Champ agriculture – Image d’illustration – Unsplash

Sécheresse : "on est dans une anormalité qui devient la norme", alarme l'hydrologue Emma Haziza à Lyon Capitale

Comme une quinzaine de départements en France, le Rhône est en vigilance sécheresse depuis fin avril. Une conséquence d'une faible tombée des pluies à Lyon ces dernières semaines. Cette anomalie va-t-elle devenir normale dans ces prochaines années ? On a posé la question à Emma Haziza, hydrologue et fondatrice de Mayane, un centre de recherches dédié à l’adaptation climatique.


Emma Haziza est fondatrice de Mayane, un centre de recherches appliqué dédié à l'adaptation climatique. Hydrologue de renom, elle fait partie des cinq grands conférenciers au XIIIème Congrès Mondial de l’Eau en 2008. Celle qui a fait l'École des Mines a déjà été sollicitée à l'Assemblée nationale dans le cadre de tables rondes et possède désormais la double casquette de spécialistes : l’hydro-météorologie des phénomènes diluviens et l’organisation humaine dans la conduite de gestion de crise. Finalement, Emma Haziza "développe des stratégies préventives et analyse les leviers d’optimisation possible pour mieux faire face", indique le site Mayane. 


LYON CAPITALE. Tout l'enjeu de la période de pic de chaleur actuelle, c'est sa précocité, mais également sa durabilité. Plus de 30 degrés pendant autant de jours lors d'un mois de mai, est-ce que c'est normal ? 

EMMA HAZIZA. On est dans la normalité à partir du moment où l'on dépasse des records de températures historiques pendant 38 jours consécutifs d'anomalies. On l'a retrouvé en 2020 donc on a déjà vécu cela mais ça reste une année anormale. C'était d'ailleurs l'année la plus chaude jamais recensée en France. On est dans une anormalité qui devient la norme.

Ce qui doit donc nous inquiéter, c'est que d'habitude quand on plongeait dans des états de sécheresse historique - en 2017, 2018, 2019 et 2020 - nous sortions de l'hiver plutôt avec des surcharges de recharges de nappes. C'est-à-dire que l'on est plutôt dans un climat tempéré : en France, il pleut plus de 500 milliards de m3 d'eau par an. On avait quand même des capacités pour recharger nos nappes phréatiques. Maintenant, ce qu'il se passe, c'est qu'on a eu des périodes anticycloniques - donc de très beau temps - qui ont empêché l'arrivée de pluie dans la période où des nappes se rechargent pour pouvoir tenir l'été.

Si vous rajoutez à cela, un printemps assez chaud, et potentiellement, d'après les prévisions saisonnières de Météo France, un été qui va être plus chaud et plus sec, on concourt forcément directement vers encore une nouvelle sécheresse historique. Sauf que chaque année, à chaque que vous allez avoir une sécheresse historique, vous allez accroître la vulnérabilité de tout le milieu, de tout le système qui souffre. On a une biodiversité qui est complètement à l'agonie avec tout le milieu autour de la rivière, mais pas que. C'est vrai que l'on est surtout concentré sur nos usages, "est-ce que l'on aura de l'eau dans nos robinets ?". Mais en réalité, ce sont tous les usages de l'eau qui sont atteints et d'année en année, c'est un territoire qui devient plus fragile.

La situation est de plus en plus fragile, de plus en plus alarmante, comme vous l'avez expliqué. La question est la suivante : quelle(s) solution(s) possède l'homme aujourd'hui ? 

EH : D'abord, les solutions, c'est de permettre à l'eau de retourner dans les terres, dans les nappes. Aujourd'hui, c'est fait de manière artificielle. On permet de réalimenter les nappes phréatiques de manière artificielle, à partir de l'eau des fleuves parce que justement on a des déficits importants et que l'on a des risques pour notre robinet. C'est plutôt bien fait en France, contrairement, par exemple, aux États-Unis, où en Californie on injecte dans les nappes phréatiques les eaux usées sans les traiter. Nous, en France, on a quand même des filtres. On prend l'eau des fleuves, on la filtre et on essaye de faire en sorte que cette eau pénètre.

