Lutte contre le harcèlement scolaire : la politique de l'académie de Lyon

Enquête. Le droit à une scolarité scolaire sans harcèlement scolaire n’est pas une réalité pour près d'1 enfant sur 10 en France. Qu'en est-il à Lyon ? 

Le 27 juin dernier, le nouveau ministre de l’Education nationale, Pap Ndiaye, a adressé aux professeurs une lettre précisant ses priorités. Parmi celles-ci, "le bien-être des élèves". Si le ministre ne mentionne pas expressément le harcèlement scolaire, il écrit que "le lieu partagé de l’école doit aussi permettre à toutes les personnalités de s’épanouir et bannir toute parole d’intolérance. Cet esprit de vigilance, d’écoute, doit aussi concerner les actes et les paroles de discriminations."

Les situations de harcèlement scolaire sont loin d’être des cas isolés. Entre 5% et 20% et vingt des élèves sont concernés en France. En 2017, la DEPP (Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance) - qui est à la fois une direction du ministère en charge de l’Éducation nationale et le service statistique ministériel en charge des statistiques sur l’éducation -  faisait état de 5,6% de collégiens ayant déclaré un nombre d’atteintes pouvant s’apparenter à du harcèlement. L’OCDE mentionne, quant à elle, jusqu’à 18% d’élèves victimes de harcèlement scolaire.

Avec la lettre du nouveau ministre de l’Education nationale, le harcèlement est placé comme un enjeu central de la politique académique.

Enquête sur la lutte contre le harcèlement scolaires et ses différents acteurs.

Harceleurs et victimes

Un enfant victime de harcèlement à l'école scolaire
Pexels @Mikhail Nilov

Engagée dans la lutte contre le harcèlement scolaire, Catherine Verdier, psychologue spécialiste des enfants, est l'auteure de nombreux livres sur le sujet (L’écologie scolaire, 50 activités bienveillantes pour prévenir le harcèlement scolaire). De son point de vue, le harcèlement est un sujet de société. Ainsi, au même titre que l’écologie – d’où le nom de son livre – tout le monde est concerné et chacun peut agir avec de petits gestes. Pour elle, le harcèlement tient à l’estime de soi  : "les harceleurs ont besoin d’être construits, et les victimes ont besoin d’être reconstruites." Ce sont des situations complexes, notamment pour les adolescents qui ont besoin de plus de temps pour se reconstruire et qui peuvent avoir tendance à ne pas en parler.


"Nous sommes formés pour enseigner mais pas forcément pour entendre des choses de l’ordre du social ou du psychologique."
Une professeure de collège à Lyon


Le premier acteur qui fait face aux cas de harcèlements dans les écoles et collèges est le personnel scolaire. Nous avons pu échanger avec une professeure d’un collège du 5e arrondissement de Lyon. Lors de ses études, cette prof' explique qu’elle n’a pas eu de formation concernant le harcèlement : "accueillir la parole de l’enfant est un métier. Nous sommes formés pour enseigner mais pas forcément pour entendre des choses de l’ordre du social ou du psychologique."

Néanmoins, au sein de son collège, un groupe d’enseignants a suivi une formation leur ayant permis de former une cellule harcèlement. Ainsi, en cas de nécessité, le corps professoral sait avec qui communiquer. Les rôles sont répartis pour agir le mieux possible, avec l’assistance sociale, la psychologue de l’éducation nationale et la cellule harcèlement.

Au sein des formations proposées, les personnels apprennent aussi à dépasser la simple sanction envers les harceleurs pour essayer d’écouter leurs problématiques personnelles. En plus de cette cellule, le collège prévoit annuellement une journée dédié à la prévention, et communique aux parents un message de sensibilisation.

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Cellule harcèlement

La formation d’une cellule de harcèlement entre dans le cadre de l’application progressive du programme "pHARe" de lutte contre le harcèlement scolaire.

Dans le cadre du déploiement nationale du programme "pHARe", 25 collèges de l’académie de Lyon ont vu une partie de leurs équipes formées. Pour la rentrée 2022, l’académie de Lyon compte passer à une généralisation de ce processus, avec dans chaque collège une équipe de cinq professionnels du collège qui vont former une cellule harcèlement. Ce groupe (enseignants, personnel administratif, CPE...) suivra une formation de quatre jours.

Sortir de la sanction

La formation se fait selon la méthode Pikas – du nom d’un psychologue suédois Il est connu pour ses travaux de résolution pacifique des conflits – de "préoccupation partagée". L’académie de Lyon a été précurseure car cela fait depuis 2016 que la méthode est expérimentée ici.

Avec la préoccupation partagée, le harcèlement est perçu comme une logique de groupe et ainsi la méthode cherche à briser l'unité de groupe pour stopper le harcèlement.

