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Tunisie : Pour Néjib Chebbi, "le procès de Ben Ali a été expéditif"

INTERVIEW - Néjib Chebbi est une figure de la vie politique tunisienne et l'un des leaders historiques de la gauche de son pays. Dirigeant du Parti Démocratique Progressiste (PDP), Néjib Chebbi tenait meeting à Lyon vendredi 1er juillet dans le cadre de la campagne électorale qui doit appeler les tunisiens à élire une assemblée constituante le 23 octobre prochain. Candidat à l'élection présidentielle de 2009 face à Ben Ali, il finira par retirer sa candidature en raison de l'absence de transparence.

Réputé et reconnu parmi les cercles diplomatiques européens et américains, M. Chebbi est l'un de ceux qui pourrait élire domicile au Palais de Carthage en cas de victoire d'une coalition emmenée par son parti, le PDP qui talonne, d’après les sondages, les islamistes d'Ennahda grands favoris du scrutin. Comme Mustapha Ben Jaafar avant lui (lire ici), Néjib Chebbi vient sensibiliser les tunisiens de France à une élection qui doit doter la Tunisie d’une nouvelle constitution et de nouvelles institutions démocratiques. M. Chebbi a accordé un entretien commun à Lyon Capitale ainsi qu’à la radio franco-arabophone Radio Salam.

Lyon Capitale : Quels sont les thèmes qui mobilisent le débat politique tunisien en vue des élections qui doivent avoir lieu en octobre afin d’élire une assemblée constituante ?

Néjib Chebbi  : Il y a tout d’abord un constat à faire : depuis la Révolution de janvier, nous vivons quasiment une vacance au sein du pouvoir. Il devient donc urgent de constituer un gouvernement légitime de nature à rendre confiance aux hommes d’affaires qui ont cessé d’investir en Tunisie depuis 6 mois. Par voie de conséquence, nous sommes en train de perdre de nombreux emplois. Le chômage s’est développé de 50 % lors des six derniers mois et pourrait même atteindre les 100 % d’ici la fin de l’année. Les tunisiens ont fait la révolution pour améliorer leur condition de vie, c’était l’une des causes de la révolte. Cela passe par le développement régional et la création d’emplois. Le gouvernement qui sera élu aura la tâche de mobiliser des ressources pour investir massivement dans l’infrastructure et les équipements collectifs. D’autre part, il devra créer les conditions politiques permettant de rétablir la sécurité et la stabilité dans le pays pour inciter l’investissement local et étranger. Voici les grandes tâches qui nous attendent.

Selon vous, c’est la situation économique qui devient l’enjeu principal de ces élections ?

Il y a une double tâche intimement liée. La première c’est de doter le pays d’institution démocratique. Mais en même temps stabiliser la démocratie ne serait que pure illusion si les conditions du développement économique et social ne sont pas réunies. Il faut donc s’attaquer aux causes de la révolution à savoir le manque d’emploi et la nécessité de réaliser le développement régional.

Y a-t-il un risque sur le processus démocratique que vit la Tunisie aujourd’hui ?

Le risque existe mais nous ne sommes pas pessimiste. La fragilisation de l’Etat suite à la révolution a affaibli le pays. Nous vivons donc de temps en temps de nouveaux signes de tension dans les régions et chez les jeunes notamment.

Vous avez critiqué la Haute Instance pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution qui est, de plus en plus, au centre de polémiques quant à son rôle.

Cette instance est une instance consultative instituée pour aider à la réforme des lois nécessaires afin d’obtenir des élections libres et transparentes le 23 octobre. J’estime que la commission des réformes nous a offert une belle loi avec la loi électorale et nous a donné une deuxième loi qui institue la haute commission indépendante de contrôle des élections. Par conséquent, elle a parachevé à peu près l’œuvre que l’on attendait d’elle. Aujourd’hui, elle a tendance à s’installer comme assemblée législative et voudrait légiférer dans différents domaines. Nous estimons qu’elle outrepasse ses prérogatives et qu’il serait bon qu’elle garde en vue qu’elle est une instance basée sur un consensus et qu’elle ne peut perdurer que par le consensus. Aujourd’hui, trois partis l’ont quitté à savoir Ennahda, le Congrès Pour la République de Moncef Marzouki et le Parti de la Justice et du Développement de Mohamed Goumeni. Le PDP reste membre de cette instance mais partage les critiques adressées à la commission.

