tellement bien acquitté de sa tâche qu’au moment de l’invasion de la Crimée les régiments ukrainiens stationnés à l’est ne disposaient pas même d’une journée complète de carburant (3) ! Après les morts de la place Maïdan, les tortures et les disparitions de militants démocratiques puis le rapt de la Crimée, il était pourtant écrit que l’Ukraine allait encore devoir verser son sang pour le prix de sa renaissance.

En effet, à peine la Crimée récupérée, les fameux “hommes verts” sont partis directement à l’est de l’Ukraine pour une nouvelle mission : l’occupation des lieux de pouvoir puis la déstabilisation et enfin la sécession des régions orientales de l’Ukraine, au besoin en y fomentant une guerre que d’aucuns auraient voulu “civile”, tout cela pour cadrer avec le concept néocolonial de Nova Rossia, concocté par l’équipe de communication de Vladimir Poutine (4).

Les deux régions de Louhansk et Donetsk qui défrayent la chronique actuellement correspondent aux anciens fiefs des clans mafieux affiliés à l’ex-président Ianoukovitch et à son entourage. Il est clair qu’il était plus facile d’y trouver des gens méfiants vis-à-vis du nouveau pouvoir de Kiev (5), mais, malgré cela, Poutine, voulant assurer ses desseins, avait besoin d’un coup de force assorti d’une “légitimation populaire”, c’est-à-dire un nouveau référendum bricolé ! Si, dans un premier temps, les officiers du renseignement et de l’armée russes ont réussi à fédérer quelques énergies et à effrayer suffisamment la foule au moyen d’une propagande grossièrement mensongère pour gagner à leur cause un petit nombre de communes et de villes de ces deux régions, le nouveau “référendum” du 11 mai, organisé à la va-vite dans quelques dizaines de bureaux de vote, ne doit leurrer personne. Il n’y a pas eu de raz-de-marée en faveur d’une sécession puis d’un rattachement de ces deux régions à la Russie. Les faits sont têtus : un sondage mené par un organisme privé ukrainien donnait en avril dernier 70 % d’opinions favorables à une Ukraine unie, au cœur même de ces régions qu’on disait tellement russophones qu’elles étaient censées être ukrainophobes (ce qui est une ineptie)… Au contraire, au bout de l’exaspération, le 20 mai, ce sont près d’un million de personnes qui ont manifesté dans ces deux régions, métallurgistes et mineurs en tête, pour réclamer le départ des fauteurs de troubles, le maintien de l’unité territoriale et de l’intégrité de leur outil de travail.

“Je suis russe et spécialiste des conflits ethniques. Je suis déjà intervenu en Crimée…”

Dans le Donbass, il existe un attachement viscéral à la terre, que les “touristes” (surnom donné à ces activistes armés venus pour une écrasante majorité de l’extérieur de l’Ukraine) méconnaissent. Pourquoi un tel désaveu ? À cause des méthodes employées par les hommes liges de Poutine (les mêmes qu’en Crimée) et que l’on pourrait qualifier de terrorisme : on ne compte plus les cas d’enlèvements (8 observateurs de l’OSCE à Sloviansk, par exemple), de tortures, d’exécutions, les pillages de biens publics et privés, les menaces contre les journalistes et les responsables civiques… dont ils se sont rendus coupables. Ils se fondent dans la population civile pour mieux s’en servir comme bouclier humain, le cas échéant, et leur communication est à l’avenant : ainsi le “Premier ministre” de la République populaire de Donetsk, Alexandre Borodaï, a-t-il admis le week-end dernier devant un parterre de journalistes médusés : “Je suis russe et je suis spécialiste des conflits ethniques. Je suis déjà intervenu en Crimée…” On ne pouvait rêver aveu plus limpide de l’implication de la Russie dans cette déstabilisation de l’Est ukrainien.

Cette suffisance, les querelles incessantes des rebelles pour l’obtention du pouvoir et des portefeuilles ministériels et la perte progressive du soutien de Poutine auront achevé de les décrédibiliser. À tel point qu’il y a quelques jours leur “ministre de la Défense” Igor Strelkov Guirkine (officier des renseignements russes notoire) se plaignait du manque profond de combativité des habitants de la région (6).

Combien de temps cette mascarade va-t-elle durer ? Après le probable retrait à pas feutrés des troupes russes massées à la frontière – l’économie russe commence à vraiment souffrir de cette situation –, il ne restera alors comme motivation à ces combattants que la perspective de semer la mort et la désolation et l’argent disponible en grandes quantités. Ces fonds viennent pour la plupart de Rostov-sur-le-Don, où semblent se terrer (et être protégés) les Ianoukovitch père et fils, ainsi que de nombreuses officines extrémistes russes qui ont décidément le vent en poupe en ce moment à Moscou.

