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L’incroyable résilience de la rappeuse Lady Laistee

Le destin semblait entraîner Aline Farran, dans une spirale de violence, vers une issue fatale. Aujourd’hui elle publie un livre où elle raconte comment elle a trouvé les ressources pour en sortir et faire de sa parole, celle de la première femme rappeuse française, un art. Lyon Capitale l’a rencontrée.

Il y a des vies qui ressemblent à des fétus de paille charriés, broyés dans d’invraisemblables tornades destructrices tant les circonstances semblent s’acharner cruellement dessus. Celle d’Aline Farran fut longtemps de celles-là. Déracinée, battue, violée, handicapée un temps à cause d’un accident vasculaire cérébral, un frère assassiné… Pendant des années, son destin sembla l’entraîner dans une spirale de violence dont l’issue semblait fatale. Qui aurait pu imaginer en effet, en la voyant à cette époque de sa vie, confrontée au pire de ce qu’un être humain pouvait expérimenter dans nos pays, que la jeune femme parviendrait un jour à trouver en elle les ressources pour construire des liens amicaux, amoureux, familiaux et pour faire de sa parole un art ! Ce fut pourtant le cas.
C’est ainsi que les textes durs, incisifs qui firent sa renommée dans les années 1990 lorsque, aux côtés de NTM, d’IAM et de MC Solaar, elle devint “Lady Laistee”, l’une des premières rappeuses françaises, sont peu à peu devenus des poèmes chantés qui racontent désormais la joie, la bienveillance, l’amour, que le pardon est plus important que la haine, l’importance de ne pas renoncer à sa dignité, de garder espoir, de se battre avec détermination, pour faire avancer toute cause juste. Cette épopée, incroyable, Lady Laistee, en témoigne dans un livre bouleversant, Dans la lumière. Ce récit autobiographique invite chacun à trouver en soi, en toute circonstance, la force et le courage de résister à son destin, y compris et surtout quand il semble tracé d’avance. Entretien.

Lyon Capitale : Pourquoi vous raconter maintenant ?

Aline Farran : Je n’étais pas prête à le faire avant. Il m’a fallu mûrir, mettre les choses en perspective, pardonner à mon père, me réconcilier avec moi-même et accepter pleinement mon histoire pour pouvoir la dire et partager avec d’autres ce que mon passé m’avait appris. Pour cela, pour témoigner du fait que nous pouvons nous reconstruire y compris quand nos vies sont abîmées comme le fut la mienne, je devais commencer par poser des actes qui disaient, mieux que des paroles, que malgré les horreurs et la souffrance, il est possible de continuer, d’avancer, de ne pas subir, de ne pas céder à la fatalité. L’un de ces actes a consisté à pardonner à mon père. Et cela m’a demandé du temps.

Écrire était également pour moi une manière de tourner sereinement un chapitre important de ma vie affective, celle passée avec Seb, mon ex-mari, le père de mes enfants. J’ai commencé à rédiger ce livre après notre séparation. Cela m’a aidée à mieux le comprendre, à voir comment nous pouvions continuer à nous accompagner, autrement.

Ce fut aussi une forme de thérapie. L’écriture permet d’aller plus loin dans la connaissance que l’on a de soi-même et, dès lors que l’on veut être authentique avec les autres, oblige à ne rien renier de son histoire d’enfance et d’adolescence, y compris quand, comme la mienne, elle fut si douloureuse.

Votre vie fut par moments terriblement cruelle…

Tout a commencé par une vie quasi paradisiaque. Je suis née en Guadeloupe. Pendant un an, nos parents étant partis en métropole, je suis restée avec mon petit frère, Ruddy, chez ma grand-mère maternelle. Mes jours et mes nuits y étaient bercés par la douceur de vivre et un sentiment de liberté absolue au milieu de la nature et des animaux. Nous vivions très modestement, mais il y avait de l’amour, beaucoup d’amour, dans cette partie de la famille. J’étais heureuse.

Tout changea quand, à 5 ans, je dus rejoindre mes parents en région parisienne. Ils étaient pour moi des étrangers. Je ne comprenais pas que ma grand-mère me confie à eux, me laisse partir loin d’elle. Je me sentais trahie, abandonnée par cette femme qui m’avait élevée jusqu’alors.

À Paris, loin de mes repères habituels, je découvris un autre monde : la ville, le manque d’argent, le sentiment de ne pas être à ma place, d’être déracinée – je parlais créole –, une mère affectivement absente et humiliée en permanence par son mari, et un père alcoolique, violent, pas très courageux, qui n’aimait que l‘alcool, le sport, la vitesse et ses conquêtes féminines et qui nous harcelait. Les années passant, les choses empirèrent. Je devins sa proie préférée. Rien ni personne ne me protégeait de lui. C’est ainsi qu’à 16 ans ma vie bascula, dans un parking. Cela dura un an, jusqu’à ce que je trouve en moi la force de le dénoncer et de m’en libérer. À cette époque, le procès qui suivit et le hip-hop me sauvèrent de mon enfermement. Blessée, traumatisée, je n’avais jamais parlé des maltraitances subies enfant et adolescente. La musique, en me permettant de les exprimer, m’a aidée à me réparer, à ne pas sombrer, y compris quand mon jeune frère Ruddy fut assassiné, en 1996, au cours d’un règlement de comptes. C’est ainsi que je suis devenue Lady Laistee, la première femme rappeuse française, grâce à un morceau posthume hommage que je lui ai dédié : Et si ?

