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“La moins pire des solutions”

INTERVIEW - Près de deux mois après l'accident de la centrale de Fukushima Daiishi au Japon, le débat sur le nucléaire en France se poursuit. Entretien avec Patrick Criqui, économiste. Directeur de recherche au CNRS, directeur du laboratoire LEPII (CNRS/Université Pierre-Mendès-France, Grenoble). Un entretien publié dans le mensuel du mois d'avril de Lyon Capitale.

Lyon Capitale : Comment analysez-vous les différentes positions des anti et des pro-nucléaires ?

Patrick Criqui : Le débat entre pro et anti-nucléaires est posé en des termes particuliers en France par rapport aux autres pays européens, car le nucléaire y a connu un certain succès, au moins industriel, et l’acceptabilité sociale y est globalement bonne. Les tenants du nucléaire sont souvent les héritiers d’une politique étatique forte, de tradition gaulliste, mise en œuvre juste après le premier choc pétrolier. C’est le même conseil des ministres qui a décidé le programme nucléaire et le programme TGV. Après que l’on a pu avoir des doutes sur le surdimensionnement du programme dans les années 1970 et 1980, force est de constater aujourd’hui que ce programme permet à la France d’avoir un mix électrique très peu émetteur de CO2 et donc parmi les émissions par tête les plus faibles d’Europe. Les opposants sont quant à eux les porteurs d’une vision de l’écologie qui me semble le plus souvent technophobe. L’accent mis sur les dangers du nucléaire est salutaire, mais ces questions doivent être traitées comme les autres risques industriels et ne devraient pas conduire à condamner une solution technologique dont on peut penser qu’elle fait partie des “moins pires” pour résoudre les défis énergétiques.

Selon vous, le nucléaire est-il la solution pour subvenir aux besoins de la population ?

C’est le point central du débat : il n’est pas LA solution, aucune option technologique ou de comportement n’est susceptible de résoudre le problème à elle seule. Pour vaincre le double défi du xxie siècle – raréfaction du pétrole et du gaz, et changement climatique –, nous avons quatre options, pas plus : l’efficacité énergétique, les renouvelables, le nucléaire, la capture et séquestration du carbone. De tous nos exercices de modélisation, il ressort que nous ne pourrons pas atteindre le facteur 4 en France et le facteur 2 mondial en nous privant de l’une de ces options, ou alors ce sera très cher. Aucune n’est LA solution, mais l’ampleur du défi est telle – pensons aux besoins d’énergie dans les pays en voie de développement – que toutes devront être mobilisées… dans des proportions variées selon les pays, c’est ce que nous tentons d’éclaircir dans nos recherches.

Quelle part peuvent prendre les énergies renouvelables dans l’après-pétrole ?

Une part sans doute significative ; sur le moyen terme, il apparaît que le 20 % européen est assez bien calibré. C’est un objectif très ambitieux, mais pas complètement irréaliste. À 2050, nos scénarios de forte contrainte carbone aboutissent à une demande mondiale de l’ordre de 15 GTEP (1,5 fois plus qu’aujourd’hui, mais près de deux fois moins que dans la projection 2050 “au fil de l’eau” et on voit l’importance de l’efficacité énergétique) avec près de 60 % pour l’ensemble des énergies renouvelables et du nucléaire, environ chacun 30 %-30 %.

Une sortie du nucléaire est-elle envisageable ? Quelles en seraient les conséquences ?

Je ne pense pas, compte tenu du problème climatique. D’ailleurs, tous les pays qui ont décidé la sortie du nucléaire, Allemagne, Suède et Belgique, ne l’ont pas encore mise en œuvre et ils en constateront probablement les difficultés lorsqu’il faudra passer à l’acte – notamment du point de vue des objectifs CO2.

Quelle est, aujourd’hui, l’énergie la moins chère ?

Au-delà de la boutade “l’énergie la moins chère est celle que l’on ne consomme pas” – ce qui n’est d’ailleurs pas toujours vrai –, pour la production d’électricité en base, le nucléaire est, dans les conditions françaises d’aujourd’hui, la solution la moins coûteuse. Mais cette réponse est trop simple pour une question complexe. Il faudrait tenir compte du fait que, pour toute option, le coût augmente avec le volume produit et encore une fois c’est une question de bonne combinaison des différentes options, en fonction de leurs coûts marginaux de développement.

Selon vous, “le nucléaire est l’inconnue majeure de l’équation énergétique européenne”. Que voulez-vous dire par là ?

Si la situation française est relativement simple, la question d’une relance du nucléaire en Europe est clairement posée, mais il n’est pas sûr que le double obstacle de l’acceptabilité sociale d’une part et d’autre part de la difficulté à développer un “nucléaire de marché” dans le nouveau contexte de libéralisation – tant qu’il perdure… – puisse être surmonté.

La stratégie française de construire un deuxième EPR se justifie-t-elle économiquement ?

Sans doute à long terme, car c’est un moyen d’améliorer les technologies, à moins que l’on ne considère que d’en rester aux anciennes technologies est le meilleur moyen de tuer la filière.

Quels seraient les intérêts pour le Gouvernement de privatiser Areva ?

Un intérêt financier de court terme sans doute, mais on doit souligner que, compte tenu des particularités de la technologie et des risques associés, la présence de l’État doit rester forte dans le secteur.

Et retrouvez l'intégralité du dossier sur le nucléaire de Lyon capitale, dont la carte des risques en Rhône-Alpes dans le mensuel d'avril 2011 (n° 699) de Lyon capitale.

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Michèle Rivasi © Tim Douet
Michèle Rivasi est députée Europe Écologie-Les Verts au Parlement européen. Membre de la commission Environnement, santé publique et sécurité alimentaire (Envi), elle est régulièrement confrontée aux représentants de divers groupes de pression.
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