Communication et dialectique hystérique

Au-delà de la question des mercenaires, qui risque d’empoisonner le quotidien des Ukrainiens pendant encore un bon moment, c’est bien toute la communication et la dialectique hystérique mise en place autour de l’Ukraine avec l’aval du président russe qui posent aujourd’hui problème à la communauté internationale. Poutine n’a eu de cesse de dénoncer les “fascistes antisémites” arrivés au pouvoir à Kiev après la chute de son poulain. Compte tenu des soutiens appuyés du Congrès juif mondial, du Congrès euro-asiatique juif, de personnalités telles qu’Anna Applebaum ou Victoria Nuland… ainsi que de la présence de plusieurs ministres d’origine juive dans le gouvernement provisoire ukrainien, il s’agit manifestement de l’une des équipes ministérielles les plus philosémites au monde, en dehors de l’État d’Israël lui-même !

Autant dire que persister à user de ces accusations stupides relève au mieux de l’entêtement borné, au pire de la psychiatrie. A fortiori lorsque les tenants de cette communication, dans l’entourage du maître du Kremlin, ont pour la plupart un CV édifiant : ainsi, le même Borodaï est considéré par l’un de ses pairs (le romancier Alexandre Prokhanov, un tenant de l’aryanisme russe) comme un “véritable Russe blanc nationaliste” et compte parmi ses relations un certain Dushenov, auteur en 2006 d’une lettre demandant à la Douma d’interdire les organisations juives en Russie…

Que dire du désormais célébrissime conseiller présidentiel Alexandre Douguine (surnommé le Raspoutine de Poutine), qui prône lui aussi la suprématie blanche, et de l’un des leaders des milices cosaques présentes à Donetsk, un certain Babay Mozhaev, qui déclare être venu en Ukraine pour “combattre la judéo-maçonnerie, source de discorde dans la famille orthodoxe” ?

Voilà bien l’immense paradoxe de cette dialectique nauséabonde qui prétend dénoncer chez l’ennemi, le démocrate du Maïdan, une déviation intellectuelle que l’on couve jalousement en son sein. Moscou ne tire certes pas toutes les ficelles de ces groupuscules nationalistes et fascisants, mais le Kremlin espérait tellement recueillir les dividendes de leur activisme violent qu’il a fortement “encouragé” les médias russes – leur faisant ainsi endosser un rôle traditionnel de chaîne de transmission entre les opérations militaires sur le terrain et la société civile – à leur emboîter le pas en fabriquant à tour de bras des informations à charge.

Tout y est passé, du recyclage d’images d’archives (ici un hélicoptère des Nations unies filmé en Afrique, là un village de Kabardino-Balkarie bombardé par les troupes russes il y a deux ans) aux interviews coupées et doublées, en passant par des journalistes “acteurs” changeant de rôle au gré des besoins de tournage… L’asservissement des médias russes a atteint un tel degré qu’il a peut-être gravement – et pour longtemps – biaisé le regard des citoyens russes, non seulement sur les événements en Ukraine, mais également sur le reste de l’Europe et du monde, rendant ainsi impossible tout dialogue, seule source durable et fiable de résolution des conflits, et compromettant du même coup leurs chances d’un retour rapide à la démocratie.

De leur côté, les Ukrainiens n’auront jamais été si proches et si solidaires depuis leur retour à l’indépendance en 1991 qu’en ces journées dramatiques qu’ils viennent de traverser, dans le sang et la douleur. Dans son refus obstiné et irrationnel de laisser l’Ukraine choisir son propre destin, Vladimir Poutine a retenu la pire voie, celle de la guerre idéologique, de la confrontation armée larvée et de la régression totalitaire.

Malheureusement, même le patriarcat de Moscou semble impliqué puisque l’un de ses membres a été arrêté dimanche peu après avoir vandalisé un bureau de vote dans l’Oblast de Luhansk (7). Pour Vladimir Poutine, la guerre a manifestement pris également une dimension spirituelle…

Hasards du calendrier et de l’histoire, il a en quelques semaines foulé de ses bottes les cendres à peine refroidies de trois lieux emblématiques et dramatiques de l’expansionnisme russe, expansionnisme qu’on croyait éteint depuis l’effondrement de l’URSS en 1991 : Sotchi (déportation massive des Tcherkesses le 21 mai 1864), la Crimée (déportation massive des Tatars le 18 mai 1944) et l’Est de l’Ukraine (théâtre, avec le centre, du génocide perpétré par Staline contre les Ukrainiens en 1932-1933).

