Expos : Pietro Roccasalva, l’art du ricochet

Première grande exposition monographique en France de l’artiste Pietro Roccasalva, “The Unborn Museum” est une initiation à un art virtuose, fantasque et drôle, qui s’accomplit pleinement au contact des spectateurs.

Ni thématique ni chronologique, l’exposition “The Unborn Museum” de Pietro Roccasalva (né en 1970) est une véritable mise en abîme de ses dix dernières années de travail, réparties en une multitude d’espaces, de part et d’autre d’un long couloir. Chaque œuvre (peinture, dessin, vidéo, sculpture, installation, performance) établit, de près ou de loin, un lien avec une autre, formant une sorte de kyrielle visuelle par les nombreux raccords formels, chromatiques, matériels mis en place. Une réflexivité constitutive du travail de l’artiste, qui commence dès les premières pièces : dans une salle de bains reconstituée laconiquement, le visiteur est invité à regarder à travers un trou dans un pastel vitré, pour s’apercevoir, grâce à un subterfuge visuel, que c’est lui qui est épié en réalité, par un animal hybride improbable – une chouette-ara, récurrente chez Roccasalva – et néanmoins doté d’un regard perçant. Cette scène est immédiatement reprise par les œuvres suivantes comme sujet ou citation.

L’effet-miroir est renforcé par le vis-à-vis entre deux œuvres identiques – Intelligent Artifice(r) –, ou le jeu entre regardeur et regardé, qui trouve un écho direct avec You Never Look at Me from the Place I See You, phrase en néon écrite partiellement à l’envers, ou dans le troublant The Oval Portrait. Dans cette huile sur toile, un personnage de la littérature enfantine allemande, Der Struwwelpeter (qui ne se laisse couper ni ongle ni cheveu), regarde dans notre direction dans une posture des plus effrayantes. Le trouble s’installe, les rôles s’inversent : ici, c’est l’œuvre qui regarde.

Tentative d’épuisement d’une figure

“The Unborn Museum” révèle l’obsession de l’artiste pour certaines formes (récurrence de l’oiseau hybride, du presse-agrumes, de la cloche en Inox, de l’église San Francesco de Como, ou de la boule de riz frite géante) qui, transposées d’une œuvre à l’autre, stimulent et renouvellent le dialogue, l’interprétation, en fonction du contexte dans lequel elles ont été placées. La peinture, point de départ de toutes les œuvres, connaît également ses marottes. Dans une tentative d’épuisement de la figure du serveur de bistrot (Il Traviatore) dont le visage connaît mutations et disparitions, Roccasalva témoigne d’une grande virtuosité technique. Variant les styles et les matériaux – acrylique, pastel et fusain –, l’artiste joue entre forme finie et non finie, plein et réserve, avec une touche sensible des couleurs, entre classicisme, surréalisme et art byzantin, créant un décalage entre la figure populaire du serveur et l’icône religieuse. Tout aussi virtuose, la série de portraits du liftier (inspiré par le film à sketchs Groom Service), avec ses troublants effets de collage, non sans rappeler les œuvres de Francis Bacon.

Les références abondent dans le travail de Roccasalva. Érudit, l’artiste se nourrit de et revisite l’histoire de l’art, la littérature ou le cinéma, non sans humour (pour s’en convaincre, il suffit de voir ce qu’il a fait de La Tempesta de Giorgione, ou le dôme presse-agrumes de l’église San Francesco de Como dans la Giocondità), transposant les références d’un médium à un autre, à l’image de la nature morte extraite du film de Pasolini La Ricotta, qui trouvera une forme sculpturale humanisée plus loin, avant de redevenir bidimensionnelle lors de séances performatives de dessin sur le motif. Ainsi l’art de Roccasalva semble-t-il pouvoir se propager à l’infini. Déroutant par les nombreuses formes qu’il prend et stimulant pour les énigmes visuelles qu’il propose, le travail de Pietro Roccasalva emballe par ce qu’il rejoue ici : le processus de création de l’artiste.

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Pietro Roccasalva – The Unborn Museum. Jusqu’au 1er septembre, au centre national d’art contemporain Le Magasin, 8 esplanade Andry-Farcy, site Bouchayer-Viallet, Grenoble. Ouvert pendant l’été du mercredi au dimanche, de 14h à 19h.

Dimanche 11 août : performance de 15h30 à 17h30.

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