C'est une question de la manière dont on a couvert l'intégralité de la France. On l'a couvert de ville, d'artificialisation, mais aussi de champs directement exposés au soleil. Ce sont des champs qui ne savent plus conserver l'eau parce que les méthodes utilisées pendant plusieurs décennies étaient plutôt des méthodes productivistes et absolument pas des méthodes de conservation de la ressource en eau. On se retrouve maintenant confronté au fait que l'on a oublié que l'on avait besoin d'eau dans nos sols, dans nos terres, dans nos nappes. On arrive devant un mur. La solution est donc de refondre complètement le modèle agricole français et la manière dont on a construit nos villes.

La chaleur précoce de ce mois de mai laisse-t-elle envisager un été particulièrement chaud ? Sera-t-on, tout simplement, dans le rouge lors de la prochaine période estivale ? 

©Mayane - Emma Haziza, hydrologue

EH : Ce n'est pas parce que l'on a une vague de chaleur au printemps que l'on va avoir une canicule en été. Par contre, on sait que l'on est sur des masses d'air toujours plus chaudes, des anomalies thermiques d'air très chaud. Elles se confrontent d'ailleurs à des airs beaucoup plus froids qui sont positionnés ces dernières semaines plutôt sur les Balkans et la Russie. On a ces confrontations de masses d'air qui sont, dans le gradient de température, toujours plus élevées. En d'autres termes, les masses d'air chaudes sont toujours plus chaudes et les masses d'air froides sont toujours plus froides. Cet air-là essaye de se placer là où il peut et comme il peut.

En fait, même s'il n'y a pas de corrélation directe, on est dans une logique d'anormalité où tout devient normal. Les chaleurs historiques que l'on a eu en Inde ont trente fois plus de chance de se produire dans un contexte en lien avec le changement climatique. On voit très bien que ces anormalités que l'on vit depuis maintenant cinq ans en France font partie du fait que l'on vit le changement climatique. Est-ce que cet été sera dans le rouge ? Il y a de très fortes probabilités. Il pourrait avoir, comme on l'a eu la semaine dernière, l'arrivée d'une nouvelle goutte froide qui nous amène de pluie, des orages violents ou même des tempêtes comme on a eu en Allemagne avec un mort et soixante blessés.

Cet air chaud déstabilise les masses d'air, génère plus facilement la provocation de gouttes froides. Et l'arrivée de ces gouttes froides est toujours derrière le signe d'une catastrophe potentielle. Du coup, à moins que l'on ait plusieurs gouttes froides comme on a déjà eu en juin 2016, particulièrement pluvieux sur le bassin parisien avec la crue de la Seine, ça sera, certes plus sec, mais trop mouillé donc pour les cultures. Ainsi cela sera moins bon et générera des inondations. Et dans les zones qui n'auront pas été touchées : la sécheresse continuera à perdurer.

On est en train de perdre notre équilibre. Perdre le fait d'avoir des pluies, du soleil par alternance, des saisons très marquées. On a des hivers qui ne ressemblent plus à des hivers, des printemps qui ressemblent plus à des débuts d'été. On a des sécheresses des sols depuis 2 et 3 mois qui ressemblent beaucoup plus à ce que l'on a plutôt fin juin, puis fin juillet, puis fin août. Je crois que l'on est dans un basculement, un nouveau monde avec des nouvelles donnes avec lesquelles il va falloir faire avec. Il va falloir agir très vite. Je ne sais pas de quoi sera fait demain, mais la seule chose dont on est sûr, c'est qu'à l'échelle territoriale, on peut mener énormément d'actions pour réussir à conserver nos eaux. À la protéger, à la respecter parce que cette eau on en a besoin et ça n'est pas qu'un bien à monnayer, à utiliser, à partager entre les utilisateurs de l'eau. Il ne faut jamais oublier que le milieu naturel en a besoin avant tout, et que nous faisons aussi partie de ce milieu-là.

Lire aussi : "On n'a pas de solution", le secteur de l'agriculture inquiet de la sécheresse et du manque d'eau

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