Doit-on tout dire aux enfants ?

Lourds secrets de famille, chômage, dépression, faillite, mésentente conjugale, maladie, décès... La vie est loin d’être un long fleuve tranquille. Quelle est la meilleure attitude à adopter face à nos enfants ? Doit-on les épargner en les tenant à l’écart ou au contraire tout leur révéler ?

“Mamie est partie pour un très long voyage”… “Grand-père s’est endormi pour toujours”… Plus personne ne songe à employer ces formules d’un autre temps. Destinées à protéger les enfants des événements douloureux, elles soulageaient aussi les parents, dispensés d’aborder les sujets délicats. Françoise Dolto est passée par là, arguant qu’il est essentiel de “parler vrai” aux enfants. Dans son livre Dolto expliquée aux enfants (1), Jean-Claude Liaudet, psychologue et psychanalyste, explique : “Selon Françoise Dolto, le silence est plus traumatisant que les paroles. Car ce qui n’est pas dit est toujours vécu comme quelque chose de mauvais, de honteux, quelque chose qu’il faut cacher.”. Ainsi a-t-on découvert que ce n’était pas salutaire de tenir les enfants à l’écart des vicissitudes de la vie quotidienne… Recommandations que certains parents ont pris au pied de la lettre, noyant leurs enfants sous un flot ininterrompu de paroles, leur livrant tout dans les moindres détails. Dérive contre laquelle s’insurge Gérard Séverin, psychanalyste, dans son livre Papa, maman, dites-moi pour de vrai(2) : “ (…) s’il faut parler vrai, il faut savoir garder le silence ! Il est des parents qui parlent tellement qu’ils assomment leur petit. Aucune plage de paix ne laisse l’enfant divaguer selon son imagination ou réinventer son histoire selon sa fantaisie. Selon eux, il lui faudrait une “vraie vérité”, nue, même s’il n’en veut pas ! Parler constamment peut être aussi une espèce de viol.”

Le pédiatre Aldo Naouri va encore plus loin. Pour lui, tout dire à ses enfants reviendrait à faire fi des rapports “hiérarchiques” entre parents et enfants : “le tout dire n’est pas doué de la moindre vertu spécifique. Il n’est rien d’autre qu’une idéologie, destinée à proroger et à renforcer sous une autre forme l’asservissement des parents à leurs enfants.”(3). Dans leurs efforts pour “parler vrai” à leurs enfants, les parents deviendraient-ils leurs otages ?

Les bienfaits des révélations

“La majorité des enfants que je vois en consultation sont des enfants à qui on a caché ou mal expliqué quelque chose, ou qui ont mal compris.” Pour Karine Josse, psychologue spécialiste de l’enfance et de l’adolescence(4), passer sous silence un événement douloureux ne peut être que néfaste… “Les enfants sentent quand quelque chose ne va pas. Malgré toutes les précautions des parents, ils entendent les conversations, ressentent les tensions. Tout cela est source d’angoisse pour eux. Ils culpabilisent, s’imaginent avoir fait quelque chose de mal, reconstruisent des scénarios bien éloignés de la réalité. Ils vont même jusqu’à développer des symptômes (troubles du sommeil, de l’appétit, repli sur soi, difficultés à l’école….”.

Contre toute attente, reconnaître une situation difficile est en fait libérateur pour l’enfant. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cela va le tranquilliser. Il cessera enfin de s’imaginer n’importe quoi et ne sera plus confronté au mensonge, même par omission, de ses parents.

Gérard Séverin prévient lui aussi les parents sur les risques que comportent les non-dits : “L’enfant sent ce qu’on ne lui dit pas. Mais il “sait” surtout ce qu’on lui cache. Ceci est alors refoulé tant que ça ne lui est pas dit comme à une personne à part entière. Si la vérité ne lui est pas dite… il ne se sent pas le droit de savoir. Ce qu’on ne lui délivre pas comme information, ce qu’on lui cache, est refoulé et peut se transformer en angoisse ou en symptômes physiques, en maladies psychosomatiques ou en phobies…” (2).

Valérie, 34 ans, se rappelle : “J’étais enceinte d’un mois et demi. Comme j’avais déjà fait plusieurs fausses couches, on préférait, avec mon mari, ne pas annoncer ma grossesse trop tôt. Bien évidemment, on se faisait du souci, on se demandait si cette grossesse allait bien se poursuivre normalement. Notre fille de deux ans et demi était devenue insupportable. Bêtises, réveils nocturnes, pleurnicheries incessantes…Sans trop y croire, on a décidé de lui expliquer simplement la situation. Apparemment, cela a apaisé notre fille, qui a retrouvé un comportement normal, même si elle nous posait beaucoup de questions sur le futur bébé.”

Mais gare aux excès !

Mettre des mots sur le malaise ressenti par l’enfant ne signifie pas tout révéler dans les moindres détails. “Quand j’avais sept ans, mes parents ont répondu à mes questions incessantes sur la mort d’une manière assez “technique” et détaillée. Ce que devenait un corps enterré n’avait plus de secret pour moi…Cela m’a profondément choqué, voire terrifié. J’en ai longtemps cauchemardé, j’ai été terriblement angoissé par la mort toute mon enfance”, se rappelle Franck, 42 ans. Trop dire est tout aussi anxiogène que tout dissimuler. C’est ce que soutient Karine Josse : “Avec des mots simples, soigneusement choisis, adaptés à l’âge de l’enfant, on lui explique succinctement ce qui se passe. On peut brièvement faire état de ses sentiments. Il ne s’agit pas de dire que tout va bien si l’on est inquiet. On peut aussi lui expliquer ce que tel événement va changer dans sa vie au quotidien. Mais il faut avant toute chose prendre garde à ne pas envahir l’enfant avec des explications multiples, trop détaillées. On globalise son discours.”

C’est en n’abreuvant pas nos enfants de détails futiles voire nocifs pour eux, qu’on les protègera le mieux, et que l’on respectera le plus leur place d’enfant, et notre place de parents. Dans le cas d’un parent au chômage par exemple, cela va sans dire qu’on n’entrera pas dans les détails des convocations ANPE, des entretiens ou encore des contingences financières. Susciter des questions chez l’enfant permet aussi de savoir ce qu’il sait exactement, quelles sont ses craintes, ses interrogations, et d’y répondre. Mais on a le droit, bien sûr, face à un flot de questions ininterrompu, de dire : “cela ne te regarde pas”.

(1) Dolto expliquée aux parents, Jean-Claude Liaudet, éditions l’Archipel.
(2) Papa, maman, dites-moi pour de vrai,
Gérard Séverin, éditions Albin Michel.
(3) Eduquer ses enfants, l’urgence aujourd’hui,
Aldo Naouri, éditions Odile Jacob.
(4) Karine Josse, psychologue spécialiste de l’enfance et de l’adolescence, Lyon 2ème, Tél : 06 61 80 07 67.

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