Rideaux baissés aux halles Paul-Bocuse, le temple de la gastronomie lyonnaise @Antoine Merlet

Crise du coronavirus : l’économie lyonnaise en mode survie

Depuis l’annonce du confinement, l’économie s’effondre, confrontée à une baisse d’activité inédite. Le spectre d’une récession et de défaillances de masse plane sur une économie qui n’a jamais été aussi interconnectée. Dans l’immédiat, c’est surtout l’incertitude qui pèse sur le moral des entrepreneurs.

Depuis le 12 mars au soir et la première allocution télévisée d’Emmanuel Macron, l’imprévu est devenu la norme pour les acteurs économiques. Ils n’aiment pourtant rien plus que la visibilité. L’épidémie de coronavirus a tout balayé. “J’ai 74 ans, dont 30 en tant que président de la CPME du Rhône et je n’ai jamais vu une crise comme ça et autant d’inquiétudes chez nos PME”, dépeint François Turcas. Laurent Fiard, son alter ego du Medef, parle de “crise cardiaque” pour l’économie. Le constat est unanime. Laurent Wauquiez, président LR de la région Auvergne-Rhône-Alpes, la collectivité qui est chef de file en matière de développement économique, évoque “un cataclysme”. “Il y a déjà eu des crises avec des baisses, mais là des acteurs se retrouvent sans chiffre d’affaires”, relaie-t-il.

Si les entrepreneurs avaient senti venir la déferlante, ils n’en avaient pas mesuré la portée. Les premiers jours du confinement ont été rythmés par un questionnement existentiel : travailler ou ne pas travailler. Pour certains, comme les restaurateurs ou les commerces non alimentaires, la réponse a été évidente. Les autres sont dans le flou. “Je suis chauffeur de taxi. Je peux donc continuer mon activité, mais je n’ai plus de clients”, rapporte Alain Audouard, président de la chambre des métiers et de l’artisanat du Rhône. Ses adhérents sont nombreux à être dans le même entre-deux. En ces temps de confinement, les Français ont enclenché le mode survie. 83 % de leurs achats s’effectuent au sein des enseignes de la grande distribution. Dans sa note de conjoncture publiée le 26 mars, l’Insee estime ainsi que la consommation des ménages s’est contractée d’un tiers (35 %).

“Le cœur doit continuer de battre un peu”

Les premiers jours au temps du coronavirus ont aussi été marqués par un imbroglio autour des activités qui peuvent se poursuivre. Avec en point d’orgue une passe d’armes entre l’exécutif et le monde du BTP. “D’un côté le gouvernement ordonne de se confiner et d’éviter les déplacements et de l’autre il demande à deux millions de salariés du BTP de retourner sur les chantiers. La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, a tenu des propos très durs en nous faisant passer pour des déserteurs et a menacé de nous exclure du chômage partiel. En tant que chefs d’entreprise, nous avons une responsabilité pénale et ne sachant pas comment appliquer les règles sanitaires, nous avons préféré nous arrêter”, rappelle Samuel Minot, président de la fédération du BTP du Rhône. Tous les acteurs du bâtiment et des travaux se sont heurtés au casse-tête de la distanciation sociale et des gestes barrières sur des chantiers où règne la promiscuité. L’activité reprendra avec l’instauration d’un guide des bonnes pratiques. “La reprise nous l’attendons comme tout le monde. Sans chiffre d’affaires, la situation va vite devenir invivable. Il faut que cela dure le moins longtemps possible”, poursuit Samuel Minot. Entre urgence sanitaire et impératifs économiques, le chemin est étroit. “Si l’on ne garde pas un minimum d’activité, on ne pourra pas repartir. Le cœur doit continuer de battre un peu”, prévient Laurent Fiard, entrepreneur dans le numérique. Le pouls est actuellement faible. La CPME a effectué un premier tour d’horizon le 22 mars : 46 % des PME sont à l’arrêt complet, 36 % ont une activité ralentie et seulement 19 % fonctionnent normalement. À Lyon, le plus gros employeur industriel, Renault Trucks, a fermé ses usines et placé les salariés au chômage partiel.