Nombreux sont ceux qui estiment que le procès de l’ancien dictateur, Zine Ben Ali, a été réalisé de façon trop précipitée. Partagez-vous ce sentiment ?

ça a été un procès expéditif. Une justice sereine et indépendante ne juge pas de manière expéditive. Ce jugement m’a scandalisé parce qu’assurer un procès juste et équitable à un accusé, quel qu’il soit, ce n’est pas défendre cet accusé mais c’est défendre l’Etat de droit. Je pense qu’à travers ce procès, qui a beaucoup choqué à l’étranger, et à juste titre, nous avons la preuve que la transition démocratique en Tunisie est encore à réaliser, notamment dans le domaine de la justice qui continue à agir comme auparavant. Elle tend à vouloir satisfaire les attentes du pouvoir central ou celles de la rue. Or, une justice sereine doit être à l’abri de toutes formes de pressions, y compris la pression de de l’opinion.

Quelle réponse faut-il apporter aux risques de survivances des habitudes et réflexes de l’ancien régime dont bon nombre de ceux qui l’ont servi continuent de travailler au sein des administrations et services publics tunisiens ?

La réponse est simple. Il faut un gouvernement fort, légitime et en même temps avec une réelle culture démocratique. Il faut réformer l’administration et les institutions avec comme principe la séparation des pouvoirs de manière à garantir les libertés. Cependant, entre autres critiques que j’adresserais à la commission des réformes aujourd’hui, c’est qu’elle est en train d’établir une liste de 14 000 à 18 000 personnes auxquelles elle va retirer le droits à être éligibles sans aucune base légale. La démocratie ce n’est pas la vindicte populaire. Seuls les tribunaux peuvent retirer les droits politiques à des personnes sur la base d’un texte préétabli et à la condition que les preuves sont apportées que telle personne en particulier a commis tel ou tel crime. C’est donc toute une culture de la démocratie qu’il nous faut développer. Mais cela doit commencer avec un État fort, légitime, respectueux des droits de l’homme, porteur de valeurs et de projets démocratiques.

Dans la perspective des élections d’octobre, êtes-vous d’ores et déjà dans une logique d’alliances électorales avec d’autres partis ? Et quelle analyse faîtes-vous de la popularité du mouvement islamique Ennahda ?

Il ne s’agit pas de remettre en cause le droit de quelle que formation politique tunisienne à l’existence légale. Le problème n’est pas là. Le problème c’est qu’aujourd’hui, il y a deux courants en compétition pour le pouvoir : Ennahda et le courant démocratique. Ennahda développe un discours idéologique et religieux. Il ne propose pour l’instant rien sur le plan social et économique. Il y a une crainte, celle de voir s’établir en Tunisie un Etat idéologique et donc une force de contrainte qui dictera aux citoyens ce qu’il faut faire ou ne pas faire dans leur vie privée. Nous considérons cela comme une menace. Elle risque de brouiller l’image de la Tunisie à l’étranger, ce qui handicaperait le développement du pays. Les islamistes sont libres de développer leur action de manière pacifique et dans le cadre de la loi.

Cependant, face à eux, il y a un courant démocratique qui souhaite avoir la majorité. Dans ce courant, le PDP représente de loin la principale force. Dans les sondages, nous talonnons Ennahda. Mais fort heureusement, il existe d’autres formations démocratiques comme Ettajdid dirigé par M. Ahmed Ibrahim ou le Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés (FDTL) de Ben Jaafar. J’espère que ces formations auront un nombre de sièges suffisamment important. Car, ensemble, nous sommes condamnés à constituer une coalition qui, je l’espère, sera majoritaire et gouvernera la Tunisie.

À lire également, l'entretien avec Mustapha Ben Jaafar, leader du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) : La campagne tunisienne se joue aussi en France

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1 commentaire
  1. journalpersonne - 4 juillet 2011

    Je sais que je dérange...Juste quelqu'un qui se dresse contre sa condition pour dire merde à l'intelligence et à la puissance de tous ceux qui n'ont aucun intérêt à ce que ça change! Oui je sais que je dérange Coupez! http://www.lejournaldepersonne.com/2011/07/je-sais-que-je-derange/

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