Les gaspillages du Rafale ou l’aveuglement de F. Hollande

C’est l’histoire d’un président qui, fragilisé par sa vie privée, plus de 4 millions de chômeurs et une dette abyssale de l’État, a annoncé ce mardi 14 janvier des mesures énergiques de réduction de la dépense publique pour les trois ans à venir.

Une perspective apparemment plus sémantique que réelle puisqu’une “commande d’urgence d’un milliard d’euros” au groupe privé Dassault (où l’État reste minoritaire) a été annoncée, cinq jours auparavant, pour améliorer – une fois de plus – le Rafale. En fait, ce “milliard d’euros” ne sera pas répercuté sur le prix de vente du Rafale à l’export. C’est le contribuable français qui paiera.

Mais il y a pire. En effet, selon nos informations, l’écart entre le prix de l’avion payé par le ministère de la Défense français (150 millions d’euros) et celui fixé pour le client indien (de l’ordre de 90 millions d’euros) dépasserait ainsi les 40 %. Qui paiera ce manque à gagner de 7,5 milliards d’euros sur le marché indien, conclu pour 12 milliards d’euros seulement ? Ce ne peut être que le contribuable français. L’astuce comptable consistera à différer dans le temps cette addition, qui sera réintégrée, année après année, dans le prix de vente de l’avion à l’État français.

Aujourd’hui, l’acharnement à vendre à l’export cet avion invendable s’explique très simplement. À partir de 2016, l’équilibre du budget de la Défense français reposera directement sur l’achat de 126 Rafale par l’Inde, un contrat qui doit être signé impérativement en 2014. En l’absence de cette vente à l’export, l’État se verrait obligé contractuellement de continuer à acheter, chaque année, 11 Rafale pour 1,57 milliard d’euros. Ajouté aux 3,5 milliards d’euros annuels consacrés à la dissuasion, ce nouvel échec du Rafale remettrait définitivement en cause des programmes indispensables et déjà sans cesse reportés : les drones Reaper, les avions de ravitaillement en vol (Airbus MRTT) et gros porteurs (Airbus A400M), la modernisation du Mirage 2000D et le remplacement des blindés à roues.

Illustration du savoir-faire français et symbole de notre indépendance nationale vis-à-vis des Américains, cet avion technologiquement très avancé doit coûter officiellement plus de 43 milliards d’euros à l’État. Correspondant à la fabrication de 283 Rafale pour l’armée française, ce chiffre astronomique (calculé en euros constants) représente le plus grand programme d’investissement de l’histoire de la nation. Or, on le sait aujourd’hui, la France achètera au maximum 225 Rafale. L’addition faramineuse de plus de 43 milliards pourra servir à dissimuler les coûts masqués à l’export d’un avion invendable.

Vingt-sept ans après son premier vol, cet appareil militaire considéré comme l’un des meilleurs au monde attend toujours son premier contrat à l’exportation ! En fait, la France n’a pas les moyens de se payer cet avion. Mais il n’est pourtant nullement question de tenter de limiter ce gigantesque gaspillage, qui ressemble de plus en plus à celui du Concorde.

Bien au contraire, un proche du chef de l’État, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, est devenu un défenseur inconditionnel du Rafale. Sa recette miracle tient de la méthode Coué. Il faut moderniser sans cesse le Rafale, c’est la condition de sa réussite à l’exportation ! Avec le tout récent programme de développement d’un milliard d’euros débloqué pour le standard F3R (qui sera opérationnel en 2018) et un deuxième – non budgétisé – pour le standard F4 (prévu à partir de 2025). Il est hors de question que Dassault et ses trois principaux sous-traitants (MDBA, Safran et Thalès) mettent au point ces améliorations avec des financements qui leur seraient propres.

Le 19 décembre dernier, sur Europe 1, juste après l’annonce de l’échec de la vente de l’avion au Brésil, Jean-Yves Le Drian s'insurgeait quand on lui demandait si le Rafale n’était pas trop cher : “C'est un très bon avion ! La France en est très satisfaite, au Mali et ailleurs ! Le Rafale fait preuve de ses capacités, ses performances, et le montrera dans d'autres perspectives que nous avons aujourd'hui à l’exportation et qui sauront, j'en suis convaincu, aboutir rapidement.”

Lors d’une visite très officielle à l’usine Dassault de Mérignac (Gironde), où sont assemblés les Rafale, il avait annoncé le 10 janvier le coup de pouce de l’État au Rafale d’un montant d’un milliard d’euros. “Toutes les conditions sont réunies pour qu’on ait un contrat Rafale à l’export en 2014, avait-il déclaré. Le processus progresse normalement en Inde, qui veut acquérir 126 appareils, mais il y a des perspectives très prometteuses dans le Golfe.” En fait, il mise beaucoup sur une commande du Qatar (pays connu par ailleurs pour financer des djihadistes syriens et maliens) et espère que des Rafale remplaceront les Mirage 2000-9 des Émirats arabes unis. Enfin, le ministre a promis que la France continuerait à s’équiper en Rafale pour 225 appareils au total. “L’avenir du Rafale est assuré, car il y aura une cinquième tranche de production”, avait-il déclaré. Pour l’instant, l’avion a été commandé aujourd’hui par l’armée de l’air et la marine uniquement à 180 exemplaires, dont 126 ont été livrés.

