Lyon Capitale n°162
© Lyon Capitale

Il y a 20 ans : les juteuses affaires de Roger Planchon

IL Y A 20 ANS DANS LYON CAPITALE – Roger Planchon, plus connu pour son talent de metteur en scène au théâtre et au cinéma, révèle en 1998 une facette qu'on lui connait moins, celle d'homme d'affaire. La même année, l'artiste vend pour 3 millions d'euros le réseau CNP lyonnais.

Lyon Capitale n°162, 11 mars 1998 © Lyon Capitale

© Lyon Capitale

En 1998, Roger Planchon décide de vendre le réseau de cinémas CNP dont il est le PDG depuis 1993. Il doit empocher la rondelette somme de 3,2 millions d'euros lors de la vente. Le seul souci, c'est que Roger Planchon ne se serait jamais vraiment intéressé à ses cinémas. Il ne s'y rend quasiment jamais, ne s'en occupe que très peu et n'a pas à cœur d'aller loin dans les négociations de vente. En fait, il souhaite simplement récupérer le chèque, sans demander aucune contrepartie ou garantie sur l'avenir de ses salariés et de ses salles. Une vente au plus offrant en somme, dont la discrétion et les contours intriguent le paysage culturel lyonnais. Qu'adviendra-t-il des huit salles lyonnaises qui diffusent les films "art et essai" ?

Lyon Capitale n°162, 11 mars 1998, p. 5 © Lyon Capitale

© Lyon Capitale
Un article publié dans Lyon Capitale n°162 le mercredi 11 mars 1998, signé par Sandrine Boucher.

Les juteuses affaires de Roger Planchon

Roger Planchon s'apprête à empocher discrètement une coquette plus-value d'au moins 3 millions et demi de francs en vendant au plus offrant Le réseau des cinémas CNP dont il est le PDG depuis 1993. Le tout dans un flou total concernant l'avenir des salles et de ses employés.
Roger Planchon, que l'on connaît surtout pour son travail de metteur en scène de théâtre et de cinéma, se révèle être aussi un redoutable homme d'affaires que les scrupules n'étouffent pas vraiment. Il cherche en effet actuellement à vendre les cinémas CNP, le réseau de huit salles lyonnaises diffusant des films "art et essai" (1) dont il est le PDG, à un distributeur et exploitant parisien pour une somme inclue entre 3,7 et 5 millions de francs. Roger Planchon réaliserait ainsi une rondelette plus-value comprise entre 2,3 et 3,2 millions de francs environ grâce à la revente d'actions qu'il avait achetées 100 francs l'unité en 1993 et qu'il envisage de céder 1 500 ou 2 000 francs chacune. Ce qui est légalement tout à fait normal, l'est par contre beaucoup moins du point de vue moral. Petit retour en 1993 avec le décès de Robert Gilbert, fondateur du théâtre de la Cité, l'entité juridique qui regroupe alors le TNP (créé en 1960) et les CNP (créés en 1968). Robert Gilbert, accusé injustement à maintes reprises de mauvaise gestion par Roger Planchon au point de frôler le procès en diffamation, laisse néanmoins une place vacante qu'il est nécessaire de combler. Roger Planchon n'est alors que co-directeur et il lui revient, assez logiquement, d'assurer la relève de celui avec qui il a toujours travaillé. Pour ceci, il demande à la veuve de son ancien compagnon de route, Christiane Druguet, de lui céder tout d'abord 400 actions qu'elle vient d'hériter de son mari pour lui permettre d'être majoritaire. Par la suite, Roger Planchon la harcèlera pour qu'elle lui vende le reste de ses parts, soit un peu plus de 1 200 actions, le tout à leur valeur nominale de 100 francs. Christiane Druguet, sous le choc de la mort de son mari, n'est pas, on le comprend, en état de discuter. D'autant plus que le nouveau patron des CNP, qui lui assurait que l'action n'avait de valeur que pour la continuation de l'activité, lui avait promis par courrier qu'il penserait à elle si d'aventure ces parts se valorisaient à l'avenir... La même année 1993, Roger Planchon crée également deux structures juridiques différentes pour le théâtre et les cinémas : une SARL pour le TNP, une SA pour les CNP. Roger Planchon, PDG des deux structures, se retrouve actionnaire ultra-major-taire du réseau de salles art et essai en possédant 2 300 actions sur 2 500. La vente de l'ensemble de ces actions qui représentait 230 000 francs hier représenterait ainsi aujourd'hui entre 3,5 millions de francs et 4,6 millions de francs.