Changer de fusil d’épaule

Le spectre de la récession plane déjà sur une économie française qui traversait une embellie. Le taux de chômage était à son plus bas niveau (8,5 %) depuis dix ans et les perspectives de croissance étaient encourageantes. Le climat a changé en quelques heures. “Nous étions dans une phase de croissance avec des projets de développement et nous nous retrouvons avec une problématique de survie”, explique Christophe Fargier, président du groupe des brasseries Ninkasi. “Toutes nos stratégies d’entreprise vont changer avec cette récession qui n’était pas prévue”, confie aussi Samuel Minot.

L’ampleur de l’impact de l’arrêt brutal de l’économie est encore difficile à cerner. L’Insee en prenant beaucoup de pincettes devant cette situation inédite fixe un ordre de grandeur qui donne le vertige : 3 points du PIB annuel français par mois de confinement, soit 60 milliards d’euros par mois. Les comparaisons manquent. La crise de 2008 avait surtout touché le monde de la finance avant de gagner de manière diffuse l’économie réelle. À l’heure de trouver un précédent, les regards se tournent vers le krach de 1929. Pas très rassurant.

La promesse présidentielle de ne laisser aucune entreprise sur le carreau semble difficile à tenir. Les premières études prospectives tablent sur un accroissement de 8 % du taux de défaillance. Un scénario largement confirmé par Thierry Gardon, le président du tribunal de commerce de Lyon : “Beaucoup d’entreprises nous sollicitent pour se placer sous notre protection. L’année passée, 170 sociétés ont fait ce genre de démarches. Sur la seule semaine dernière, 50 entreprises nous ont fait savoir qu’elles n’arrivaient plus à payer et seraient en cessation de paiement.” Il souligne que les entreprises en difficulté concernent une typologie très variée avec parfois des groupes de 1 000 salariés.

“La trésorerie, la trésorerie et la trésorerie”

Le coronavirus agit dans le monde économique comme dans celui des hommes. Il fera des ravages chez les plus faibles. Ici, les facteurs de comorbidité sont la trésorerie, les charges fixes et le carnet de commandes. “Dans ma carrière, j’ai appris qu’il y avait trois critères importants pour une entreprise : la trésorerie, la trésorerie et la trésorerie”, s’amuse Guy Mathiolon, président du groupe de travaux publics Serfim. Pour faire simple, il s’agit de l’argent qu’une entreprise a pu mettre de côté afin d’investir ou de parer aux coups durs. “Nous redoutons un effet ciseaux, décrit Philippe Valentin, le président de la chambre de commerce et d’industrie de Lyon. Sans trésorerie, une entreprise qui a des charges fixes et plus de rentrées d’argent ne pourra pas faire face.” “On s’attend à ce qu’il y ait beaucoup de casse et notamment chez les autoentrepreneurs. Certains comme les VTC ou ceux qui font du service à domicile n’ont plus aucune activité et, généralement, ils n’ont pas de trésorerie. Les micro-entrepreneurs se sentent complètement abandonnés”, relaie Natalie Gay, responsable de la cellule de crise à la chambre des métiers et de l’artisanat du Rhône. Ces entrepreneurs sont éligibles à une aide d’urgence, 1 500 euros par mois pour ceux qui subissent une perte d’activité de 70 % par rapport à mars 2019. Bruno Le Maire a déclaré le 31 mars que le seuil passait à 50 %. Le dispositif sera reconduit en avril. “Pour les TPE (très petites entreprises), ça peut faire la différence entre ne plus rien avoir pour manger et garder un fonds de trésorerie pour passer le mois”, espère Laurent Wauquiez qui abonde à cette mesure gouvernementale.

