Lyon Capitale n°164
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Il y a 20 ans : Jakubowicz, "je ne suis pas Zorro"

IL Y A 20 ANS DANS LYON CAPITALE – Les faits remontent avant 1945, mais c'est en 1997 que le procès Papon démarre. Il se termine en 1998 avec la condamnation de Maurice Papon pour complicité de crimes contre l'humanité. Alain Jakubowicz, avocat partie civile, raconte le procès.

Lyon Capitale n°164, 25 mars 1998, © Lyon Capitale

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Le procès Papon est l'un des derniers procès emblématiques des horreurs commises pendant la seconde guerre mondiale. Après avoir participé à l'organisation de la déportation de juifs vers les camps de Drancy et Auschwitz pendant la guerre, Maurice Papon continue sa carrière politique jusqu'en 1981, où il est rattrapé par son passé. L'ex préfet avait également ordonné la répression sanglante du 17 octobre 1961, à Paris. Si les faits datent des années 1940 et 1960, il faudra attendre 1997 pour voir le début du procès Papon, où Alain Jakubowicz défend les parties civiles. Immédiatement, l'avocat demande la perpétuité, et dénonce des "crimes d'inhumanité".

Lyon Capitale n°164, 25 mars 1998, p. 9 © Lyon Capitale

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Un article publié dans Lyon Capitale n°164 le mercredi 25 mars 1998, signé par Alice Géraud.

"Je ne suis pas Zorro"

