Le 11 février 2021 le maire de Lyon, Gabriel Doucet, était sur la place Gabriel Péri pour échanger et féliciter les policiers municipaux. (Photo Hadrien Jame)

Dialogue de sourds entre la Ville de Lyon et sa police municipale, en quête de "sens au travail"

Des négociations se tiennent ce lundi 28 février entre la Ville de Lyon et l’intersyndicale de la police municipale lyonnaise à la veille de ce qui pourrait être le début "d’une grève totale" si ses revendications ne sont pas entendues. Manque d’attractivité, d’effectifs et recherche de sens au travail sont autant de points sur lesquels ils attendent des réponses. La Ville de Lyon, qui dit "partager leurs inquiétudes", espère encore pouvoir stopper la grogne même si elle estime avoir déjà avancé sur plusieurs points et avance des problèmes liés à un "marché national sous structuré" de la police municipale.

Souvent ciblée par son opposition sur les questions de sécurité, qui lui reproche de "ne pas s’en préoccuper", la Ville de Lyon est aujourd’hui confrontée à des problèmes au sein même de sa police municipale. Entre "un manque d’effectif, un manque d’attractivité et de mauvaises conditions de travail", les préoccupations des agents municipaux semblent aujourd’hui être légion, pour autant elles sont loin d’être nouvelles et pas toutes imputables à la majorité écologiste arrivée en 2020 à en croire Sébastien Douillet, le secrétaire général de la CGT Ville de Lyon. 

« On sort de plus de 20 ans d’une politique qui n’était pas bien faveur des agents de la ville de Lyon. On est au bout de quelque chose, ils n’arrivent plus à recruter. Les policiers municipaux c’est le sommet de l’iceberg, c’est de partout qu’il y a des problèmes à la ville de Lyon", assure celui qui a un oeil sur tous les services. De là à parler de point rupture ? Il semble qu’il n’y ait qu’un pas, "je pense que le 28 février c’est vraiment la réunion de la dernière chance, il va falloir qu’il y ait des propositions réelles" prévient Sébastien Douillet.

La crise des effectifs 

Le point noir, identifié tant par les syndicats que par la Ville de Lyon, est sans nul doute la question des effectifs de la police municipale. "Il n’y a plus personne dans les postes d’arrondissement", confie Edith Kinhouande, brigadière-chef principal de la police municipale et secrétaire général adjoint de la CGT. "Dans le 2e arrondissement, sur le papier nous sommes censés être 12 policiers opérationnels et dans la réalité aujourd’hui cette semaine [la semaine dernière, NDLR], il y a trois jours avec seulement deux collègues, dont un qui vient juste d’arriver et qui n’est pas assermenté. Je vous dis ça pour le 2e, mais c’est pareil dans le 1er, dans le 4e…", explique-t-elle. 


"Il y a un problème à la ville de Lyon c’est que les agents ne sont pas reconnus en termes financiers, en termes de reconnaissances de leur métier, ils sont usés et à bout", Edith Kinhouande brigadière-chef principal de la police municipale et secrétaire général adjoint de la CGT


Un manque d’effectif "inquiétant" pour la 3e ville de France, qui peine à recruter et qui voit naître chez ses agents un sentiment "d’insécurité" au travail à entendre Mme Kinhouande. Une problématique dont la municipalité écologiste est bien consciente et assure s’être emparée dès les premiers mois de son mandat en 2020 notamment en "négociant" avec l’organisateur national des concours de la police municipale pour obtenir plus de postes "adaptés à nos besoins". Ce que Laurent Bosetti, adjoint à la promotion des services publics, se félicite d’avoir obtenu, "malheureusement il y a moins de lauréats que de postes ouverts, faute de candidats ou de candidats qualifiés", déplore-t-il. 

Engagées dans un processus de recrutement important sur le mandat en cours, les équipes de Gregory Doucet doivent composer avec un "marché national sous structuré" pour recruter "20% de policiers en plus sur le mandat, donc plus de 60 postes", par rapport aux effectifs actuels qui, "budgétairement parlant, sont aujourd’hui autour de 300 postes", explique M. Bosetti. L’élu dément par ailleurs toute idée selon laquelle "la ville de Lyon laisse filer des postes ou n’est pas attractive et que par conséquent on n’arrive pas non plus à attirer" et avance qu’en 2021 la Ville "a réalisé le plus de recrutements [sur les dernières années, NDLR]".

