Ces policiers qui dérapent et qu’on vire

Les dérapages policiers abiment des vies. S’ils sont le fait d’une minorité de “brebis galeuses” dans la police, ils sont rarement sanctionnés par la justice. En interne, une commission juge chaque année des fonctionnaires de police qui ont dérapé. En 2008, six ont été révoqués de la police dans la région Rhône-Alpes Auvergne. Pourtant, aucun des trois dérapages que nous rapportons n’a été pris en compte.

En 2008, 145 policiers de Rhône-Alpes et Auvergne ont été sanctionnés dont 6 ont été révoqués de la police. Sur 8 320 fonctionnaires cela représente une minorité qui n’est pas anecdotique. D’autant qu’un certain nombre de dérapages sur des citoyens sont oubliés. C’est la Commission Administrative Paritaire Inter-régionale ( CAPI ), qui se réunit chaque trimestre avec des syndicats et fonctionnaires, qui sanctionne ou élève les gardiens de la paix. Parmi les sanctions de l’année dernière, on trouve un policier qui a été révoqué pour avoir fait preuve d’un comportement contraire au principe de la laïcité avec “absences irrégulières et abandon de poste”. Pour avoir pratiqué un harcèlement auprès d’une hôtesse à l’aéroport d’Aulnat (Puy de Dôme), un policier a été sanctionné puis déplacé d’office pour ne plus opérer sur le territoire de la victime.

Des fonctionnaires conduisant sous l’état d’un empire alcoolique se sont fait arrêter par des collègues qui ne plaisantaient pas. Direction le commissariat puis passage devant la commission ; la sanction pour ces brigadiers chefs est une exclusion temporaire de fonction de quinze jours à un mois ferme, le temps de dégriser et de réfléchir à leur devoir d’exemplarité. Ces cas font désordre ; à la préfecture de Région, qui préside la commission le discours est clair. “Mieux vaut sanctionner plutôt que fermer les yeux sur les brebis galeuses ; souvent les policiers souhaitent qu’on écarte des collègues avec de mauvais comportements” dit Xavier de Fürst, préfet de Police.

Il y a plus grave dans la hiérarchie des “déviations” policières. Dans la Loire, l’année dernière, un fonctionnaire de police a pratiqué des exhibitions sexuelles devant une école ; c’est un collègue qui a donné l’alerte en le voyant agir, nu sous un manteau devant des fillettes de moins de quinze ans. Révoqué de la police, il risque plusieurs années de prison. Enfin une autre exclusion définitive a été prononcée pour un policier qui, dans la région d’Annemasse, s’est fait interpeller dans un casino : il détenait et recyclait de la fausse monnaie. Près de mille faux euros ont été retrouvés sur lui. L’homme a dû les rendre, comme son uniforme qu’il ne pourra plus jamais porter.

“Un policier m’a mis un coup de boule !”

Je n’ai pas eu connaissance des cas de dérapages que vous me soumettez” lâche le préfet de Police qui affirme qu’ils auraient leur place dans la commission interne qu’il préside. Pourtant, les exemples qui suivent laissent les victimes dans une grande souffrance. Belgacem Barouchi sortait de son garage quand la violence s’est invitée. À Saint-Fons, ce 13 avril 2008, elle vient de la police. Un équipage de la Brigade Anti-Criminalité contrôle son frère qui pousse son scooter devant son immeuble. Il assiste à la scène à quelques mètres, quand il est ceinturé par un policier “Il m’a donné un coup de boule, puis un coup de poing au visage puis il m’a fait une strangulation avant de me projeter par terre, ventre au sol" raconte la victime. Dans le rapport de police, il est noté qu’il a tenté de s’opposer au contrôle. Au même moment, un fonctionnaire de la BAC frappe son frère au plexus puis le met à terre en le “balayant”. Belgacem Barouchi est à nouveau frappé par un coup de pied alors qu’il est immobilisé puis traîné sans ménagement sur plusieurs mètres pour être conduit dans un véhicule. Direction l’Hôtel de Police à Lyon, rue Marius Berliet où on l’oblige à se déshabiller intégralement ce qu’interdit formellement la loi. Gardé à vue plusieurs heures, il est relâché sans excuse, sans explication. “J’ai vu le dossier de Monsieur Barouchi, je ne comprends pas la décision du procureur” dit le préfet de police (NDLR, qu’il n’ait pas poursuivi le policier).

