Lyon Capitale n°164
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Il y a 20 ans : Comment Million a finalement accepté les voix du FN

IL Y A 20 ANS DANS LYON CAPITALE – Dans la mémoire politique lyonnaise, l'élection régionale de 1998 est sans doute celle qui a laissé le plus de traces. A l'époque, Charles Millon accepte les voix du FN pour conserver son siège de président.

Lyon Capitale n°164, 25 mars 1998, © Lyon Capitale

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En mars 1998, les deux principaux candidats au siège de la Région sont au coude à coude. Le premier tour rend son verdict, 65 voix pour Millon contre 65 voix pour Queyranne. Un ex-aequo qui met le groupe FN en position de force, puisqu'il devient de fait le faiseur de rois avec sa trentaine de voix disponibles depuis le retrait de leur leader Bruno Gollnisch. Ce dernier ne manque pas de le faire savoir, en proposant à la droite une alliance. Malgré l'incitation de Chirac à ne pas tomber dans le jeu du FN, Charles Millon accepte finalement les voix du FN, qui lui feront gagner la bataille. A l'époque, Lyon Capitale fustige une "pitoyable partie de pêche aux voix", que le journal détaille dans ses colonnes.

Lyon Capitale n°164, 25 mars 1998, p. 15 © Lyon Capitale

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Un article publié dans Lyon Capitale n°164 le mercredi 25 mars 1998, signé par Frédéric Crouzet.

Comment Millon a finalement accepté les voix du FN

De lundi à vendredi, jour de l'élection du président de Région, l'équipe de Charles Millon (UDF-RPR) s'est livrée à une pitoyable partie de pêche aux voix. Lyon Capitale vous révèle le dessous de ces marchandages, qui, officiellement, n'ont pas eu lieu.
Je trouve un peu fort d'aller lire dans les urnes. Je défie quiconque de le faire 1" Au lendemain d'un scrutin des élections régionales donnant la gauche et la droite à égalité en Rhône-Alpes, Charles Millon a les nerfs à fleur de peau. Il répond en ces termes, agacé, aux journalistes qui l'interrogent sur un éventuel report des voix des conseillers régionaux du Front national sur sa candidature à l'élection du président de Région de vendredi. Il tape du poing sur la table et met en avant un passé sans concession pour le parti de Jean-Marie Le Pen. Et d'ajouter, fermement : 'Je ne crois pas à l'arithmétique, mais je compte sur une dynamique. J'espère le soutien de tous ceux qui nous approuvent." Pour le député-maire de Belley (Ain), toutes les voix sont bonnes à prendre pour retrouver son siège de président. Et de lundi à vendredi, c'est la logique de la calculette qui va prévaloir dans un cercle Millon, très "dynamique" en matière de séduction. Les deux élus indépendants, le "Savoisien" Patrice Abeille et le "chasseur" Alain Roure, très courtisés, passent pour des "faiseurs de président". Lundi, leur téléphone n'arrête pas de sonner, entre les journalistes et les VRP des deux candidats Millon et Queyranne. Le premier soldat à partir fleur au fusil en service commandé pour l'ancien ministre de la Défense, c'est Marc Fraysse (RPR-Rhône). Dès le lundi matin, il déclare sur l'antenne d'Europe 1 qu'il y a au FN "des hommes d'honneur à qui il faut savoir tendre la main". La première perche est tendue. Mais l'ancien député de Villeurbanne, proche de Chirac, ne s'arrête pas là. Plus discrètement, il prend contact avec la gauche et donne rendez-vous mardi soir au Sofitel de Lyon à Thierry Braillard (radical socialiste). Selon ce dernier, la droite lui offrait une vice-présidence en échange de son abstention au 2e et 3e tour. Refus catégorique. Dans le Rhône et dans l'Ain, plusieurs élus de la gauche plurielle ont ainsi été approchés par les sergents de Millon.

