Les Habitants © Ghislaine Hamid Le Sergent
Les Habitants © Ghislaine Hamid Le Sergent

Corps en découvertes, du Vinatier à la Maison de la danse

Avec la Maison de la danse, le centre hospitalier du Vinatier crée un projet artistique intégrant patients, aidants et soignants. L’objectif est la découverte de l’art chorégraphique et une réappropriation du corps par la danse.

Initié par Emmanuel Monneron, psychiatre au Vinatier et danseur-chorégraphe, en collaboration avec le chorégraphe Sébastien Ly et la Maison de la danse et avec le soutien de la fondation Apicil, Des habitants est un projet artistique prônant une nouvelle expérience du corps. Il implique des patients souffrant de handicap psychique, leurs aidants familiaux et des soignants spécialisés, du secteur de psychiatrie adulte du 8e arrondissement de Lyon.

Tabou

La question du corps, de sa motricité et de ses perceptions a longtemps constitué un tabou dans le monde de la psychiatrie, en particulier pour les personnes souffrant de troubles psychotiques. La démarche revendique l’éducation à la culture et la découverte de l’art chorégraphique tant au niveau intellectuel que physique et émotionnel. “Ce projet, dit Emmanuel Monneron, est conçu autour de la danse sans indication médicale, avec une démarche citoyenne et volontaire de participer à un projet artistique en dehors de la question des soins, de la guérison et de la prise en charge médicale. Il permet avant tout de participer à une création collective où chacun a sa place, il œuvre également dans le sens d’une dé-stigmatisation, d’une valorisation de soi et d’un mieux-être. La Maison de la danse est située à côté de notre centre de soins, ce qui a permis au groupe de s’approprier une structure culturelle basée sur son territoire de vie.”

Sur un pied d’égalité

Pendant plus d’un an, le groupe a vu des spectacles, des vidéoconférences sur la danse, tout en suivant des ateliers réguliers qui le mènent à une représentation publique à la Maison de la danse ainsi qu’au clos Layat. Participant au même titre que les autres, Emmanuel Monneron ajoute : “J’ai voulu constituer un groupe horizontal où, face à la danse, on est tous sur un pied d’égalité, on s’y confronte ensemble, tout le projet est bâti autour de cette notion. Naturellement, on en est venu à se faire la bise, ce qui ne se fait pas dans le contexte médical, on s’appelle par notre prénom, on a des contacts physiques ; cela aussi c’est surprenant. Et mon souhait est que les gens viennent voir un spectacle de danse sans se demander qui est qui.”

“Faire corps avant de parler avec”

À quelques jours du spectacle, le groupe se retrouve pour une répétition avec le chorégraphe Sébastien Ly. Il a inscrit ce projet dans un cycle de travail intitulé “Habiter le monde”, qui pose la question de notre manière d’être en rapport les uns avec les autres et aussi avec le monde qui nous entoure. Désireux de partager sa danse avec des amateurs, il n’hésite pas à instaurer la connexion artistique dès l’échauffement qui est celui de sa compagnie. Et cette séance est étonnante. Le groupe est assis en cercle et chacun débriefe avec le chorégraphe sur les spectacles et conférences vus. Puis, il les invite à s’allonger. “Au sol, dit-il, il y a ce corps le plus simple possible, qui ne cherche rien d’autre que se connecter avec lui-même, ses sensations. Le corps n’est pas celui qui conquiert un espace mais qui se pose dans l’espace. Il va d’abord voir de quelle manière il est en relation avec cet espace et les gens qui l’occupent. Pour moi, il y a d’abord faire corps avant de parler avec son corps.”

Concentrés, fatigués, déliés

Leur concentration est impressionnante, car le travail sera intense. Ils seront fatigués mais ne se plaindront jamais. Ils posent leurs corps comme des empreintes. À la recherche du volume, du son, du souffle, de la voix, de la lumière et des couleurs, derrière les paupières closes. Puis ils créent des duos pour aider l’autre à se relâcher. Les articulations se font vivantes, les doigts se délient, la conscience du mouvement se dessine peu à peu. “Ils sont toujours heureux d’être là, ils se sentent bien, dit Sébastien Ly. Ce n’est pas un bien-être qu’on a chez soi seul en faisant du yoga, c’est un bien-être qu’on a avec des personnes autour et je pense que ce n’est pas rien aussi de se sentir bien avec d’autres qui ne sont pas dans un contexte médicalisé. Pour moi, c’est une vraie histoire en tant qu’artiste, comment mon action agit en tant qu’individu dans leur présence au monde.” Pour Emmanuel Monneron, ce travail démontre que le mouvement et la danse ne sont pas uniquement liés à un spectacle. “Il remet aussi le corps au centre de ce que peut être la maladie psychique, parce qu’on n’est pas des esprits déconnectés du reste et le fait d’avoir une attention portée à notre motricité, notre corps, notre mouvement, me semble important à titre professionnel mais aussi personnel.”

Pause… avant le spectacle !

“J’accompagne mon fils, nous dit une participante, pour avoir une activité en commun qui sorte du cadre médical ou administratif. Il est moins dépressif, ça lui fait du bien et à moi aussi.” Plus loin, deux infirmières qui n’avaient jamais fait de danse sont enthousiastes : “On découvre la danse avec les ateliers et des spectacles. Cela nous met dans un état d’humilité, on est tous au même niveau. On se repositionne par rapport à son corps, on est dans l’émotion corporelle, l’enrichissement personnel et on partage des moments avec des patients.” “On est en osmose, dit un patient, on est un bon groupe.” Une autre confie sa peur de ne pas réussir, le soir du spectacle, car ce n’est pas si facile à faire. Pour Eddy, souriant, il n’y a pas de doute, “tout le corps travaille, ça fait du bien physiquement et moralement, on est en contact avec les autres, c’est aussi une découverte”. La pause est finie, tous repartent vers une nouvelle aventure, celle de la chorégraphie à laquelle chacun a apporté un geste intime…

Des habitants – Jeudi 27 juin à 18h à la Maison de la Danse (studio Jorge-Donn) – COMPLET


[Article publié dans Lyon Capitale n° 789 – Juin 2019]

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