Et si Strauss-Kahn était le meilleur

Dominique Strauss-Kahn : Je veux faire gagner la gauche. Donc, si je ne croyais pas être en mesure de battre Nicolas Sarkozy, je ne serais pas candidat. Je ne dis pas que les autres candidats ne peuvent pas gagner, évidemment ! Mais je crois que les réponses que j'apporte aux préoccupations économiques et sociales des Français, la capacité que j'ai démontrée dans des débats avec Nicolas Sarkozy, le mélange de rénovation et d'expérience dont je suis porteur font que, au bout du compte, je serai le meilleur candidat. A moi d'en convaincre aujourd'hui les socialistes ! En deux semaines de campagne, je sens déjà les lignes se déplacer, ça remonte assez nettement pour notre camp.

Ségolène Royal propose un changement de sexe et la démocratie participative. De quel changement êtes-vous porteur ?
Le combat pour l'égalité entre les sexes est celui de tous les socialistes, il est le mien. Je veux faire changer les choses concrètement. Mais pas de doute : je ne peux incarner ce changement là physiquement ! Quant à la démocratie participative, c'est évidemment une nécessité dans la société d'aujourd'hui et je la pratique à Sarcelles. Mais gouverner, ce ne peut pas être simplement : "je vous ai écouté, je serai l'interprète de ce que vous avez dit". Gouverner, c'est avoir des convictions et c'est prendre des décisions. La démocratie participative vient compléter la démocratie représentative, elle ne peut la remplacer. Il faut que les élus s'engagent ! Moi, je dis que mon projet, c'est la social-démocratie. C'est pourquoi j'ai proposé d'entamer, avant même mon élection, au lendemain de ma désignation, une grande négociation sur les sujets qui angoissent nos concitoyens : le pouvoir d'achat, la revalorisation des carrières, les retraites, la sécurisation professionnelle, la santé au travail. Ce que j'ai appelé "le Pacte de l'Elysée" devra être conclu avant la fin de l'année 2007. Le pays a besoin de rénovation, de renaissance, mais c'est avant tout dans les idées que cela doit se concrétiser.

Chirac avait promis une présidence modeste. Quel type de Président seriez-vous ?
Ah, ça ! Chirac avait raison de parler de présidence modeste : ses résultats sont, en effet, extrêmement modestes. Moi, je veux une présidence engagée. Si, pendant la campagne, je dis que ma première priorité est économique et sociale ; une fois élu, mon premier chantier sera économique et social. Un Président toujours à l'abri, responsable de rien et qui sacrifie son Premier ministre quand tout va mal... c'est une très mauvaise façon de gouverner ! Il faut maintenant un président responsable, qui agisse, qui intervienne, qui soit à la manœuvre. Il faut un capitaine, pas une vigie !

Elu président, vous entendrait-on beaucoup ?
Oui, il faut une pratique du pouvoir plus démocratique. Le Général de Gaulle tenait des conférences de presse où il répondait régulièrement à tout un ensemble de questions sur la politique de la nation. C'est une bonne illustration de cette responsabilité politique que je veux remettre au cœur du contrat passé entre le Président et les Français.

Pour Laurent Fabius, vous êtes un "ministre des finances, technique, quand la France a besoin d'un vrai projet politique"...
La France a besoin d'un projet de gauche qui soit praticable dans la mondialisation. C'est la social-démocratie. C'est une grande ambition politique qui ne se limite pas à une revendication sur l'augmentation immédiate du SMIC, ni à la polarisation sur la seule question de l'ordre, fût-il juste. En outre, qu'y-a-t-il de neuf dans le projet politique de ceux que vous citez et qui ont, selon moi, une vision traditionnelle de la présidence ?

Tout dépendra-t-il du nouveau compromis social à mettre en place ?
Pas tout - l'Etat a aussi son propre champ d'action - mais beaucoup : le compromis social, c'est l'outil qu'il faut pour rétablir la confiance, elle-même nécessaire pour obtenir la croissance, elle-même indispensable pour éviter le "déclassement" de notre pays. Ce déclassement n'est pas une fatalité, nous pouvons retrouver le plein emploi en moins d'une décennie.