Il s’agit là d’un avertissement très sérieux, que la communauté internationale aurait tort d’ignorer. Cela fait partie de la doctrine actuelle du Kremlin, qui peut se résumer en trois points : la concentration, avec la volonté de ramener à la Russie toutes les terres de l’“étranger proche” susceptibles d’abriter des minorités russes (étrange mimétisme avec les minorités germanophones d’Hitler), la lutte contre la “globalisation occidentale” et la mise en place d’une “globalisation alternative” s’appuyant sur un partenariat avec l’Inde, la Chine, la Corée du Nord, la Syrie, l’Iran…

Le paradoxe des deux scrutins du 25 mai

Ce 25 mai, l’Ukraine a voté massivement – sauf dans les districts verrouillés par les terroristes – et porté au pouvoir en un seul tour le candidat Petro Porochenko. Il n’aura pas le temps de savourer sa victoire : un agenda ultrasensible l’attend, entre les négociations pour tenter de ramener le calme à l’est, la remise en route d’une économie en suspens ces derniers mois et un passage obligé par Moscou, pour trouver un terrain de dialogue. Poutine en aura-t-il la volonté ? Rien n’est moins sûr, tant le désordre créé par ses propres troupes à Donetsk et Luhansk (8) l’arrange dans la mesure où il rend l’Ukraine moins attractive. Et au moment où il constate avec satisfaction la progression de ses amis d’extrême droite au Parlement européen, amis dont on connaît le programme à moyen terme : non pas la réforme, mais la disparition de l’UE, au bénéfice de la fameuse globalisation alternative.

N’est-ce pas l’un des paradoxes les plus spectaculaires de ce week-end d’élections, que les électeurs ukrainiens aient voté de façon très nette pour un amarrage à la maison Europe – en donnant moins de 3 % de leurs voix aux candidats extrémistes – alors que leurs homologues de l’UE ont donné des scores pour le moins inquiétants aux partis d’extrême droite en France, au Danemark, aux Pays-Bas ?

Ce résultat était bien entendu falsifié, puisque même le site Internet du “Conseil de la société civile et des droits de l'homme” (institution pourtant directement liée au président russe) a récemment publié un rapport indiquant que “la participation des votants en Crimée était seulement de 30 %” et que “seule la moitié [de ces votes] était en faveur du référendum”. Soit à peine 15 % de voix en faveur du rattachement à la Russie… Ce rapport a depuis été retiré !

1. Ce résultat était bien entendu falsifié, puisque même le site Internet du “Conseil de la société civile et des droits de l'homme” (institution pourtant directement liée au président russe) a récemment publié un rapport indiquant que “la participation des votants en Crimée était seulement de 30 %” et que “seule la moitié [de ces votes] était en faveur du référendum”. Soit à peine 15 % de voix en faveur du rattachement à la Russie… Ce rapport a depuis été retiré !
2. Il faut sur ce point préciser certaines choses : la décision du transfert ne s’est pas faite du jour au lendemain à l’issue d’un dîner arrosé de Khrouchtchev comme on l’a trop souvent lu, mais à l’initiative mûrement réfléchie de la Fédération de la Russie, qui souhaitait ainsi accélérer la reconstruction d’une région ruinée par la guerre et qui était bien plus accessible par la partie continentale de l’Ukraine. Suite à ce transfert et pour remédier rapidement au principal problème de la péninsule – le manque d’eau potable et d’irrigation –, l’Ukraine a par exemple construit le plus long canal d’Europe (402 km) pour capter et acheminer les eaux du Dniepr jusqu’à Kertch, à l’extrémité orientale de la Crimée.
3. On rappellera que, depuis son arrivée au pouvoir en 2010, Ianoukovitch a littéralement pillé les caisses de l’État ukrainien en détournant l’équivalent de 70 milliards d’euros.
4. Lire à ce sujet l’excellent article de Galia Ackerman dans Libération : “Les cendres de l’holodomor frappent à la porte de mon cœur”
5. Élu temporairement mais démocratiquement, rappelons-le, par la législature arrivée au pouvoir en 2010… y compris la plupart des anciens députés du Parti des régions de Ianoukovitch.
6. Une enquête officielle a permis de déterminer que ce même Strelkov avait effectué plusieurs missions “apostoliques” de reconnaissance en Crimée et dans le sud de l’Ukraine en janvier 2014 afin de préparer le terrain.
7. Il s’agit de Wladimir Maretsky. Il faut savoir que, depuis la chute de l’URSS en 1991, Moscou a gardé et renforcé une branche locale de son clergé, de la même façon qu’on laisse un cheval de Troie… L’utilité d’une telle organisation apparaît dramatiquement en ce moment en Ukraine. L’ombre du patriarcat totalement inféodé aux autorités politiques et militaires, comme à l’époque de Staline, semble se préciser.
8. Peu avant les élections, le bataillon Vostok est entré en force en Ukraine avec une dizaine de transports de troupes envoyés par le vassal tchétchène Kadyrov (ce même Kadyrov qui a applaudi des deux mains l’écrasement de son propre peuple par l’armée russe). Ces soldats ont ouvertement admis qu’ils étaient venus soutenir la Russie.
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