Des agents de la police municipale dans le quartier du Vieux Lyon @WilliamPham

La question de l’attractivité au coeur du recrutement 

Les effectifs de la police municipale n’ont pas pour autant augmenté de ce seuil de 300, ce que reconnaît volontiers l’adjoint au maire de Lyon en précisant que dans le même temps il y a aussi "eu des départs à la retraite ou des départs pour d’autres collectivités parce que les gens déménagent ce n’est pas nécessairement parce qu’ils sont malheureux à Lyon". En revanche, la collectivité estime peu probable de pouvoir dépasser ce chiffre de 360 policiers "tant qu’il n’y a pas suffisamment de candidats en face". 


"Il y a une vraie bataille entre les communes pour engager des policiers municipaux, avec finalement une espèce de surenchère qui se fait", Sébastien Douillet secrétaire général de la CGT Ville de Lyon


Dans un contexte national très tendu où ils manqueraient près de 4 000 policiers pour répondre aux besoins des municipalités françaises, qui, entre 2015 et 2020 ont recruté 50% de policiers en plus selon les chiffres Centre National de la Fonction Publique Territoriale, d’attirer des policiers à Lyon devient un véritable challenge et c’est là que l’attractivité rentre en compte. Entre les salaires et les conditions de travail, "il y a une vraie bataille entre les communes pour engager des policiers municipaux, avec finalement une espèce de surenchère qui se fait", constate Sébastien Douillet. 

Alors que la question de l’attractivité du service devient un élément majeur pour recruter, les agents en place, eux, estiment que le compte n’y est pas. Au coeur des critiques, notamment, les dimanches travaillés devenus obligatoires, un dimanche sur six, lors du passage aux 35 heures et qui sont aujourd’hui compensés par un jour de récupération en semaine et non payés en heures supplémentaires. "Entre-nous un dimanche ce ne vaut pas un jeudi, s’agace Edith Kinhouande. Quand ils regardent à côté les policiers voient que leurs homologues de Caluire, Rillieux, Vaulx-en-Velin, etc. ne sont pas obligés de travailler le dimanche et que s’ils le font, ils ont plus de jours de récupération ou sont mieux payés". 


"On étudie la prise en charge pécuniaire de l’entretien des vêtements de travail. Ce dossier n’a jamais bougé à Lyon et j’ai pris l’engagement qu’on le traiterait, cela peut représenter plusieurs centaines de milliers d’euros pour la ville donc ce n’est pas anodin", Laurent Bosetti, adjoint à la promotion des services publics


Ce refus de la ville de payer les heures supplémentaires, Laurent Bosetti l’assume sans détour "on n’est pas dans un système qui doit promouvoir les heures supplémentaires parce que ça participe de beaucoup à des journées longues et à l’usure professionnelle dans des métiers qui le payent dur". Ce discours, la brigadière-chef l’entend, sur le papier, car selon elle dans la réalité "il y a une grosse hypocrisie. Ceux qui ne veulent pas venir font grève le dimanche et ceux qui n’ont pas les moyens de perdre le salaire d’une journée de travail viennent tout le temps".

Une augmentation des salaires sans précédent

Cette question des salaires est l’un des autres points de critique de l’intersyndicale CGT, UNSA, CFTC et FO que les déclarations de la municipalité n’auront pas réussi à éteindre, au contraire. Sans attendre les négociations, la mairie centrale a procédé à "une revalorisation sans précédent des salaires de la police municipale. Quand je dis sans précédent c’est que sur les 20 dernières années jamais la police municipale et de manière générale le personnel municipal à la ville de Lyon n’a connu une telle évolution de salaire", fait valoir l’adjoint à la promotion des services.  


