Gang des Lyonnais : "La piste politique de moins en moins taboue"

ENTRETIEN – Richard Schittly, journaliste au Progrès de Lyon, publie un livre référence sur le gang des Lyonnais : L’histoire vraie du Gang des Lyonnais*. Écrit comme un polar, l’ouvrage réinvestit l’ambiance bouillonnante des années 70 et explore la vie d’un gang mythique pris entre les mailles du grand banditisme, du SAC (Service d'Action Civique) et de cercles politiques gaullistes.

Lyon Capitale : Comment entamez-vous ce travail sur le gang des Lyonnais ?

Richard Schittly : Quand on est journaliste de faits-divers à Lyon, le gang des Lyonnais fait partie de ton code génétique. J’avais à peu près tout lu sur le sujet. J’avais eu l’occasion de rencontrer Edmond Vidal bien avant qu’il soit question du film d’Olivier Marchal. C’était plus par curiosité, pour rencontrer un personnage de l’Histoire. Et en fait je m’étais rendu compte qu’il restait encore beaucoup de zones d’ombres encore et bien avant que le film soit dans l’air, j’avais déjà en tête que l’histoire du gang des Lyonnais était à raconter dans son intégralité. Et puis est venu le film de Marchal dont j’ai accompagné la préparation. Ça m’a aidé à rencontrer des gens que je n’avais jamais vus. Ça a multiplié les contacts.

Quelles étaient ces zones d’ombres que vous évoquez ?

Il y a toute la question politique. Est-ce que oui ou non les membres du gang étaient liés au SAC (Service d’Action Civique) ? Comment et pourquoi ? Le montant des butins partaient-ils dans les caisses du SAC ? De même qu’autour du gang des Lyonnais, il y avait beaucoup de morts tout de même, est-ce que c’était eux ou pas ? Enfin, il y a évidemment l’affaire du juge Renaud qui a toujours été un des grands mystères de Lyon. J’ai voulu creuser cette affaire également pour savoir si la mort du juge était imputable aux membres du gang des Lyonnais ou pas.

Dans votre livre, on comprend que le gang des Lyonnais est plus divers que ce que l’on pouvait imaginer avec beaucoup de membres. Mais c’est surtout qu’il y a deux générations bien distinctes qui composent cette équipe.

C’est effectivement la guerre des anciens et des modernes. Il faut bien avoir en tête que le banditisme, c’est un peu le miroir déformant d’une société, le reflet d’une époque historique. Et précisément, le gang des Lyonnais est traversé par des événements historiques. Au début du gang, le milieu est tenu par un parrain, Jean Augé, qui a connu la deuxième guerre mondiale, mais aussi par des voyous qui ont fait la guerre d’Algérie dans les services spéciaux et qui sont donc des barbouzes et qui possèdent des connexions politiques. Le début du gang des Lyonnais s’élabore ce contexte-là. Ensuite sont recrutés de jeunes gars, les Vidal, les arméniens de Décines, ces gars de faubourgs lyonnais qui eux n’ont rien à voir avec ça. Il va y avoir un conflit de génération et là, c’est un peu mais 68 dans le milieu. Il va y avoir une guerre ouverte entre ces deux tendances historiques et ce sont les jeunes qui vont l’emporter.

À l’époque, cette rencontre générationnelle dans le banditisme des années 70, c’est précisément ce que l’on ne constate plus dans le milieu d’aujourd’hui.

C’est vrai mais ça, c’est très années 70. C’est une période bouillonnante où il y a moins de barrières sociales et beaucoup plus de mélanges de population. Les flics, les voyous, les magistrats, tout le monde se rencontrait dans certains lieux de Lyon. Aujourd’hui, c’est inimaginable. Les anciens gangsters vont intégrer les jeunes effectivement. Il y a ce côté où l’on fait ses gammes dans le milieu. La génération des Edmond Vidal a commencé par de petits cambriolages, des casses, des petits braquages et montent en puissance progressivement. Il y avait un fonctionnement du banditisme où les gars allaient un peu à l’école, apprenaient par étapes. En revanche, ces jeunes finiront par tuer le père. Jean Augé, c’est clairement les jeunes du gang des Lyonnais qui l’ont éliminé. (Jean Augé finira abattu de onze balles dont deux dans la tête à au tennis de Lyon Plage, où il a ses habitudes. Cet assassinat a été attribué au gang des Lyonnais NDLR.) C’est une vérité historique établie maintenant. C’est le meurtre du père, un peu comme un changement de régime.

Aujourd’hui, c’est plus Edmond Vidal qui symbolise le gang dans la conscience collective. Jean Augé est une figure aujourd’hui disparue et vous racontez que c’est lui qui a est à l’origine des Lyonnais

Augé, c’est le parrain, c’est-à-dire un mec qui a l’emprise sur le milieu lyonnais et qui dirige plusieurs branches d’activité : le proxénétisme, les machines à sous, le braquage. On est dans une structure assez pyramidale où l’on parle d’un milieu structuré. C’est vrai que c’est Jean Augé qui va recruter et fonder le groupe originel avec Joanny Chavel, Pierre Pourrat et Edmond Vidal assez rapidement. C’est sous la coupe et sous l’égide d’Augé que le gang des lyonnais prend naissance.