Reste une question cruciale : pourquoi le président de la République et son ministre de la Défense ne tirent-ils pas les leçons des sept échecs successifs à l’export du Rafale ? En dépit de l’aide constante de trois chefs de l’État, de tous nos services secrets, de notre diplomatie et de la haute administration française, ces échecs se sont multipliés depuis treize ans. En voici la liste : Pays-Bas (2002), Corée du Sud (2003), Singapour (2005), Maroc (2007), Émirats arabes unis (2007), Suisse (2012) et Brésil (2013).

Les autorités françaises en rejettent la responsabilité sur les Américains, qui ont souvent vendu des F15 ou F16 en lieu et place des Rafale. Mais, au Brésil et en Suisse, la course à la technologie et la géopolitique du “parapluie américain” (une protection achetée en même temps qu’un avion de l’oncle Sam) n’ont pas joué. Dans ces deux pays, le petit et peu sophistiqué – mais robuste – monoréacteur suédois JA-39 Gripen s’est imposé au détriment du Rafale et des avions américains. Nations sans ennemi déclaré, le Brésil et la Suisse n’ont pas voulu d’un avion de combat supersophistiqué pour surveiller leurs frontières. Ils ont opté pour l’appareil le moins complexe et donc le moins cher à l’entretien comme à l’achat.

En dehors du poids du lobby militaro-industriel, le tragique jusqu’auboutisme de l’Élysée en faveur du Rafale cache un dogme bien français : la stratégie de la montée en gamme. Presque tous les jours, un membre du Gouvernement, d’Arnaud Montebourg à Nicole Bricq en passant par Jean-Yves Le Drian, présente cette stratégie de la sophistication extrême des produits manufacturés comme le remède aux problèmes récurrents de l’industrie française et de son commerce extérieur.

Certes, les exemples d’Outre-Rhin dans l’automobile et la machine-outil plaident en ce sens, comme quelques grandes entreprises françaises bien placées à l’export dans le luxe et les services. Mais cette stratégie très coûteuse de la montée en gamme doit coller aux besoins du pays client et représenter une adéquation pertinente entre l’image de l’entreprise et le marché visé. Or le Rafale reste complètement à contre-emploi face à ces exigences.

En fait, avec l’aide des présidents Chirac et Mitterrand, le groupe Dassault a imposé cet avion sophistiqué destiné à être le couteau suisse” de l’armée française, de manière à remplacer les sept appareils de combat en service dans l’armée de l’Air et la marine. Officiellement, pour faire des économies… Conséquence : si le Rafale s’est montré très efficace pour neutraliser des jeeps de talibans ou de djihadistes et des chars libyens, il reste invendable aujourd’hui et sans doute demain. Pour trois raisons :

– premièrement, les Brésiliens et les Suisses n’avaient pas besoin d’un “couteau suisse” trop polyvalent et trop cher ;

– deuxièmement, pendant plus de vingt ans, on aurait pu “moderniser” à un coût minimal le Rafale, comme les F16 ou F18 américains. Mais la “culture” du complexe militaro-industriel français rend obligatoire la modification la plus sophistiquée puisque le développement de celle-ci sera financièrement assumée totalement par l’État ;

– troisièmement, demain le même Rafale sera en fait obsolète pour remporter des succès sur le marché des avions de combat, situé à 80 % en Asie/Pacifique. En effet, tous les pays concernés sont soucieux de la Chine, devenue l’ennemi potentiel commun. Seul un avion de cinquième génération dit furtif (à la signature radar équivalente à celle d’un oiseau) leur conviendra. Seul avion occidental à remplir cette condition, le F35 de Lockheed-Martin (qui sera mis en service en 2015 dans les US Marine Corps) devrait être vendu à 2 400 exemplaires rien qu’aux États-Unis. Une dizaine de pays ont déjà commandé cet avion polyvalent et optimisé pour l’attaque au sol, qui connaît certes encore des problèmes de mise au point. L’Inde et les pays du Golfe devraient en acheter chacun 300, à un prix par appareil légèrement inférieur au prix catalogue du Rafale (150 millions d’euros). Le F35 étant furtif, il n’est pas question pour son pilote de communiquer par radio comme avec un Rafale, mais par des réseaux satellitaires militaires. Un vrai problème, jamais évoqué mais qui renforcera la mainmise américaine sur l’aviation militaire occidentale. Même si, malgré son caractère non furtif et ses communications radio peu discrètes, le principal avantage de notre pauvre Rafale reste sa capacité à voler en automatique à 60 mètres du sol, hors de portée donc des radars au sol, mais pas de ceux des avions de guerre électroniques.

Le Rafale reste un exemple édifiant de gaspillage basé sur une course irresponsable à la technologie la plus sophistiquée et la plus prestigieuse en dehors de tout critère de rentabilité. Une maladie bien française, à laquelle le président de la République devrait s’attaquer pour diminuer drastiquement les dépenses de l’État. Un gaspillage tout aussi important que celui de la Sécurité sociale, mais plus difficile à dénoncer politiquement pour le chef de l’État.

---

Yvan Stefanovitch est l’auteur de “Défense française : le devoir d’inventaire – Enquête sur les faiblesses de l’armée et les millions gaspillés par l’État”, paru aux éditions du Moment en octobre 2013.

Les commentaires sont fermés

réseaux sociaux
X Facebook youtube Linkedin Instagram Tiktok
d'heure en heure
d'heure en heure
Faire défiler vers le haut