Des entretiens sont prévus avec tous les élèves. Le but n’est pas de chercher un responsable et dans cette logique, aucun sanction n’est prévue. Les entretiens ont pour objectif de faire intervenir chaque enfants sur la situation et sur ce qu’il compte faire pour en sortir. Selon Isabelle Janin et Damien Durand, référents harcèlement au sein de l’académie de Lyon, "ce n’est pas parce que nous sanctionnons les faits, qu’ils vont forcément prendre fin. Ils peuvent continuer de manière plus discrète.

Harcèlement scolaire
Pexels @cottonbro

 

Sans vouloir être idéalistes, Isabelle Janin et Damien Durand expliquent que cette méthode doit être testée sur une période de temps limitée. Pour eux, elle est rapidement efficace dans une majorité de cas, encore faut-il savoir s’en écarter en l'absence de collaboration des élèves. Dans la relation avec les parents, la méthode demande aussi de la pédagogie : "les parents attendent généralement des sanctions. Nous le comprenons et cela demande de la pédagogie." Au sein de ce processus, les parents n’ont pas le premier rôle, et ce sont aux enfants d’être des acteurs indépendants.


"Ce n’est pas parce que nous sanctionnons les faits, qu’ils vont forcément prendre fin."
Isabelle Janin et Damien Durand, référents harcèlement au sein de l’académie de Lyon


Au sein du collège du 5e arrondissement qui a fait l'objet de notre reportage, nous avons une professeure référent du harcèlement. Elle a suivi la formation Pikas et nous explique concrètement comme elle est appliquée. Habituée à un système de justice classique, elle confie avoir "été bluffée par l’efficacité de la méthode", plutôt "habituée au modèle de sanction."

Au sein de son collège, la cellule harcèlement est composée de huit personnes, dont la CPE et l’infirmière. Dès qu’un cas de harcèlement est détecté ou signalé, la cellule se coordonne pour agir. Généralement, les élèves cibles sont reçus par l’infirmière et les élèves intimidateurs sont reçus par les professeurs. L’entretien est court, quelques minutes seulement. L’enseignante exprime à l'élève intimidateur son inquiétude pour l'élève victime. Ensuite, il lui est demandé ce qu’il peut faire pour aider son camarade. L'élève intimidateur se retrouve donc impliqué dans la situation avec un rôle "salvateur".

Cette méthode ne cherche pas à mettre l'élève dans le rôle du responsable. La référente du collège estime la réussite à 9 cas sur 10. Si la méthode ne donne pas de résultats au bout de deux à trois semaines, la situation est remise à la direction qui va employer une manière plus traditionnelle avec convocation des familles et sanctions.

"Omerta" de l'éducation nationale

En lien avec la famille, existe aussi un milieu associatif. Créée en 2018, l’association HUGO! sensibilise et aide les familles dont les enfants sont en situation de harcèlement scolaire.

Les équipes de Lyon Capitale ont rencontré sa vice-présidente, Elodie Roux de Bézieux. Pour elle, si la lutte avance, le sujet reste tabou pour une partie des cas qui ne sont pas reconnus pour ce qu’ils sont : ni des chamailleries d’enfants, ni des peurs infondées de leur parents. Ayant vécu une situation de ce type sa fille, elle se confie : "c'est votre enfant qui a des problèmes, mais c’est vous qui causez des problèmes à l’établissement."  Elle parle d’une "omerta" au sein de l’éducation nationale qu’il serait nécessaire de briser. "S'il y a des gens formidables dans l'Education nationale, il y a aussi une petite minorité qui est malheureusement mis en exergue pour ses fautes."


"Ce qui compte c’est de redonner confiance à ces enfants, parce que ce que nous sommes en train de bâtir, ce sont nos adultes de demain. Un harceleur qui n’est pas pris en charge dans sa scolarité sera un harceleur plus tard."
Elodie Roux de Bézieux, vice-présidente de l’association HUGO! 


Image d’illustration école (Photo by MARTIN BUREAU / AFP)

 

En premier lieu, Elodie Roux de Bézieux souhaite voir une évolution de la formation du personnel enseignant en apprenant à recueillir la parole d’un enfant et également à détecter les cas de harcèlements. Dans un second temps, elle souhaite lutter contre les inégalités qui persistent, y compris face au harcèlement scolaire. Les enfants harcelés sont à reconstruire : "nous parlons des enfants qui partent parce que c’est révoltant, mais il y a aussi les enfants qui restent, et il faut les reconstruire."

Pour ce faire, la vice-présidente de l’association HUGO ! explique qu’un suivi psychologique est nécessaire. Dans certains cas un suivi diététique est même nécessaire. Pourtant, avec seulement certaines séances remboursées, toutes les familles ne sont pas en capacité de financer des séances. Les mêmes inégalités existent pour le réapprentissage nécessaire après la situation de harcèlement. En effet, les enfants victimes de harcèlement accumulent souvent un retard éducatif car ils ne sont plus en capacité d'étudier correctement.

