Patrice Béghain passe la main

Cela fait 30 ans que j'exerce une responsabilité publique dont 25 ans dans la culture. J'ai envie de faire autre chose.

Vous sentez vous trop vieux ?
Ce n'est pas l'âge dont il s'agit, je suis en bonne santé. C'est plutôt la perspective du temps qu'il me reste. J'aurai 64 ans l'année prochaine et donc 70 ans à la fin d'un second mandat, ce qui ne me semble pas raisonnable, mais ce qui compte c'est l'usage de ce temps à venir.

On dit que vos relations avec Gérard Collomb n'étaient plus au beau fixe. Est-ce une des raisons qui vous font arrêter ?
Non. Mes relations avec le maire sont confiantes. Cela dit je comprends aussi, et ce fut notre point d'accord, son souci de renouveler, de rajeunir et de féminiser ses listes.

Et comme femme vous ne correspondiez pas tout à fait...
Non, j'ai quand même un profil de mâle sexagénaire, donc je me suis désigné pour partir. C'est comme cela qu'il faut voir les choses.

En fait, Collomb pousse mémé dans les orties pour mettre un petit jeune à sa place ?
Je ne viendrais pas sur ce terrain. Ce serait peut-être un bon titre, mais c'est vulgaire.

Votre bilan paraît assez maigre. Est-ce parce que vous avez géré la culture en bon père de famille ou parce que vous avez raté votre communication ?
Je n'ai pas le sentiment que mon bilan soit maigre. Excusez du peu, l'achèvement des Subsistances sur la base d'un vrai projet, avec la rencontre de l'école des Beaux-arts qui devient une des meilleures d'Europe et le laboratoire de création que dirige Guy Walter, la rénovation complète du théâtre des Célestins qui n'avait pas été faite depuis plus d'un siècle. Mais aussi le plan patrimoine, tout à fait essentiel...

De quoi s'agit-il ?
Vous ne fréquentez pas assez les églises. La rénovation de Saint-Martin d'Ainay, celle du décor de Saint-Bruno des Chartreux. L'important de notre bilan, c'est aussi le changement de climat dans la culture lyonnaise. La place considérable faite aux musiques d'aujourd'hui, par exemple. Il n'y avait rien avant nous. Maintenant, il y a les Nuits sonores, Y salsa, L'Original. C'est un acquis considérable. Autre chose, on est passé à un braquet supérieur quant à la politique de lecture publique dans cette ville. Nous avons construit des bibliothèques. Nous avons fait des travaux dans le 2e arrondissement, nous avons agrandi celle du 4e. Nous allons ouvrir prochainement la bibliothèque du Point-du-jour, celle de Jean-Macé et nous avons construit la belle médiathèque dans le 8e. Nous avons accompagné, soutenu l'ouverture aux nouveaux médias de la Bibliothèque municipale qui est tout à fait exemplaire. Cela n'est pas léger comme bilan ! Et la nomination de nouveaux dirigeants dans les institutions culturelles, ce n'est pas mince non plus ! Je pense qu'avoir choisi Serge Dorny pour l'Opéra, c'est plutôt un bon choix, Sylvie Ramond au musée des Beaux-arts, quand on voit le dynamisme qu'elle lui donne, c'est encore un bon choix. Avoir choisi Jun Märkl pour l'Orchestre National de Lyon, qui traversait une crise avec son précédent directeur musical, ce n'est pas un mauvais choix non plus. Sans parler de Nino d'Introna au Théâtre Nouvelle Génération ou Guy Walter et Cathy Bouvard aux Subsistances.

A ceux que vous reprochent d'avoir favorisé les institutions et pas assez les jeunes créateurs, que répondez-vous ?
Certes, on aurait pu faire plus, mais en tout cas on a rééquilibré. Nous avons multiplié de façon significative les crédits accordés aux compagnies de théâtre et de danse. Il fallait soutenir la constitution d'une scène artistique. Une grande métropole joue son avenir sur les grandes institutions, sur son rayonnement, mais cela ne peut pas exister sans une scène artistique vivace. En 2001, plusieurs des petits théâtres étaient au bord de la fermeture. Il y a maintenant un réseau dynamique de 9 scènes qui accueillent les jeunes artistes.

Avez-vous eu une vision politique ?
J'avais la vision que cette ville disposait d'équipements importants mais qu'il fallait apporter autre chose, d'abord dans le sens de la création, de l'innovation, de la modernité et aussi, et surtout, dans le sens du partage. Et de ce point de vue, la charte de coopération culturelle, signée par une vingtaine d'institutions, les impliquant sur des territoires fragiles, vers certaines catégories de la population exclues ou étrangères à l'offre culturelle, c'est un dispositif considérable.