Un curieux repreneur

Le hic, c'est que Roger Planchon ne s'est jamais intéressé aux CNP. Il ne s'y serait rendu que deux fois en plus de dix ans, une fois pour présenter son film, Louis enfant roi, et la seconde, pour parler de la 'nouvelle version de Blade Runner... Marc Artigau, directeur, avait le soin de s'occuper de la programmation des salles, de la gestion de ses 26 employés, et, surtout, de faire en sorte que l'activité ne soit pas déficitaire. En cas de "trou" financier, il menaçait de vendre. Aujourd'hui, les CNP ont atteint un point d'équilibre, certes fragile, mais tout à fait honorable vu la modestie du public art et essai et l'importance de la masse salariale qui représente un tiers environ du chiffre d'affaires. Mais la tentation de se débarrasser des CNP démangeait, depuis longtemps Roger Planchon. Le jour même de la mort de Robert Gilbert un acquéreur se présente : Galeshka Moravioff, distributeur et exploitant parisien, celui-là même avec qui Roger Planchon s'apprête aujourd'hui à signer la vente des CNP et qui tonne déjà sur la place parisienne que la vente a été conclue. Personnalité controversée du monde du cinéma, "fou génial" pour certains, "type insupportable" pour d'autres, Galeshka Moravioff est le patron des Films sans frontières, un distributeur qui a acquis quelques excellents titres dont la dernière Palme d'Or, L'Anguille de Shohei lmnnannura, et possède deux salles estampillées également art et essai, La Bastille à Paris et Le César à Marseille. Deux salles dont les politiques de programmation laissent craindre un sérieux remaniement de celles des CNP s'ils tombaient dans son escarcelle. Le César, créé dans un relatif désert des salles art et essai à Marseille, propose certes une affiche plutôt honorable (les "difficiles" Mère et fils, Mémoires d'immigrés, mais aussi le "commercial" Pour le pire et le meilleur), mais on trouve à l'affiche de La Bastille des grosses machines hollywoodiennes dont la seule qualité est d'être diffusée en version originale : ln & out, la dernière comédie avec Kevin Kline, The Full Monty, le petit film britannique qui rapporte gros, et Amistad, le dernier Spielberg... Mais surtout, la proposition d'achat de Galeshka Moravioff, alléchante pour Roger Planchon, est tellement supérieure à la valeur réelle des CNP et au chiffre d'affaires qu'ils génèrent (environ 10 millions de francs) que si la vente se concluait, elle se ferait au détriment à la fois de la qualité de l'affiche, des employés, et pour finir de la pérennité des huit salles lyonnaises. Impossible en effet pour l'acquéreur, à moins qu'il ne possède la somme en fonds propres, de pouvoir faire face au remboursement des 5 millions envisagés pour l'acquisition des CNP sans rayer de la programmation les films trop confidentiels, même si ce sont des chefs-d'œuvre, sans tailler de coupes sombres dans les salaires et les emplois (actuellement 26 salariés qui gagnent dans la quasi-totalité entre 3 000 et 7 000 francs), et sans envisager de fermer les salles peu rentables du CNP Bellecour.

Des négociations très discrètes

Ainsi pour toucher le pactole, Roger Planchon n'hésiterait pas à vendre au plus offrant le résultat de trente années de travail auquel il n'a jamais contribué, le tout sans exiger de garanties de la part de l'éventuel repreneur concernant les conditions de la poursuite de l'activité. Officiellement du moins, car le PDG des CNP se garde bien d'informer les principaux intéressés de la nature et de l'évolution des tractations qu'il mène. Sentant le vent venir, Marc Artigau avait proposé en novembre à Roger Planchon de reprendre les CNP pour une somme beaucoup moins, importante que les 5 millions avancés par Galeshka Moravioff mais permettant de sauvegarder l'existence des cinémas en l'état tout en assurant le remboursement des emprunts contractés grâce à l'activité des huit salles. Il attend toujours les bilans comptables qui lui permettraient de discuter avec les banques et... la réponse de Roger Planchon. Celui-ci a également reçu en début de semaine dernière une lettre de Christiane Druguet lui demandant, pince-sans-rire, quelles dispositions il envisageait en sa faveur, pour donner suite à sa promesse de penser à elle en cas de valorisation des actions qu'elle lui avait cédées. Enfin, Roger Planchon était destinataire mercredi dernier d'un courrier du délégué du personnel des CNP lui demandant un entretien et des informations pour savoir quel était leur avenir envisagé. Roger Planchon sera de retour à Lyon le 18 mars prochain. Gageons qu'il tirera tout cela au clair dès son arrivée. En attendant, les employés du cinéma comptent bien lui faire une jolie publicité gratuite en distribuant cette semaine des tracts où ils expriment leur inquiétude et s'interrogent sur la suite des événements. Roger Planchon, qui avait l'intention de faire ses affaires discrètement, appréciera certainement ce rappel à l'ordre du "populaire" proclamé ostensiblement à l'enseigne des TNP et CNP.
à lire également
Il y a 20 ans dans Lyon Capitale - Qui dit que l'information rime avec sérieux ? La satire, c'était le dada de Lyon Capitale dans la rubrique "On se mêle de tout".
d'heure en heure
d'heure en heure

derniers commentaires
Faire défiler vers le haut