Près d’un an après les faits, l’homme vit très mal ce traumatisme policier : "Le mois qui a suivi cette violence je suis resté chez moi enfermé ; ils ont cassé quelque chose”. Il a déposé une plainte pour “violences volontaires par personnes dépositaires de l’autorité publique” au Parquet, dès le lendemain, en y joignant des photos montrant son visage tuméfié. Comme souvent en pareil cas, les fonctionnaires de police contre-attaquent avec une stratégie éprouvée : ils déposent plainte pour “outrages et violences à agents”. Plusieurs mois après, le tribunal correctionnel de Lyon rend un jugement défavorable aux représentants de la police en relaxant la victime : pendant l’instruction, le policier a reconnu avoir porté des coups pour maîtriser l’individu. Mais le même tribunal correctionnel classe sans suite la plainte du citoyen de Saint-Fons pour violences policières : “Vous n’aurez jamais raison devant un fonctionnaire de police” insinue le président à l’audience.
Pour gagner un procès devant un fonctionnaire de police, ce qui est très rare dans le cas de violences physiques, le plaignant doit présenter des témoins : c’est une mission quasi impossible. La victime de Saint-Fons a fait du “porte-à-porte” pour demander à la vingtaine de témoins de témoigner. Personne n’a accepté ; trop peur d’éventuelles représailles policières. “Contre des policiers, vous n’avez pas le droit d’être faible, le Parquet vous suit très difficilement” affirme Hervé Banbanaste, l’avocat pénaliste de la victime.

Les abus policiers ne touchent pas que les faciès d’origine maghrébine. Kristina Manusardi, ex-actrice et mère de famille n’oubliera pas sa garde à vue arbitraire dans le commissariat de police du 2ème arrondissement. Le 21 novembre 2008, deux fonctionnaires de police sonnent à sa porte dans le 2ème arrondissement de Lyon : “Suivez-nous tout de suite pour une vérification”. La jeune femme ne connaît pas ses droits, elle obtempère alors que rien ne l’y obligeait. D’autant qu’elle a été dénoncée mensongèrement pour un délit de fuite imaginaire en voiture, après un accrochage. Les policiers sont persuadés de sa probable culpabilité et oublient tout sens de discernement. Direction une cellule digne de Midnight Express : “Vomi et pisse” se rappelle Kristina Manusardi qui se demande ce qu’elle fait en garde à vue. Les fonctionnaires ne lui donnent aucune explication, lui refusent de se rendre aux toilettes, procèdent à des palpations puis à un interrogatoire en règle avant qu’elle soit relâchée pour une affaire qu’ils classent sans-suite ; “J’ai vécu un enfer, je me suis sentie violée et salie. Ils ont réussit à semer le doute en moi pendant quelques secondes, je n’oublierai jamais”. Des humiliations que personne ne sanctionne.

À Givors, la famille Lahmar se sent détruite et n’arrive pas à évacuer sa rancœur contre la police suite à une scène de dérapage en 2007. Ce 27 janvier, six policiers font irruption avec fracas dans leur appartement du centre-ville de Givors. Ils mettent à terre le père de famille, brutalisent la mère et la fille qui s’opposent à l’interpellation. Elles auront deux et trois jours d’interruption temporaire de travail suite à leurs blessures. Les policiers menottent le mineur avant de l’emmener en slip au commissariat, sans donner d’explications aux parents choqués. Une bagarre, la veille, avec deux personnes impliquant le garçon de quinze ans est à l’origine de l’interpellation. Trois jours après, la famille se retrouve en garde à vue pendant 24 heures au commissariat de Givors. Les six fonctionnaires de police avaient porté plainte, peu avant, pour outrage et incitation à l’émeute car l’interpellation a fait du bruit à l’entrée de l’immeuble. Les propos des représentants de l’ordre ne vont pas faire dans la nuance sémantique : suite à la demande répétée de la mère de se rendre aux toilettes, ils lâchent selon elle : “Cette Fatma, elle chie comme elle pond !”.

La mère est traitée de délinquante et obligée d’uriner dans sa cellule pour ne pas à avoir à affronter les regards aux toilettes, restées ouvertes. Le père subit une strangulation puis est poussé dans les escaliers alors qu’il est menotté : côte cassée, ecchymose au visage, en sortant du commissariat, un policier moustachu, présente ses excuses à la famille. “Ils nous ont humiliés” dit le père qui a été condamné le 23 mai 2008 à un mois de prison avec sursis et à 600 euros de dédommagement pour outrage et coups et blessures par le tribunal correctionnel de Lyon. Quant à la tentative de déposer une plainte de K. Lahmart pour violences policières, le policier du commissariat de Givors l’a jetée à la poubelle devant lui. “ Je reconnais que l’on n’est pas au courant de toutes les affaires” confit Xavier de Fürt, le préfet délégué à la Sécurité.

Les dépôts de plaintes contre les fonctionnaires de police ne sont pas choses aisées. La peur des représailles ou l’intimidation de l’autorité dissuadent le citoyen. La plupart du temps, il ne sait pas qu’il “peut déposer une plainte dans n’importe quelle gendarmerie, commissariat ou Parquet de France” dit Xavier de Fürst, Préfet de Police de la région Rhône-Alpes.

Ce n’est qu’une partie des “brebis galeuses” de la police française car la loi du silence et de l’intimidation en cache d’autres.

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