Et c’est lui qui avait les connexions politiques…

Au tout début du gang , il côtoie des gens du SAC, des barbouzes, des gens ultra-violents qui ont fait la guerre d’Algérie, ça j’en fais mention dans le livre. Les jeunes membres du gang des Lyonnais ont vu dans l’entourage de Chavel et d’Augé des individus capables de torturer des mecs. Ils ont vu éliminer deux frères dans une cave. Ils côtoient cette frange d’un milieu ultra-violent et politisé. Et clairement, au début, les jeunes du gang des Lyonnais assistent à ça et vont donner quelques coups de main dans les meetings politiques notamment. Ils savent que la moitié des butins repartent dans les poches d’Augé et dans les cercles politiques. Ça ils le savent.

Vidal le dit-il aujourd’hui par exemple ?

Il dit qu’au début du gang c’était comme cela que ça se passait. Mais lorsque les jeunes prennent le pouvoir, ça s’arrête.

Pourquoi la piste politique ne s’affirme pas immédiatement dans les hypothèses d’enquêtes ?

La police et la justice sont en retard à l’époque. Ils comment à identifier le gang des Lyonnais en 1972, or c’est précisément à ce moment-là qu’il va y avoir un changement de génération au sein du gang. Ils commencent une enquête mais justement où cet aspect politique disparaît avec la prise de pouvoir de la jeune génération qui n’a que faire du SAC et des connexions politiques. Après le casse de la poste de Strasbourg, affaire jamais résolue par la police, des témoignages racontent la carte du SAC a permis aux membres du gang de passer à travers les mailles du filet. Augé a également beaucoup de connexion avec la police, c’est sans doute pour toutes ces raisons à la fois les hypothèses politiques, entre 1970 et 1972, ne prospère pas.

Dans le livre, vous révélez que Louis Guillaud, un caïd lyonnais condamné dans l’affaire de l’enlèvement du fils Mérieux, a laissé un enregistrement où il dit avoir participé avec quatre autres hommes à l’assassinat du juge Renaud. Le gang des Lyonnais ne serait donc pas responsable du crime ?

Moi c’est ma conviction aujourd’hui. J’ai relu tout le dossier, les rapports secrets de l’époque avec les informateurs et les indics. Avec 40 ans de recul et notamment, ce que je révèle dans le livre, les confessions de Louis Guillaud, ça recoupe ce qui était plus ou moins établi à l’époque, c’est-à-dire d’une équipe de mecs autonomes, incontrôlables et violents. A priori, c’est cette équipe-là qui est à l’origine de l’assassinat du juge Renaud dans des conditions d’improvisation effarantes.

Francis Renaud, le fils du juge Renaud, publie lui aussi un livre ces jours-ci (Justice pour le juge Renaud, éd. Du Rocher) dans lequel il désigne le gang des Lyonnais et réactive la piste d’un assassinat politique…

je respecte sa démarche parce que d’abord, il le fait à la mémoire de son père. Lui a toujours été dans cette théorie politique. Que le juge Renaud se soit heurté à de sérieuses menaces à cause de questions politiques, sûrement. Mais je ne pense pas que ce soit l’origine de son assassinat. Mais ce qui s’est passé dans l’affaire du juge Renaud, c’est que la justice, très vite, laisse tomber. L’enquête n’a pas bien prosperé, on n’a pas tenu à élucider ce crime et cet aspect-là il le raconte très bien dans son livre, notamment quand il révèle cette rencontre entre Jean Lecanuet, ministre de la justice de l’époque, et les enfants du juge. Lecanuet leur a dit qu’il n’était pas sûr que leur père soit mort dans l’exercice de ses fonctions. C’est énorme quand même ! Depuis, le fils cherche à comprendre et je comprends tout à fait qu’il se pose des questions.

Le gang des Lyonnais est également à l’origine des bouleversements des structures de la police.

La police est confrontée à l’une des premiers grosses équipes à l’époque, des mecs ultra-mobiles, invisibles, insaisissables. Donc il faut innover et c’est là qu’ils vont centraliser les renseignements d’où les offices centraux qui existent aujourd’hui. La première mission de l’OCRB (Office Central de Répression du Banditisme**) se déroule à Lyon sur le gang des Lyonnais. Et là, ils vont expérimenter tout un tas de méthodes comme les sonorisations d’appartement. C’est une période de mutation radicale pour la police.

Reste-t-il encore des choses à raconter sur le gang des Lyonnais, des tabous à lever comme la piste politique ?

Cette thèse politique est de moins en moins tabou. Aujourd’hui, je trouve qu’on arrive à avoir une vision assez complète des choses. On sait qui étaient les députés et les gaullistes de l’époque. Il y a sûrement encore des choses cachées à révéler mais je trouve qu’on a pas mal progressé. Il y a peut-être eu au temps de Jean Augé des infiltrations au sein des administrations avec le SAC qui ont sans doute permis au gang de passer à travers les mailles des filets.

Votre livre est également l’occasion de plusieurs révélations qui n’ont jamais été faites, comme ce témoignage de Louis Guillaud dans l’affaire de l’assassinat du juge Renaud dont on a parlé plus haut.

Oui, je révèle également la vérité sur le verdict des jurés lors du procès du gang devant devant les assises en juin 1977. Il y a une révolte dans le jury entre les magistrats professionnels et les jurés qui ont réussi à abaisser la lourdeur des peines. Il y a aussi la révélation d’un détail significatif. Quand Jean Augé va se faire abattre à Lyon-Plage, sa DS va disparaître et elle sera retrouvée à l’ambassade de France à Alger, ce qui démontre les relations d’Augé dans les milieux parallèles des services spéciaux. C’est une anecdote qui en dit long !

*L’histoire vraie du Gang des Lyonnais, La Manufacture des Livres (19,90 euros).

** L’OCRB est devenu l’Office central de lutte contre le crime organisé (O.C.L.C.O.)

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