300 milliards d’euros pour les entreprises

Pour protéger la trésorerie des entreprises, l’État a aussi brandi une mesure choc : le PGE (prêt garanti par l’État), un prêt à taux préférentiel de 25 % du chiffre d’affaires de l’année 2019. Avec une enveloppe importante : 300 milliards d’euros. “Même s’il y a eu quelques ratés sur la communication, la mobilisation du gouvernement est sans précédent. Le chômage partiel va permettre de garder les équipes et l’outil de production intacts. La catastrophe peut être évitée grâce au PGE. Le dispositif va nous permettre de tenir trois mois. C’est digne des mesures de l’après-guerre”, salue Laurent Fiard (Medef).

La première épreuve de vérité est programmée le 31 mars avec la paie que les entreprises au chômage partiel devaient avancer. L’État remboursera à une date encore inconnue quand les sociétés envoyaient leurs ordres bancaires à la fin d’un mois de mars qui n’avait duré que 14 jours pour eux. Les espoirs de reprise se sont envolés avec l’annonce de la prolongation du confinement jusqu’au 15 avril. Dans un premier temps. “Nous ne sommes pas à l’abri qu’Emmanuel Macron nous annonce que toutes les activités non essentielles sont arrêtées même si j’ai l’impression que ce ne sera pas le cas”, estime Samuel Minot. L’Italie et plus récemment l’Espagne ont adopté ces mesures pour tenter d’endiguer l’épidémie de Covid-19. Les entreprises tablent sur une reprise début mai. Le prochain stress test est planifié pour le 30 avril avec paiement des salaires. Les bas de laine seront alors bien entamés. “La grande majorité des entreprises va passer le cap du 31 mars, mais en avril nous aurons un grave problème”, alerte François Turcas.

“Les chefs d’entreprise sont dans une grande détresse”

D’ici là, les assureurs auront peut-être annoncé de bonnes nouvelles. Les commerçants et entrepreneurs qui ont souscrit une assurance contre la perte d’exploitation espèrent que le coronavirus n’en sera pas exclu. Pour l’heure, ils n’ont pas de réponses positives et se mobilisent pour inciter l’État à s’en mêler. Dans l’ensemble, c’est l’incertitude qui mine les acteurs économiques. Les lignes téléphoniques des institutions économiques comme la CCI ou la CMA surchauffent. “Le volume d’appels est important. Les entrepreneurs demandent des informations sur les mesures gouvernementales, le chômage partiel, s’ils peuvent encore travailler ou ce qu’ils doivent répondre aux salariés qui font jouer leur droit de retrait”, explique-t-on à la CCI. “Les chefs d’entreprise sont dans une grande détresse”, abonde Natalie Gay de la chambre des métiers. Sa cellule de crise a déjà été contactée par un millier d’entrepreneurs. Des bugs techniques sur la plateforme d’indemnisation du chômage partiel n’ont pas rassuré. Leur inquiétude trahit aussi une confiance souvent limitée dans l’administration quant à sa capacité à leur faciliter la vie.

Tous les acteurs avancent à tâtons dans cette crise, découvrant tous les jours de nouvelles difficultés. Les collectivités locales improvisent, faute de pouvoir se réunir pour délibérer, confinement oblige. “J’ai demandé au préfet si l’on pouvait s’exonérer de certaines règles. Je préfère rendre des comptes dans quelques mois au tribunal administratif que de rester les deux pieds dans le même sabot”, avance David Kimelfeld, président de la Métropole de Lyon. Le tribunal de commerce ne tient plus d’audiences publiques et se dématérialise à marche forcée. “Nous inventons des procédures pour rendre des décisions dans un cadre légal”, raconte Thierry Gardon. Chaque jour de nouvelles craintes apparaissent. Des entreprises rechignent à se placer sous la protection du tribunal de commerce de peur de voir leur cotation bancaire dégradée ou d’être exclues des marchés publics en raison de leur défaillance passagère. Philippe Valentin, le président de la CCI, se veut optimiste : “Il y aura un avant et un après. Nous sortons du cadre et on va se rendre compte qu’en étant agile, on peut être efficace. Nous étions préformatés. Nous aurons de nouvelles approches.”

