CONCOURS DE NOUVELLES

Seconde édition. Le premier prix sera décerné sur le Marché de la Mode Vintage (Marché de gros - Lyon 2e) le 21 avril à 12h45 par Didier LUDOT antiquaire de Mode et parrain du marché.
Avant la parution de la meilleure histoire 2007 d'un vêtement ou d'un accessoire Vintage, voici une petite nouvelle de mode.

Les chaussures rouges de Mireille Delcroix

Laetitia en rêvait. Elle convoitait depuis des mois les chaussures rouges de sa mère. Attention, ce n'était pas n'importe quelles chaussures. Non, des "à la mode', enfin celle des années 70, à talons en liège compensés, avec trois lanières sur le dessus, et une sur le talon. Le bonheur suprême pour une gamine de quinze ans qui se prend pour une femme. Les jolies sandales mettaient en valeur les jambes galbées de la môme. Laetitia était l'image même de l'adolescente éclose et encore inconsciente des ravages que pouvaient faire ses gambettes jaillissant des dessous d'une jupe en cotonnade légère.
Elle s'en allait librement, avec cet air de triomphe propre à son âge. Elle avait le monde à ses pieds, ses pieds chaussés des fameuses sandales rouges, et elle trainait dans son sillage une gamine renfrognée, d'un an sa cadette, qui n'aurait, elle, jamais l'occasion d'arborer les chaussures rouges de la liberté car elle n'aurait jamais la bonne pointure.
Les deux sœurs s'en allaient d'un bon pas chez le dentiste. Laetitia portait un appareil, certes peu seyant, mais la torture ce jour-là, prenait une autre tournure. S'en aller chez le dentiste avec les sandales rouges de sa mère, c'était tout de même autre chose que de s'y rendre avec les chaussures à talons plats qu'elle portait habituellement. Elle était même plutôt étonnée de son aisance et marchait d'une allure de troupier, claquant de la semelle sur le bitume, balançant les bras en cadence. La petite avait du mal à la suivre et bougonnait dans son dos, lui reprochant à la fois son allure et ses chaussures.
La séance se passa comme dans un rêve. Alors que le dentiste tournait, vissait, calait, réglait, et mesurait, Laetitia, en position allongée, la bouche grand ouverte, admirait ses pieds, en pleine béatitude. Lorsqu'il lui donna congé, elle sauta du fauteuil, légère comme une feuille. La jupe suivit dans un joli mouvement, avant de retomber sur les genoux de l'exquise jeunette, qui repartait déjà de son pas alerte en direction de la porte. Au passage elle récupéra sa sœur dans la salle d'attente.
On prend l'ascenseur ? lui demande celle-ci
Non, il n'y a que trois étages, prenons l'escalier !
Quoi de plus excitant que des chaussures neuves qui dévalent les marches d'escalier ? Quoi de plus enivrant que le clac-clac cadencé des talons ? Quoi de plus voluptueux que le balancement de la jupe qui frôle les genoux à chaque pas ? Non, c'était dit, une tenue pareille ne pouvait pas s'exprimer dans l'ascenseur ! Les escaliers étaient tout indiqués malgré les jérémiades de la benjamine. Et pour montrer sa détermination, Laetitia lui montra le chemin avec un "Viens !' autoritaire.
De son pas de femme, chaussée de rouge, elle sauta la première marche avec allégresse, puis la seconde, puis ....
Dans la lumière artificielle de l'escalier, la silhouette gracieuse de Laetitia s'affaissa tout à coup. La petite sentit, plus qu'elle ne vit, que Laetitia se recevait sur les fesses et tentait en vain de se retenir au garde-corps. Tel un jouet mécanique, elle rebondissait sur chaque marche, pensant sans doute s'arrêter chaque fois à la prochaine. Mais l'élan était tel, qu'après les cinq premières, elle glissa sur les cinq suivantes, dans une position de plus en plus grossière à mesure que sa jupe remontait sur son postérieur.
La petite ne voyait plus trop où étaient les bras et où étaient les jambes, car Laetitia avait plus de dix marches d'avance sur elle. C'est le silence qui la renseigna. Laetitia avait visiblement stoppé sa chute, un étage au-dessous.
Alors la petite emprunta avec prudence le même chemin que la grande, jaugeant méticuleusement les marches. A la sixième, elle rencontra une sandale rouge qu'elle ramassa du bout des doigts.
Quatre marches plus bas, un Monsieur attendait l'ascenseur, portant avec peine un gros ficus. A ses pieds, la gamine tentait de cacher son infortune, tirant sur sa jupe pour dissimuler ses cuisses et sa honte. Un ding caractéristique annonça que l'ascenseur était disponible. Le Monsieur, après une courte hésitation, s'engouffra à l'intérieur avec sa plante, puis, mettant le pied dans la porte, se retourna.
Vous prenez l'ascenseur ?
Non, merci Monsieur, répondit la petite en balançant la sandale comme un trophée.

Mireille Delcroix travaille à l'Université Claude Bernard. Elle est membre très actif du collectif d'écriture "Jets d'Encre" depuis sa création et Présidente du Jury du concours de nouvelles "Jets d'Encre" depuis 2006 (http://jetsdencre.univ-lyon1.fr). Auteur de nouvelles, elle a obtenu en 2006 le second prix du concours "La Petite Nouvelle de Mode" (www.marchemodevintage.com).

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