"Sur les 20 dernières années jamais la police municipale et de manière générale le personnel municipal à la ville de Lyon n’a connu une telle évolution de salaire", Laurent Bosetti, adjoint à la promotion des services publics


Un budget de 500 000 euros, pioché dans une enveloppe de 7 millions d’euros initialement destinée à revaloriser les postes les plus modestes et les filières féminisées, a été alloué à la revalorisation d’une filière déjà parmi "les mieux payées", mais pour laquelle la mairie a "souhaité faire une exception du fait que c’est un métier en tension". Certains agents qui étaient déjà au plafond légal n’ont pas ou peu été augmenté quand d’autres seront revalorisés de 1 400 bruts annuels en plus "ce qui correspond presque à un 14e mois et qui paraît donc une revalorisation assez inédite pour la police municipale, on pouvait difficilement faire mieux", note Laurent Bosetti.

Tous les agents et notamment ceux des postes d’accueils, souvent d’anciens agents de terrain désormais inaptes, n’ont cependant pas été augmentés et cela ne passe pas du côté de l’intersyndicale. "Ils ont commencé par lancer dans la presse qu’ils augmentaient tous les policiers municipaux de 120 euros, mais finalement ce n’est pas exactement ça, ils sont à fond dans la com’", dénonce Sébastien Douillet. Quand certains évoquent de meilleures rémunérations dans d’autres communes proches de Lyon, Laurent Bosetti rétorque qu’il y a parfois "des systèmes d’heures supplémentaires non réalisées et payées. Ce qui est totalement illégal et que la ville de Lyon ne fera pas".

Police Municipale à moto. @WilliamPham

Les policiers sont "mal, usés psychologiquement"

Dans ces négociations entre la ville et l’intersyndicale tout ne semble cependant pas être question d’argent. "Les policiers sont mal, ils sont usés psychologiquement, ils n’en peuvent plus et le maire à l’obligation de prendre soin de ses policiers si demain il veut que tout se passe bien dans sa ville", lâche Edith Kinhouande très remontée. "On ne demande pas que de l’argent, on demande à pouvoir faire notre travail comme il faut et d’avoir du sens à notre travail et à pouvoir concilier notre vie familiale et professionnelle parce que si on ne peut pas le faire on met en danger la population. En police de proximité, on veut avoir le temps de connaître notre quartier et de parler aux gens, mais on n’a même pas le temps pour ça", poursuit la secrétaire générale adjointe de la CGT ville de Lyon. 

Un point sur lequel la municipalité veut agir en créant "des équipes d’appui sur les secteurs en tension" pour éviter de déshabiller un arrondissement pour renforcer "des secteurs en tensions comme la place Gabriel Péri". "Les policiers municipaux ne sont jamais aussi bons que lorsqu’ils sont en îlotage sur un secteur qu’ils connaissent", fait valoir Laurent Bosetti. Une proposition qui doit être présentée en avril et qui fait sortir de ses gonds Edith Kinhouande, "ils vont créer une énième unité de service, mais avec qui ? Il n’y a personne dans les postes d’arrondissement. Ils vont les prendre où les agents ? La ville de Lyon veut créer une image de police municipale où il y a des tas de services, mais en fait c’est du pipeau", assène celle qui travaille à la police municipale de Lyon depuis 22 ans.


"Si nos revendications ne sont pas entendus on appel tous les agents au blocage. On espère qu’il n’y aura pas besoin de ce préavis et qu’il sera levé. Les agents ne vont pas mettre leur vie en danger pour faire plaisir à la direction et faire croire que la ville de Lyon tout va bien", Edith Kinhouande brigadiére-chef principal de la police municipale et secrétaire général adjoint de la CGT


Un point qui illustre le dialogue difficile entre les deux parties et le décalage entre les attentes et les réponses apportées. Les négociations qui se déroulent ce lundi entre les huit représentants de l’intersyndicale et le directeur général des services ont donc pour but de démêler une situation plus que complexe. En cas d’échec, des préavis de grève ont déjà été déposés "pour le mardi 1er mars avec un rassemblement et deux trois autres dates", prévient Sébastien Douillet faisant écho à sa collègue Edith Kinhouande qui assure qu’à "un moment les policiers vont commencer à penser à eux. Ils ont trop donnés à la ville et dans leur fonction". Réponse dans les prochaines heures.

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