Président du CRIF (') Rhône-Alpes, Me Alain Jakubowicz est un des spécialistes des procédures de crimes contre l'humanité. Après les procès Barbie et Touvier, il défend les parties civiles au procès Papon. Sans rollers, ni cheveux dans les yeux, le bouillant avocat Lyonnais a créé lui aussi son scandale au tribunal de Bordeaux. Une peine limitée pour un procès historique ? Pas d'accord.
Lyon Capitale : Vous représentez au procès Papon le Consistoire israélite de France. Quels intérêts défendez-vous au travers de cette institution ?
Alain Jakubowicz  : Simplement le fait que les victimes ont été triées, choisies, mis au ban de fa société parce qu'elles étaient juives et uniquement parce qu'elles étaient juives. Or, le Consistoire israélite de France est l'instance représentative de la communauté juive de France depuis Napoléon. C'est de plus la seule association qui existait pendant la seconde guerre mondiale. Pour autant, et j'insiste là-dessus, le procès Papon n'est pas un procès communautaire, c'est un procès républicain. Le fait que les victimes soient juives, cela fait la spécificité de leur drame, et non pas celle du procès. Vous avez défendu les intérêts des parties civiles aux procès Barbie en 1987 et Touvier en 1994.
Vous êtes considérés comme l'un des spécialistes des procédures pour crimes contre l'humanité. Considérez-vous ce 3e procès tardif comme une suite logique dans le combat que vous menez ?
Oui, c'est une suite logique et une suite historique. Il a fallu attendre 1987 pour que le premier procès pour crime contre l'humanité puisse être jugé en France. Les choses étaient plus simples. C'était un nazi, Klaus Barbie, un homme qui avait fui l'Europe en passant par la CIA au lendemain de la guerre pour l'Amérique du sud où il avait peu_ ou prou continué son activisme politique au service de nouvelles dictatures. Il n'y avait pas beaucoup de gens pour venir le -plaindre, Dès que le verdict a été prononcé, on s'est rendu compte qu'on ne pouvait plus s'arrêter là, qu'on avait mis le doigt dans un engrenage. Avec Touvier, on a jugé la France de Vichy au travers d'un prisme très réducteur qui est celui de la milice. Ce n'est pas la collaboration d'Etat. La collaboration d'Etat, c'est Bousquet au premier chef, Legay ensuite et puis des gens comme Maurice Papon. Hélas, mille fois hélas. L'un a été assassiné, l'autre est mort de sa belle mort... Il reste Papon.
Lors de votre plaidoirie, vous avez tenu à expliquer le silence d'après-guerre sur l'extermination des juifs. Vous avez dit : "la France n'attendait que des héros, pas des victimes." N'êtes-vous pas tenté de faire, au travers du procès Papon, le procès de cette "réécriture de l'Histoire" ou, du moins, de cette "occultation" qui a été faite à la Libération ?
Je le crois. Lorsque les résistants sont venus, on a dit "les résistants volent au secours de Maurice Papon". Ce n'est pas vrai. Mais, ils sont venus défendre "leur" Histoire, leur fidélité au Général. Pendant des décennies, la France a été dirigée par ces gens-là. On en sort seulement à peine. Il a fallu attendre, le premier président de la République (Jacques Chirac) qui n'était pas adulte au moment des faits et qui n'est donc pas concerné lui-même personnellement pour que, enfin, on appelle un chat un chat. Ce n'est quand même pas indifférent qu'il se présente comme un héritier du gaullisme. Aucun des procès de l'épuration n'a parlé, n'a même évoqué le problème du génocide. Personne n'en a parlé. Le général De Gaulle, vous avez vu le volume que représente ces mémoires, il n'en dit pas un mot, pas un seul mot. Il faut connaître l'Histoire avec ses héros, les résistants, et puis ses salops aussi. Il y a des salops et il faut que cela se sache.
Que pensez-vous de la polémique, somme toute très politicienne, où certains ont vu dans le procès Papon, le procès du gaullisme ?
J'ai trouvé cela très bénéfique et symptomatique d'une certaine façon. On a vécu pendant ce procès une espèce de psychodrame national. Il ne s'agit pas du procès du gaullisme, il s'agit du procès fait à une certaine manière de présenter l'histoire. Cela a été parfois pathétique. Au moment du procès Barbie, Jacques Chaban-Delmas qui était venu témoigner pour la Résistance nous a présenté une résistance qui n'a rien à voir avec la réalité. C'était du style "on était tout un tas de chouettes bons copains, c'était merveilleux, on était tous main dans la main pour bouter l'ennemi hors de France". C'est sans doute vrai mais dire que c'était tous des copains ! Enfin, on sait très bien qu'il y a eu des courants, des querelles intestines, ... Ce n'était pas ça la Résistance ! C'était quelque chose de merveilleux mais c'était une aventure humaine ! Et c'est ce que je conteste. Je ne suis pas Zorro, je ne donne pas de leçons. Je veux juste la vérité.
Vous avez reconnu, comme vos confrères, que Maurice Papon n'avait pas agi par antisémitisme mais par intérêt, par indifférence bureaucratique, par inhumanité. Qu'est-ce, pour vous, un "crime d'inhumanité" ?
C'est cela la spécificité du crime bureaucratique. A la différence d'un Touvier qui a tété l'antisémitisme au sein de sa mère, Maurice Papon vient d'un milieu social-démocrate. C'était un homme de sensibilité politique de gauche, comme il dit. Je considère que c'est pire. Il est rentré au ministère des Affaires étrangères en 1935. Donc, il voit la matérialisation de la politique anti-juive d'Hitler avant la guerre, l'ouverture des premiers camps, ... A partir de 1940, il est au ministère de l'Intérieur, au moment où toutes les lois anti-juives sont prises. En 1942, à Bordeaux, il transforme la théorie en pratique. Tout cela a fait que pour lui, les juifs n'étaient plus des êtres humains. C'était des choses. Quand on voit un enfant de deux ans qu'on a arraché aux bras de sa mère et qu'on le met dans un wagon, sans ses parents, sans nourriture, pour partir vers une destination inconnue. Là, on n'est plus dans le domaine de l'humain. Cette indifférence dans laquelle if est rentré confine, à son paroxysme, à l'inhumanité. C'est ce que Pierre Truche avait admirablement défini : le crime contre l'humanité c'est le crime d'inhumanité.
Vous vous êtes prononcé pour la réclusion criminelle à perpétuité, ce qui n'est pas de votre ressort mais de celui du procureur général. Etait-ce une façon de répondre à Me Arno Klarsfeld, qui, quelques jours avant, avait demandé une peine plus légère ? Etes-vous déçu par le réquisitoire du procureur qui est allé dans le même sens ?
Non, ce n'était pas pour répondre à Me Arno Klarsfeld. Il a sa conception. Je pense qu'elle est totalement inexacte. Je n'ai pas demandé la réclusion à perpétuité, j'ai expliqué aux jurés de la cour pourquoi, de mon point de vue, il n'était pas possible de statuer dans un autre sens. Il ne peut pas y avoir d'atténuation de responsabilité en matière de crime contre l'humanité, d'où mes réactions très vives après le réquisitoire. La France a donné une image déplorable par les réquisitions parce qu'on a banalisé le crime contre l'humanité. On a requis comme on requiert contre un cambrioleur ou contre un type qui a commis un acte passionnel. Pour moi, c'est la négation de la justice. A partir du moment où on a dépassé la ligne jaune, peu importe à quel niveau on se trouve. Le problème ce n'est pas que Papon méritait une sanction moins importante, c'est que les autres en méritaient une plus importante. Mais il n'y a pas plus. Qu'est-ce qu'on va faire ? On va les couper en morceaux ? On va les condamner à mort 25 fois ? C'est absurde.
Tout au long de ce procès, on a eu l'impression d'un certain manque de cohérence entre les avocats des parties civiles. Ajoutés à cela les coups de théâtre hyper-média-tisés de Me Arno Klarsfeld. Ne pensez-vous pas que cela a nui à l'image du procès ?
Si vous regardez la presse au moment des procès Barbie et Touvier, vous lirez exactement la même chose. Le problème, c'est que l'on représente des parties civiles qui sont différentes. Je ne pense pas qu'il y ait des divergences fondamentales entre nous. On recherche tous la même chose : la justice. On est tous persuadé de la culpabilité de Maurice Papon. Après, il peut y avoir des différences de nuances. Finalement, je ne suis pas persuadé que cela nuise. Au contraire. Et puis cela permet aux journaux de vendre leurs papiers.
De retour à Lyon, pensez-vous vous mettre à la mode bordelaise et venir au tribunal en rollers ?
(Rires) Honnêtement, je pense que les journalistes - surtout ceux qui ne le connaissent pas - ont une conception et une image d'Arno Klarsfeld qui n'est pas du tout la sienne. Moi je connais Arno depuis qu'il est gamin. C'est pas du tout un type qui court après les médias. Beaucoup moins que beaucoup d'entre nous. Il est plein de sensibilité et de pudeur. C'est vrai que cela ne se retranscrit pas forcément. Le problème d'Arno par rapport à ce type de procès, c'est qu'il est militant, pas avocat. Nous, nous sommes avocats. Je pense qu'il e tort, totalement tort parce qu'il n'est pas dans une logique judicaire. Et ça, ça nous a nui. Je lui accorde totalement Fe bénéfice de la bonne foi. Cependant, cela n'exonère en rien sa responsabilité. Je comprends que pour la -presse, des avocats qui se pointent en rollers, qui ont les cheveux dans les yeux et qui sortent avec des top-models, c'est plutôt sympa. Il se trouve juste que nous, on est plus discret sur notre vie privée. (Rires)
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