Festival Sens Interdits : "Un coup de poing dans notre univers"

Comment ? En inventant à la mi-septembre un festival international, qui permet à des compagnies venues de Russie, Croatie, Turquie, Pologne et Afghanistan de jouer huit spectacles déroutants pour le public occidental sur le thème ardu des "mémoires, identités et résistances".

Dans toute l'agglomération mais aussi hors du Rhône, le festival Sens interdits dissémine des pièces vigoureuses, brutes, abordant des conflits, des injustices, des peuples bafoués par l'Histoire récente, méconnus de notre côté de l'Europe. Créateur de ce qui peut devenir une nouvelle biennale à Lyon, Patrick Penot, codirecteur des Célestins, ou encore directeur de l'ombre derrière Claudia Stavisky, en explique les ressorts.
Lyon Capitale : Quelle ambition poursuit le théâtre des Célestins en lançant un tel festival ?
Patrick Penot : Depuis que j'y suis arrivé fin 2002, nous avons toujours discuté aux Célestins d'une action internationale. Sans vouloir faire un deuxième festival d'Avignon. Un jour, il y a trois ans, je vois ce spectacle de Jean-Pierre Vincent, Le Silence des communistes, qui a tout déclenché. Un coup de poing dans notre univers à nous, consensuel et nombriliste. Là, d'un seul coup, on parle du monde, de ses évolutions brutales. En France, le théâtre s'empare très peu des problèmes de société. Nous n'avons pas beaucoup de temps pour recueillir des témoignages qui éclairent autrement la réalité. Des Polonais, des Turcs, des Afghans, eux, oui... Le festival montre ce que ces artistes font chez eux, pour eux et leurs publics, sans vouloir les travestir, les rhabiller à notre mode. Il révèle comment des jeunes générations ou presque se servent du théâtre comme d'une arme pour affronter des événements dont nous ignorons tout, alors qu'ils sont essentiels pour eux.

Ces spectacles, vous les avez justement choisis pour leur audace. Dans quoi réside-t-elle précisément ?
Ils ne sont pas à proprement parler interdits dans leurs pays, il ne s'agit pas de ça, mais ils prennent des directions à rebrousse-poil. Pas si simple avec Poutine, de traiter l'antisémitisme d'Etat en Russie. Avec Opus 7, Dmitry Krymov monte pourtant, sur un espace tout à fait inhabituel, une forme que je n'avais jamais vue, presque sans texte, avec des poèmes, beaucoup de musique et d'effets visuels. Sivas 93 de Genco Erkal, c'est du théâtre documentaire. A priori, pas le plus inventif qui soit. Sauf que cette scansion-là est d'une force démonstrative incroyable, racontant une histoire sordide en Turquie, comparable à Oradour-sur-Glane avec des images privées de l'événement, des vidéos de la police et de la télé turques. Transfer ! de Jan Klata [une satire retraçant le désastre des déplacements forcés de population entre l'Allemagne et la Pologne, nés des accords de Yalta en 1945, NDLR], confronte lui la grande Histoire décadente avec Roosevelt, Churchill et Staline, et la vraie histoire avec des anecdotes qui n'en sont pas. Klata y distribue des rôles redoutablement justes.

La programmation semble comme aimantée par l'Est de l'Europe...
La thématique s'est recentrée pour des raisons économiques. A l'origine, le festival s'inscrivait dans la perspective de Lyon 2013. Avec, au final, vingt-cinq spectacles et quinze pays. Lyon a perdu, nous avons réduit la voilure. Mais j'ai l'intime conviction que si on ne s'intéresse pas à l'Europe centrale, celle, mythique, de Chagall, celle dont parle Tadeusz Kantor sans arrêt, cet espèce de brassage incroyable totalement aspiré par le gouffre en 1939, nous manquons la moitié de ce que nous sommes. Chacun des spectacles parlera donc aussi de nous.

Propos recueillis par Christophe Jacquet
Festival Sens Interdits, du 17 au 29 septembre. Tél. : 04 72 77 40 00. www.sensinterdits.org

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