Poutine et la tentation du pire

Suite aux manœuvres russes en Crimée, Mykola Cuzin, président du comité Ukraine 33 en France, dénonce dans cette nouvelle tribune libre les arrière-pensées du président russe vis-à-vis de l’Ukraine.

“Poutine refuse que l’Ukraine choisisse son destin”

Ce soir (dimanche 2 mars), l’armée russe vient de prendre le contrôle opérationnel total de la Crimée, en violation totale du droit international, du mémorandum de Budapest de 1994 (1) et des accords de Kharkiv de 2010. Plus personne n’ignore désormais que tout au long de la crise débutée en novembre dernier et qui a vu le président Ianoukovitch destitué par la Rada ukrainienne la semaine dernière, c’est Vladimir Poutine qui tirait les ficelles et qui, in fine, a exigé l’usage de la force maximale (tirs à balles réelles contre les manifestants) de la part de son homme lige. Pour quelle raison ? Tout simplement parce que Poutine refuse que l’Ukraine choisisse son destin et veut l’obliger à intégrer son Union eurasienne dans laquelle elle serait, semble-t-il, la clef de voûte. Son soutien, jusque dans la fuite, affiché pour Ianoukovitch, est la démonstration flagrante de sa conception de la démocratie : corruption généralisée, libertés bafouées, violences policières…

Pour que l’Ukraine présente le bon profil, d’intégration, il fallait absolument qu’elle devienne un État autoritaire, ce à quoi Ianoukovitch s’est consciencieusement attaché depuis son arrivée aux affaires, en 2010. Affaires qui ont été plutôt florissantes pour l’ancien dictateur puisque, en trois ans, ce sont près de 70 milliards d’euros qui se sont “échappés” des caisses de l’État, sous le regard bienveillant de Poutine.

“Désinformation”

Ianoukovitch parti et, de ce fait, totalement décrédibilisé aux yeux du Kremlin, c’est désormais le président russe qui fait planer une menace inacceptable sur l’Ukraine à l’occasion de l’invasion de la Crimée et de ses tentatives de déstabilisation de l’Ukraine orientale. Immédiatement après la victoire des démocrates à Kiev, il a lancé une grande campagne de désinformation visant à faire passer les manifestants pour de dangereux fascistes aux yeux de la population russe mais également des populations russophones de l’est de l’Ukraine et de la Crimée. Et ce d’autant plus facilement que les médias indépendants russes n’existent pratiquement plus.

Cependant, les événements sur le Maïdan ayant été largement médiatisés en Occident, tout le monde a pu se rendre compte de la stupidité de ces allégations, allégations également réfutées par l’Euro-Asian Jewish Congress. Alors V. Poutine a sorti l’argument phare de la propagande soviéto-russe du siècle écoulé : l’appel à l’aide de “populations russes en danger” (ou de “peuples frères menacés”, suivant les circonstances).

Beaucoup de gens en France pensent que l’Ukraine est vraiment coupée en deux parties, qui ne se comprennent pas. La situation est largement plus nuancée. Tout d’abord, au dernier recensement de 2001 en Ukraine, 78 % des sondés se déclaraient ukrainiens de souche. Ensuite, si près d’un tiers des sondés donnaient le russe comme langue maternelle – une seule langue étant possible – cela ne veut absolument pas dire qu’il n’y ait pas bilinguisme, lequel est effectivement très répandu en Ukraine.

Par ailleurs, il est important de se souvenir du fait que, lors de l’effondrement de l’URSS en 1991, il n’y a eu aucune décolonisation “violente”. Les Russes installés dans toutes les républiques non russes y sont restés paisiblement sans jamais y être menacés, ni culturellement ni linguistiquement, et ce jusqu’à aujourd’hui, y compris en Ukraine (et plus particulièrement en Crimée, terre de tous les brassages culturels depuis des siècles). Rappelons enfin que, sur l’Euromaïdan, les intervenants s’exprimaient aussi bien en russe qu’en ukrainien et les célébrations œcuméniques rassemblaient les orthodoxes, les juifs et les musulmans…

Beaucoup plus qu’un choix entre l’Occident et la Russie, ce qui se joue en ce moment en Ukraine, c’est donc un choix entre une gouvernance démocratique, ouverte et tolérante, et un système oligarchique, mafieux et autoritaire, ce dernier ne pouvant se maintenir que par la force et le mensonge. Pour casser la dynamique ukrainienne du retour à la démocratie, V. Poutine a donc décidé de s’engager dans la politique du pire, celle de l’intervention militaire et des provocations intercommunautaires.

L’intervention militaire a pour but de s’approprier purement et simplement la Crimée, puisque la Douma est déjà en train de travailler sur une modification des lois fédératives permettant d’intégrer la Crimée (2) dès le 25 mai prochain. Quant aux provocations, Andreï Illarionov, ancien conseiller économique de V. Poutine, a tout récemment confié que, d’après ses informations, V. Poutine avait l’intention de “créer” une guerre civile en Ukraine… L’illusion du “peuple frère”, tant vanté par Moscou, s’effondre d’elle-même.

“Ne pas céder au tsar Poutine”

Contre ce déchaînement schizophrénique (3), toutes les bonnes volontés et tous les démocrates vont devoir faire front et ne pas céder au tsar Poutine. Il y a urgence, car le président russe attend la première victime russe – réelle ou supposée – pour appuyer sur la gâchette. Il est de plus en plus évident qu’il se présente comme un danger pour la paix et la stabilité en Europe et que seul l’avènement de la démocratie en Russie pourra éviter à l’avenir ce genre de crise gravissime.

(1) Ce mémorandum, conclu en décembre 1994 entre la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Russie et l’Ukraine, prévoyait une garantie du respect de la souveraineté et de l’intégrité de cette dernière en compensation du fait qu’elle avait accepté de transférer à la Russie toutes ses ogives nucléaires…

(2) La Crimée compte actuellement 60 % de citoyens d’origine russe, 25 % d’Ukrainiens et 15 % de Tatars de Crimée, une minorité d’origine turco-mongole, première population de souche sur ce territoire (depuis le XIIIe siècle) et qui était autrefois beaucoup plus nombreuse, jusqu’à sa déportation massive par Staline en 1945. De retour en Crimée depuis quelques années, elle est très proche des aspirations démocratiques de l’Euromaïdan.

(3) Le premier président de l’Ukraine indépendante, L. Kravtchouk, a dernièrement qualifié V. Poutine de dangereux schizophrène cherchant à déclencher la troisième guerre mondiale.

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Mykola Cuzin préside le comité Ukraine 33 et le Comité pour la défense de la démocratie en Ukraine.

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