Lyon El Maghrebi

Sous la houlette de deux curateurs passionnés, Péroline Barbet et Simon Debarbieux, et découlant d’un coffret publié en 2014 chez Frémeaux & Associés, le disquaire-label Sofa Records et les Suisses de Bongo Joe publient Maghreb K7 Club : Synth Raï, chaoui et staifi, 1985-1997, luxueuse compilation vinyle couvrant la fin d’un âge d’or de plus de 25 ans de musiques maghrébines à Lyon et précieuse relique d’une histoire passionnante.

Comme on aura glosé, y compris dans ces pages, sur la mythique formule de Libération à la toute fin des années 70 : Lyon Capitale du Rock ! De Marie et les Garçons, Ganafoul, Starshooter, Killdozer, Electric Callas, Carte de Séjour ; d’une période qui a duré le temps d’un break de batterie, on a fait un culte officiel qui perdure encore aujourd’hui, comme le montra l’exposition que leur consacra la BM de Lyon. Mais sait-on qu’à la même période et pour encore pas mal de temps, entre les années 70 et la fin des années 90, dans les cafés lyonnais, essentiellement du côté de la Guillotière s’épanouissait une scène foisonnante et tout aussi underground (mais qui l’est restée) autour des musiques du Maghreb et de la production de cassettes.

Une période dont ne se souviendraient que ceux qui l’ont vécue si dans la décennie précédente, Péroline Barbet, entre autres réalisatrice de documentaires radio spécialisée dans les musiques dites folkloriques, n’était tombée sur un trésor livré sur un plateau. La jeune femme est alors chargée de recherche ethnomusicale au CMTRA (Centre des musiques traditionnelles Rhône-Alpes) : Je n’avais pas particulièrement d’intérêt pour les musiques du Maghreb mais un jour deux cartons de cassettes sont arrivés, appartenant à Richard Monségu d’Antiquarks, qui est aussi sociologue et qui a fait un travail de mémoire sur les cafés musicaux et les musiques qui s’y jouaient. On m’a demandé de les numériser pour les journées du patrimoine et je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose avec ces cassettes.

Nostalgie et transmission

C’est ainsi que naît, en 2014, un coffret CD qui retrace l’effervescence musicale de la communauté maghrébine de Lyon. Les musiciens sont pour la plupart ouvriers le jour, puis le soir et le week-end, jouent dans les cafés, les mariages, payés au plateau... L’argent coulait à flots, note Péroline Barbet qui a rencontré, notamment pour un documentaire radio baptisé Place du Pont Production, ces musiciens du dimanche. Il n’est pas rare que pour entendre une chanson, il faille faire monter les enchères au point que les billets volent. Dans ce paysage, les labels se multiplient : Merabet, Sedicav, L’étoile verte, Bouarfa, Top Music, qui enregistrent les groupes sur cassette, support peu côuteux, et les diffusent en grand nombre à Lyon bien sûr, mais aussi à Paris, Marseille et jusqu’à Alger parfois. Un circuit parallèle, autosuffisant, hors de tout système subventionné, qui rapporte pas mal d’argent aux producteurs : Les musiciens étaient peu rémunérés sur les cassettes, ils ne touchaient rien sur les ventes, mais ces cassettes étaient un passeport pour la célébrité locale.

Certains pourraient aspirer à plus, mais déclinent des propositions, ne souhaitant pas monter à Paris ou désirant simplement garder le contrôle d’une musique qu’on voudrait travestir. Des noms pourtant sont restés : Zaïdi El Batni, Omar El Maghrebi, Nordine Staïfi, Rabah El Maghnaoui, Moktar Mezhoud. Autant de noms de scène qui, pour la plupart, ont à voir avec la ville ou région d’origine de celui qui le porte : Batna, Maghnia, Annaba... – tout comme, loin de l’arabe officiel, les dialectes régionaux dans lesquels ils chantent. Les chansons de ces drôles de bluesmen sont à la fois intimes et politiques, disent le tiraillement entre la réalité ternie de l’eldorado français et le mal du pays. Un irrépressible élan vital combiné à une nostalgie atavique : Omar El Maghrebi en parle très bien, explique Péroline Barbet, il dit que la nostalgie est nécessaire, qu’elle permet aux gens de se situer, c’est un endroit de message de transmission, poétique et philosophique profond.