Gollnisch rencontre Millon

Mercredi matin, au QG régional du FN à Sathonay-Camp, Bruno Gollnisch déclare aux journalistes que Charles Millon "a fait un pas dans la bonne direction", faisant référence aux propos tenus par le candidat RPR-UDF lundi. Des contacts ont déjà été pris entre les deux hommes. L'après-midi, la tête de liste FN du Rhône se rend à Vendredi, Charles Millon salue Yvon Deschamps, PS. Pendant la semaine, des sergents de Millon ont tenté de rallier des élus de gauche à Charbonnières pour rencontrer Charles Millon. Le président a invité les deux têtes de liste pour discuter des formalités de vendredi. Queyranne décline le rendez-vous. Millon et Gollnisch se retrouvent en tête à tête à 15 heures. Rien n'a filtré de cet entretien. Bruno Gollnisch estime cependant qu'après cette entrevue, un accord est en bonne voie pour faire barrage à la gauche. La stratégie du FN s'affine. Gollnisch envisage à ce moment-là de donner ses voix à Millon au troisième tour. Mais déjà, Raymond Barre lance un avertissement. Depuis Pékin, où il est en visite officielle, le maire de Lyon demande aux électeurs du canton de Saint-Priest de voter pour le candidat socialiste, seul face au FN. Le message s'adresse indirectement à Millon. Jeudi 19 mars, les deux candidats indépendants refusent, quant à eux, de dire où en sont les tractations. Le chasseur s'estime plutôt de gauche. Mais ses responsables parisiens du CNPT refusent qu'il siège avec des élus Verts. Il réclame simplement un bureau et une secrétaire à la Région. Millon lui propose carrément une vice-présidence. Difficile de refuser. Le Savoisien est moins gourmand. En échange d'une promesse de débat sur les Savoies à Charbonnières et de la délocalisation de sièges sociaux parisiens, comme celui de la Société du tunnel du mont Blanc, vers Chambéry, il se rallie à la gauche. La droite, elle, est persuadée qu'il va s'abstenir. Alors jeudi soir, au cours d'une réunion sur le tard à Limonest, Millon peut rassurer ses conseillers régionaux. Le "chasseur" est de leur côté, le programme est "bon". Le sujet du EN n'est même pas abordé. Et si Millon récupère quelques votes égarés en plus des 61 voix escomptées, on pourra toujours mettre en avant l'opacité des urnes et le programme attractif. Vendredi matin, jour du vote, le fameux programme de Charles Millon va se révéler plus qu'attractif. A Charbonnières, après l'appel des conseillers régionaux, commencé peu après 9 heures, chaque candidat à la présidence, Millon, Queyranne et Gollnisch, fait distribuer son programme. La gauche explose. Une partie de la droite s'étonne. Le texte de Charles Millon reprend des propositions émises par le Front national, notamment l'attribution des places en commission à la proportionnelle. Suspension de séance.

Millon dit non

Patrice Abeille, blason savoyard au revers de la veste, en profite pour annoncer sur le parvis de l'hôtel de Région qu'il votera pour Queyranne. Pour la droite, le château de cartes élaboré jeudi soir s'effondre. Au premier étage, les élus de droite se réunissent, déstabilisés, dans le bureau de Charles Milon. En dernier recours, Thierry Cornillet, élu radical valoisien de la Drôme, propose de changer de cheval pour gagner la bataille. Le maire de Montélimar prône la mise en avant d'un candidat plus âgé, afin de remporter l'élection au bénéfice de l'âge en cas d'égalité des suffrages au troisième tour. Millon refuse net. Le chef de la droite régionale, c'est lui et personne d'autre. Les voix du Front national sont alors présentées aux élus comme étant la dernière chance de voir la droite, et surtout Millon, rempiler pour six ans. A 10h35, la séance reprend et on passe au vote. Sur les bancs moelleux de l'hémicycle, Charles Millon, nerveux, pince ses lèvres. Jean-Jack Queyranne croise les bras et affiche un sourire crispé. Beaucoup d'élus attendent les résultats du vote en ouvrant un journal. Dans les rangs du public, on prend les paris. A 11h15, le doyen de l'assemblée, Pierre Gascon, annonce les résultats : 61 voix pour Millon et Queyranne, 35 voix pour Bruno Gollnisch du EN. Chacun a fait le plein des voix dans son camp. La majorité absolue n'ayant pas été atteinte par un candidat, un second tour est organisé une heure plus tard. Entre les deux votes, Jacques Chirac aurait téléphoné à Millon pour le convaincre de ne pas céder à la tentation du FN. A 12h55, Bruno Gollnisch crée la surprise en annonçant qu'il se retire du jeu. Il souligne les convergences évidentes entre son programme et celui du président sortant. Et demande à son groupe de voter pour Charles Millon. Queyranne demande "aux conseillers de la droite républicaine de refuser cet accord" avant de s'emporter. "C'est Vichy", clame-t-ii debout, avant que le doyen ne lui coupe son micro. Marie-Thérèse Geoffroy (RPR), Thierry Cornillet et Fabienne Lévy (parti radical) refusent de prendre part au vote. A 13h40, Millon retrouve son fauteuil en obtenant 93 voix contre 61 pour Queyranne. "Je lui souhaite bon courage", lance le doyen à l'Assemblée. "Millon, démission", répondent les élus de gauche. "C'est parce que j'ai une haute idée de l'engagement dans la vie politique qu'il n'y a pas eu le moindre accord ou le moindre marchandage", se défend Millon, installé dans le siège qu'il occupe depuis 10 ans. "Pendant 20 ans, tu as dit que tu ne ferais pas d'alliance avec le FN", lui lance Bernard Soulage, porte-parole de la gauche plurielle, rouge de colère, en quittant la salle avec les autres élus de la liste qui entonnent la Marseillaise. L'UDF-RPR, à l'exception d'Alain Mérieux, applaudit son candidat élu. Gollnisch prend la parole. "Nos oppositions et nos différences subsistent", dit-il au nouveau président. "Nous serons les témoins vigilants de vos engagements, avec autant d'ardeur que lorsque nous étions dans l'opposition." Gollnisch, qui s'offre le rôle de garde-fou dans la majorité, avait le sourire à la sortie de l'hémicycle. Marie-Thérèse Geoffroy, émue, avait "les boules". Alain Mérieux s'est éclipsé rapidement de Charbonnières. A un proche, il confie qu'il a suivi Charles dans cette stratégie "parce qu'il ne pouvait pas lâcher son ami". Son "ami" est aujourd'hui un président élu avec les voix du Front national. Vendredi à Charbonnières, il était vraiment facile de lire dans les urnes.
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