Pour la psychologue Catherine Verdier, le système doit évoluer vers trois directions. Elle est en accord sur le besoin de formation des professeurs : "aucun temps n'est consacré à la formation sur le harcèlement sur les cinq années de formation". La psychologue s'inspire également du modèle des pays nordiques où la sensibilisation est mise en place dès la maternelle. Elle parle d’attitudes psychosociales qui doivent être transmises aux enfants dès qu’ils sont mis en société : "au collège, c’est quasiment déjà trop tard." Enfin, elle rejoint la vice-Présidente de l’association HUGO ! en disant que la détection des cas se fait souvent de manière trop tardive. Un drame est attendu pour saisir le caractère sérieux des plaintes des enfants : "je suis malheureusement trop souvent appelé à commenter les suicides."

La réponse du rectorat 

Les référents harcèlement de l’académie de Lyon rejette néanmoins l’idée d’une "omerta". Ils expliquent qu’en 2015, un tournant a eu lieu avec la politique volontariste lancée par la lyonnaise Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre de l’Education nationale de François Hollande. Depuis, si une telle "omerta" a pu exister, tout a été fait pour sensibiliser les personnels, et aujourd’hui, selon eux, il n’existerait plus de tels phénomènes. D’ailleurs, avec le numéro 3020, les familles peuvent directement mettre au courant les référents de cas de harcèlement scolaire. Ainsi, ceux-ci peuvent entrer en contact avec les établissements en question, même si la vice-présidente de l’association HUGO ! regrette une absence de suivi des cas.

Concernant l’intégration des thèmes de harcèlement scolaire dans la formation initiale, les référents harcèlement de l’académie de Lyon expliquent  qu'il s'agit d'un sujet "qui viendra inéluctablement sur la table". Selon eux, "le plus important reste la prévention". Celle-ci doit être faite dès le plus jeune âge pour acquérir des compétences psychosociales de vie en société.

Une réponse pénale ?

Parmi ses actions, l’association HUGO ! lutte aussi sur le plan législatif. Ses membres ont notamment soutenu la loi du 2 mars 2022 qui fait du harcèlement scolaire un délit. Avant cette loi, existait uniquement le délit de harcèlement moral, et le harcèlement scolaire n’avait pas son propre cadre.

La loi prévoit un arsenal répressif pour sanctionner ce délit. En cas de suicide ou de tentative de suicide, les peines vont jusqu’à 10 ans de prison et 150 000 euros d’amende. La loi a été pensée comme un renforcement du droit à une scolarité sans harcèlement scolaire. Pour l’association, l’objectif est de forcer les chefs d’établissements à parler.

En effet, selon l’article 40 du code pénal stipulant l’obligation pour les fonctionnaires de transmettre à la justice les délits dont ils ont connaissance, et avec le harcèlement scolaire devenu un délit, les directeurs d’établissement auraient théoriquement l’obligation de faire part à la justice de ces situations.

Avocat du barreau de Lyon, Jean Sannier, habitué des affaires touchant à l’enfance et au harcèlement, nous a donné son avis sur la loi : "la loi va dans le bon sens, mais elle ne va pas assez loin.» Pour lui, la loi représente plus un marqueur politique – non sans importance – qu’une solution. Premier problème, les victimes sont les oubliées de cette loi. Il avait été proposé de faire du harcèlement scolaire un critère pour permettre l’éducation à distance, mais cela a été refusé. L’avocat regrette aussi l’absence de dispositif pour éviter que les victimes n’aient à quitter leur école.


"La réponse ne doit pas être pénale pour des jeunes enfants, elle doit être éducative."
Jean Sannier, avocat du barreau de Lyon


Si le symbole peut avoir une importance qu’il ne nie pas, Jean Sannier explique que ce texte ne sera pas applicable. Il n’est pas envisageable de condamner un enfant de sixième à dix ans de prison. De plus, les cas de harcèlements touchent principalement les plus jeunes, qui ne sont pas forcément en capacité de comprendre une réponse pénale. Pour lui, "la réponse ne doit pas être pénale pour des jeunes enfants, elle doit être éducative."

Ce propos est également suivi par les référents harcèlement de l’académie de lyon. A propos de l’article 40 du code de procédure pénale, Me Sannier explique également que la réalité et les textes législatifs peuvent être "deux mondes différents". Il dit ne jamais avoir vu la non-application de ce texte sanctionnée, y compris dans des cas graves.

Pour sa part, la psychologue Catherine Verdier explique que la loi du 2 mars 2022 offre un cadre nécessaire au harcèlement scolaire. Même si elle est difficile d’application, la psychologue se réjouit que la loi offre, non seulement une sanction punitive, mais aussi une sanction réparatrice avec des "stages de sensibilisations aux risques liés au harcèlement scolaire". Pour la professeure du collège du 5e arrondissement avec qui nous avons échangé, l’avis est mitigé également. Elle hésite, consciente d’un besoin de condamnation de certains écarts mais également consciente de la difficulté que peut éprouver le personnel enseignant dans la gestion des nombreuses missions qui leurs sont demandées.

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