Pour vous, Nicolas Sarkozy est le "candidat du renoncement" alors que son image est, en revanche, très volontariste...
La "rupture" dont il parle est un masque qui cache le renoncement à ce qui fait notre pays depuis deux siècles. Ce que nous dit Nicolas Sarkozy, c'est que notre modèle social n'est plus adapté à la mondialisation. Alors, devant la difficulté de faire vivre ce modèle français - qui a effectivement besoin d'être revigoré -, il renonce. Il préfère jeter le bébé avec l'eau du bain et importer, franco de port des Etats-Unis, un modèle qui ne correspond pas aux Français.

Pompidou, Mitterrand, Chirac avaient des jardins secrets, l'art contemporain, l'architecture ou les arts premiers qui ont fait émerger de grands projets. Quel est votre jardin secret ?
La musique, aucune hésitation là-dessus ! Et particulièrement le piano. Une partie de ma vie tourne autour de la musique classique, c'est très important pour moi. C'est vrai, j'ai une faiblesse et une attention particulière pour la culture, et donc pour le financement de la création culturelle, de l'expression musicale, de sa représentation. On est plus sensible à ce que l'on aime !

Analyse

DSK trouble les socialistes
En faisant un tabac mercredi à Villeurbanne devant plus de 800 personnes en grande partie bluffés par une prestation brillante, Dominique Strauss Kahn a fait souffler un vent nouveau chez les socialistes lyonnais.
Tout commence, ce soir-là, par un petit laïus du candidat sur "la fidélité et l'infidélité politique à Lyon". Visant, sans le citer, Gérard Collomb qui l'a lâché sur le tard pour rejoindre Ségolène Royal, DSK glisse : "En politique, la fidélité est pourtant un fondamental". Puis DSK répond longuement aux questions de la salle. Le candidat apparaît solide, imaginatif et porteur d'un vrai contre-projet à celui de Nicolas Sarkozy. Un adversaire qu'il ne sous-estime pas, "le bougre, il n'est pas maladroit" et contre lequel il s'estime le mieux armé. La qualité de l'intervention de Strauss-Kahn fait tellement contraste avec celle de Ségolène Royal il y a quelques mois, dans cette même ville, que les militants sont scotchés. C'est le cas de ce jeune "nouvel adhérent" qui ne sait plus comment déclarer sa flamme à Dominique Strauss-Kahn, au point d'amuser ce dernier et l'assistance.
D'autres, plus chevronnés, sont retournés et jusqu'alors "royalistes", coucheront leurs noms sur les listes de soutien de DSK, à l'issue du meeting. Le candidat social-démocrate qui entend être une sorte de Président-Premier ministre à l'anglo-saxonne, démontre une épaisseur et une force de conviction comparables à celle de Nicolas Sarkozy. Mais enrichie d'une sorte de distanciation cultivée, universitaire et ouverte sur le monde. DSK donne l'impression de dominer n'importe quel sujet, qu'il s'agisse de nouvelles technologies, des rapports nord-sud, du CAC 40 ou de l'apprentissage du solfège. De fait, Sarkozy qui s'est mal sorti d'un débat face à Strauss-Kahn, croise les doigts pour ne pas avoir à l'affronter.
On peut comprendre désormais que les militants socialistes aient le vertige. Ils n'ont pas le droit de se tromper le mois prochain. Au nom de toute la gauche, ils doivent donner le nom qui saura relever un triple défi. Ecarter le cauchemar de 2002 d'une gauche absente au 2e tour, trouver le bon candidat pour battre Sarkozy et enfin désigner la bonne personne pour réussir à réformer la France une fois élue. Car gagner pour rater ensuite, signerait cette fois-ci l'effondrement et l'effacement durable de la gauche française. Or c'est justement une "gauche durable" que veut mettre en place DSK. Et, pour l'instant, à l'écouter, il semble avoir le plus d'atouts au PS pour le faire. Les militants socialistes, pour ne pas se retrouver nus dans quelques semaines, voudront peut-être éviter le piège qui leur est tendu et qui les a déjà tués en 2002, celui des emballements sans lendemain, gonflés par l'industrie des sondages. Ils savent qu'en désignant leur candidat, ils vont donner ou retirer quelques points à Sarkozy. Il est donc à parier que le moment venu, les militants jugent vraiment sur pièce.

Lyon Capitale Semaine du 24 octobre 2006 - N°589

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