Darbouka et Oxygène

Et c’est vrai qu’à l’écoute de ces morceaux, quelque chose prend aux tripes, retourne le cœur tout en donnant une inextinguible soif de danse. C’est à peu près ce qui traverse Simon Debarbieux, à qui l’on doit la webradio LYL et qui travaille aujourd’hui chez le disquaire lyonnais Sofa Records, lorsqu’il tombe sur le coffret initié par Péroline. Il la contacte alors pour lui proposer une compilation éditée en vinyle qui deviendra Maghreb K7 Club. Elle a la musique, il a les réseaux, contacte le label suisse Bongo Joe, grand chasseur de trésors, pour coproduire la chose avec Sofa Records puis part à la chasse aux ayants droit, parfois jusqu’en Algérie : Un bordel sans nom, confie Simon, ces musiques sont une succession d’emprunts à d’autres musiciens et à la tradition populaire, et il faut se baser sur l’interprétation. Souvent les droits appartenaient à des producteurs qu’il a fallu retrouver. Support vinyle oblige, il faut aussi opérer des choix. Ils seront esthétiques : Le coffret étant un travail de recherche du CMTRA, confie Péroline, il s’était construit autour des thématiques des chansons. Là on voulait s’en affranchir et insister sur la liberté artistique de ces musiciens, ces rencontres improbables d’influences oriental-occidental, ville-campagne, électrique-acoustique et les bizarreries réjouissantes qui en découlaient, ces collusions avec la pop, la new-wave, Jean-Michel Jarre, même parfois des accents goldmaniens.

Ici donc les instruments folkloriques (darbouka, bendir, violon, accordéon) épousent le synthé et la fée électricité, et cela donne des pépites explosives : comme ce Zine Ezzinet de Nordine Staïfi, qui convoque un funk de tous les diables et une bonne dose de psychédélisme, ou le Hata Fi Annaba de Salah El Annabi qui braconne l’Oxygène de Jarre (au-delà de l’emprunt en forme de clin d’œil, un très grand morceau à passer en soirée). On trouve aussi quelques moments plus graves tel Malik Ya Malik, le morceau d’ouverture signé Zaïd El Batni – peut-être le plus politique de tous, on lui doit le savoureux clip Franca y Afranca qui rhabille pour l’hiver cette supposée “terre d’accueil”. En introduction, on entend la reconstitution sonore d’une bavure policière, le tabassage à mort d’un Arabe. C’est un morceau hommage à Malik Oussekine, tué par les voltigeurs de la police lors des manifestations contre la loi Devaquet en 1986.

Raï, Staifi, Chaoui

Difficile de ranger dans des cases les fruits de ces métissages sonores. Alors, comme depuis le début des années 90, on aura tôt fait de classer la chose sous l’étiquette “raï” comme tout son venu d’Algérie – Taha fut poursuivi une carrière durant par ce malentendu renforcé par sa participation au trio 1,2,3 Soleils avec Faudel et Khaled. Sur ce point, Péroline Barbet monte au créneau : Tout le monde parle de raï alors que l’un des buts de cette compilation est de montrer la diversité des musiques algériennes et notamment de l’est algérien, comme le staifi, le chaoui qu’on connaît peu parce qu’il n’y a pas de chanteurs connus de ces musiques. Quoi qu’il en soit, Maghreb K7 Club reste le témoin d’une époque, un petit âge d’or fourmillant, que la fin des cafés musicaux, les normes sonores pour les lieux de concerts, la mort de la cassette, les débuts du piratage et – le détail n’est pas anodin – l’interdiction de fumer dans les lieux publics, ont fini d’achever.

Ça et le temps qui passe : L’intégration des nouvelles générations les a fait se désintéresser de ces musiques de l’exil, il y a une forme de lamentation dont ils veulent s’émanciper, des intérêts esthétiques différents. La fonction sociale du café musical a changé, à l’époque, c’était une manière de se relier au pays, d’échanger des informations, de la culture, d’écouter de la musique. Il y a un moment où ce message ne se fait plus entendre. Quelques décennies plus tard, il est pourtant si bouleversant à écouter que l’accueil du disque est au-delà des espérances des deux curateurs et qu’une suite pourrait voir le jour, peut-être sur quelque chose de plus acoustique, précise Simon Debarbieux qui préfère néanmoins attendre de voir le chemin parcouru par ce premier vinyle. Quoi qu’il en soit, pour les puristes parmi les puristes, Maghreb K7 Club est annoncé pour ce mois de juin en version... cassette.

Maghreb K7 Club (Bongo Joe/Sofa Records/L’autre distribution)

lesdisquesbongojoe.bandcamp.com/album/maghreb-k7-club-synth-ra-chaoui-staifi-1985-1997

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