Qu'avez-vous raté, négligé ? Avez-vous des regrets ?
Je me doutais bien que vous poseriez cette question. J'y ai réfléchi. Un des regrets est en train d'être réparé. Celui d'une grande manifestation autour du cinéma. C'est dû en grande partie au fait qu'en cours de mandat, nous avons transféré l'événementiel culturel au Grand Lyon. J'ai confiance en Nadine Gelas et Thierry Frémaux que Gérard collomb vient de charger de ce projet.

Est-ce parce que Perben s'est emparé du sujet ?
Pas du tout, cela figurait dans notre plan de mandat.

Mais vous ne l'avez jamais fait. Et le projet réapparaît comme par magie pour contrer Perben...
Je ne sais pas si Perben en parle, mais en tout cas c'est nécessaire.

Qui voyez vous pour vous succéder ? En tout cas quel profil ?
Je ne vais pas entrer dans ce petit jeu. Je veux bien esquisser un profil. J'espère que cela ne sera pas un autoportrait ! (rires). Il faut quelqu'un qui aime les artistes, qui ait la passion de l'art et de la création et qui ait envie de la faire partager. C'est indispensable. Il faut quelqu'un qui ait un regard et une parole, un regard de sympathie et d'attention sur ce qui se fait dans cette ville. Il faut savoir, comme je l'ai fait souvent, passer une heure dans un atelier d'artiste sans autre enjeu que la rencontre, aller voir les compagnies de théâtre, de danse, aller écouter des musiciens. Il faut aussi une parole, donner du sens, de la perspective.

On cite souvent Najat Belkacem, Jean-Yves Sécheresse ou David Kimelfeld parmi vos successeurs. Quel profil vous semble le plus satisfaisant ?
N'attendez pas de moi une réponse sur ce sujet.

Vous avez travaillé avec David Kimelfeld...
J'ai beaucoup d'estime pour lui.

Ce n'est pas ma question. Vous avez travaillé sur l'hypothèse d'un partage du poste d'adjoint avec lui. Vous sur le patrimoine et la lecture publique, lui sur le spectacle vivant et l'art contemporain...
Vous me donnez une idée. (rires)

Répondez à ma question, s'il vous plaît. Avez-vous imaginé ce duo ?
(silence) Oui, nous avions réfléchi à cela avant que je prenne la décision que je vous ai annoncée.

Donc Kimelfeld vous semblerait un bon adjoint à la culture...
Ecoutez, je ne répondrai pas à cette question. Si le maire souhaite avoir mon opinion, je la lui donnerai.

Guy Walter, le directeur des Subsistances a été approché...
Je ne sais pas.

Admettons. Sans parler de lui, serait-ce une bonne solution qu'un directeur d'institution culturelle soit adjoint ?
Je ne pense pas. Cela pourrait créer des problèmes relationnels avec les autres, quelle que soit la personne. C'est le genre de fausse bonne idée.

Vous avez aussi mené beaucoup d'actions concernant la culture gay. Etait-ce militant ?
C'était une conviction forte : nous devons nous battre pour l'égalité des droits dans notre société. Cela concerne toutes les parties de la population qui sont marginalisées. C'est vrai que j'ai aidé, témoigné, été présent pour lutter contre l'homophobie. C'est important que des élus s'engagent et témoignent leur respect et leur amitié.

Est-ce votre homosexualité qui a guidé cela ?
J'agis et je vis. J'ai vécu différentes vies et je continuerai à vivre comme je l'entends. C'est tout.

Avez-vous l'intention de vivre comme un retraité bien pépère ?
Vous ne l'imaginez tout de même pas ! Je pourrai ouvrir un restaurant, tenir une librairie, militer dans une association de défense de droits de l'homme ou entrer chez les bénédictins. Dans un premier temps, sauf si l'on me demande de m'occuper de la candidature de Lyon au titre de capitale européenne de la culture, j'aimerai bien passer de longs mois dans ma maison du sud-ouest pour voir vivre le rythme des saisons. Je n'ai jamais pu le faire. Les années se restreignent. J'ai envie de lire beaucoup, d'écrire aussi, de penser. La vie publique n'est pas toujours propice à la pensée.

La mort, vous y songez ?
Très sereinement. J'aimerai pouvoir dire comme Gide : "Je meurs totalement désespéré", c'est-à-dire que j'ai satisfait tous mes espoirs.

 

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