Mais la célébrité n’apaise ni ne répare. J’avais enduré trop de choses. Mon corps lâcha. Terrassée par un accident vasculaire cérébral, je perdis un temps la parole et le fonctionnement de la partie droite de mon corps. Je dus tout réapprendre. Ce fut long, difficile, douloureux, mais paradoxalement c’est grâce à ce long réapprentissage que j’ai pu me trouver, m’accepter et que j’ai commencé à écrire autrement mon histoire.

Est-ce à dire que nous pouvons tous changer le cours des choses si on le veut vraiment ? Que toute épreuve, toute souffrance peut participer à nous construire y compris quand on doit faire face, comme vous, à un père qui commet l’irréparable ?

Ma force a été notamment de ne pas vouloir trahir la petite fille heureuse, bonne, joyeuse que j’avais été. Je savais qu’une autre existence était possible. Cela m’a permis de ne pas devenir aigrie, de ne pas sombrer dans l’alcool, la drogue, la violence, de ne pas en vouloir au monde entier pour ce que me faisait subir mon père, et de trouver le courage, quand il me violait et que je ne pouvais pas lui échapper physiquement, de dissocier mon corps et mon esprit afin qu’il n’atteigne pas mon âme.

De plus, je me suis très vite rendu compte que je pouvais choisir, décider de ne pas suivre l’exemple de mes parents et ne pas reproduire sur mes enfants les violences, les humiliations qu’ils m’avaient fait subir. C’est ce que je me suis efforcée de faire, jour après jour, en donnant le meilleur de moi-même, en choisissant de croire en moi malgré tout, en refusant de continuer à me sentir coupable et honteuse pour ce que j’avais vécu, en restant positive et constructive quoi qu’il arrive.

Je crois profondément que l’on peut décider de la direction que l’on donne à sa vie. Cela ne signifie pas pour autant que tout devienne simple dès lors que l’on prend cette décision, mais que cela aide à trouver en soi la force de vivre en cohérence avec ses convictions. Pour y parvenir, il convient de se donner aussi les moyens de rencontrer les bonnes personnes et s’obliger à laisser celles qui nous entraînent vers le bas de côté. Les autres, les rencontres sont déterminants dans ce processus.

Sur ce chemin, votre rencontre avec la foi, il y a cinq ans, vous a aidée à tirer un trait définitif sur votre passé et à pardonner à votre père…

La foi a été déterminante pour me réparer, mais la première chose a été de parler des viols que j’avais subis de manière répétée, pendant un an. Dire, mettre des mots sur ce que j’avais vécu m’a permis de ne plus me sentir sale, coupable, honteuse… Raconter, se faire entendre, permet la résilience. Quelles que soient les épreuves, nous pouvons tous mobiliser en nous cette incroyable énergie, cette puissance qu’est la résilience… Et nous efforcer à prendre nos vies en main. C’est ce que j’essaye de montrer modestement dans ce livre et de transmettre dans mes textes.

La foi est venue après, sans que je m’y attende, comme une évidence. Elle m’a apporté une confiance fondamentale en moi, dans l’existence, une confiance que ne m’avaient donnée ni les thérapies, ni le rap, ni l’amour. Elle m’a permis d’opérer un lâcher-prise complet vis-à-vis des épreuves passées, à ne pas renier ce qui m’était arrivé – le viol, avoir envoyé mon père en prison –, à accepter que cela fasse partie de moi et d’en faire une force. Avec le recul, je ne pense pas qu’il soit possible de se reconstruire et de naître à autre chose si on occulte, rejette, une partie de son histoire, si on ne pardonne pas à ceux qui nous ont profondément blessés, si on ne se pardonne pas ses erreurs. La foi m’a aidée à comprendre que pardonner était un acte libérateur. Pardonner m’a émancipée de l’emprise psychique et affective qu’exerçait mon père, mon bourreau, sur moi, m’a permis de m’appuyer sur ma force intérieure. Pardonner est pour moi l’un des secrets du bonheur.

Votre parcours – cette formidable guérison physique, affective, spirituelle, longue, douloureuse, qui fut la vôtre –, vous le chantez, et c’est un scoop pour les lecteurs de Lyon Capitale, dans un single et un clip magnifiques, qui sortiront en septembre. Son titre : Angel

J’ai appris à regarder les choses autrement et à conjuguer le bonheur. Je crois réellement que nous pouvons tous le faire, ne pas céder aux circonstances. Comme le dit Seb, il faut “aller de l’avant quelles que soient les intempéries”. Nous avons tous la possibilité d’avoir une seconde chance dans nos vies. C’est ce que raconte notamment ce clip tourné à New York.

Aline Farran, Dans la lumière – Témoignage, éditions Les Arènes, mai 2015.
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