Exemplarité des collectivités

La principale interrogation réside dans la date du retour aux affaires. Ainsi que dans le paysage que les entrepreneurs trouveront après le passage de la tempête économique Covid-19. Plus le confinement durera plus le risque de défaillance sera élevé. Et les conséquences seront dramatiques dans la chaîne économique. “Si un client, pour se protéger, ne paie pas son fournisseur, il peut y avoir un effet cascade. Si un maillon de la chaîne fait défaut, la reprise sera très compliquée. La probabilité que l’on redémarre de manière linéaire semble déjà quasiment impossible”, redoute Philippe Valentin. Le Medef incite ses premiers de cordée à être exemplaires. Les collectivités locales comme la Région et la Métropole ont accéléré le paiement des factures dans cet état d’esprit. “Nous suspendons aussi ce que les entreprises nous doivent. Le nerf de la guerre, c’est de mettre en place un pont aérien de cash pour sauver leur trésorerie et donc les emplois”, défend Laurent Wauquiez. L’effet domino inquiète d’autant plus qu’il peut prendre de nombreux visages. L’approvisionnement en matières premières suscite des interrogations à l’heure où la moitié de la planète vit confinée. Des entreprises lyonnaises sont déjà à l’arrêt en raison d’une pièce manquante qui est fabriquée en Chine. Seule bonne nouvelle, ce pays, premier foyer de la pandémie, repart.

Reprise crescendo

La durée de l’arrêt de l’activité déterminera les conditions de la reprise. Cette période sera d’autant plus primordiale que les entreprises auront rapidement besoin de rembourser les charges reportées. C’est l’angle mort de tous les dispositifs gouvernementaux. Les sociétés vont devoir facturer beaucoup dans les mois à venir et, pour la plupart des activités, les affaires ratées de mars et avril ne seront pas rattrapables. “Une société qui réalise 100 000 euros de chiffre d’affaires n’est pas forcément capable de doubler son activité”, tempère Samuel Minot. Peu d’acteurs économiques imaginent d’ailleurs que l’activité reviendra sur les mêmes bases qu’en début d’année. “La reprise se fera crescendo jusqu’en septembre. Il faudra peut-être conserver le chômage partiel pendant quelques semaines”, suggère Alain Audouard, président de la chambre des métiers et de l’artisanat.

Les collectivités locales se préparent à accompagner les entreprises sur cette période clé. “Le prochain plan de mandat de la Métropole devra tenir compte de la crise économique. Je n’imagine pas que nous puissions dire que nous allons faire de jolies places dans nos communes. Nous ne pourrons pas reprendre le cours de notre histoire en faisant comme avant. Il faudra prioriser l’accompagnement des entreprises et des salariés. Si les sociétés déposent le bilan, le chômage va exploser et le nombre d’allocataires du RSA aussi”, décrit David Kimelfeld, actuel président de la Métropole qui a obtenu du rab jusqu’en juin prochain.

Nécessité d’investir après la crise

Pour bâtir le monde d’après, beaucoup suggèrent un grand plan de relance afin d’amortir le choc du Covid-19. “Il faudrait un plan Marshall avec de l’argent investi dans l’économie pour relancer la machine. Pour deux ou trois ans, on oublie la règle des 3 % de déficit”, propose Guy Mathiolon. Pour d’autres, la relance s’adossera aux ordonnances assouplissant temporairement le Code du travail jusqu’en décembre prochain : fin des 35 heures ou report partiel ou total des congés payés. Un scénario que refusent les professionnels du tourisme. “Je ne vois pas l’intérêt de pénaliser les salariés qui vont vouloir prendre leurs congés. Si les Français n’ont plus de vacances, nous allons mettre la clé sous la porte. Si on veut rembourser les reports de crédits et les prêts de trésorerie, il nous faut de l’activité”, alerte Jean-Claude Lavorel, président d’un groupe hôtelier. Le travail de dentelle ne fait que commencer.

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