« C'est le lecteur qui décide de l'indépendance d'un journal »

En attendant la décision finale concernant le rachat du Monde, lundi, entretien avec l'historien des médias Patrick Eveno.

Avec la réunion, lundi, du conseil de surveillance du Monde pour choisir le repreneur du quotidien du soir, c'est la fin programmée d'un système dans lequel les journalistes avaient un pouvoir important sur le fonctionnement du groupe. Comment, dès lors, garantir l'indépendance du titre ? Pourquoi n'y a-t-il pas de grands groupes de presse en France ? L'historien des médias Patrick Eveno répond.

Auteur d'une « Histoire du journal Le Monde » publiée en 2004, et plus récemment de « La presse quotidienne nationale, fin de partie ou renouveau ? », Patrick Eveno considère que les journalistes font fausse route lorsqu'ils font de la détention d'une part du capital la clé de voute de leur indépendance. Ils feraient mieux, estime-t-il, de s'occuper de mieux faire leur travail de journalistes et de s'occuper de leurs lecteurs, seuls vrais garants de l'indépendance…

Il prend à témoin l'histoire du Monde, et celle de la presse française :

« Il y a deux périodes dans l'histoire du Monde. D'abord celle de Hubert Beuve-Méry, le fondateur, patron emblématique, charismatique, de droit divin -du pouvoir politique aussi, puisque c'est de Gaulle qui l'a nommé… Même s'il y a une Société des rédacteurs (SRM) qui, à partir de 1951, détient un pourcentage du capital, elle n'a pas voix au chapitre.

A la succession de Beuve-Méry, la SRM fait de la possession d'une part du capital, et d'un droit de véto érigé ensuite en droit d'élection du président du groupe, le gage de l'indépendance du Monde.

Je crois pour ma part que quand Beuve-Méry dirigeait Le Monde, il avait une totale indépendance parce que c'était lui qui le voulait, qu'il avait forgé une rédaction autour de lui qui voulait cette indépendance. Et Beuve-Méry n'avait que 20 % du capital. C'était Beuve-Méry qui décidait de l'indépendance du Monde, pas la Société des rédacteurs.

C'est évidemment la fin d'un modèle. Mais est-ce pour autant la fin de l'indépendance ? Je n'en suis pas sûr. Posséder une part du capital ou un pouvoir de nomination du président du journal, c'est une spécificité française, c'est la méfiance du capital. En France, les journalistes, et pas seulement eux, se méfient de la possession du capital des entreprises de presse.

Cela signifie-t-il que, selon vous, il n'y a pas de rapport entre le capital et l'indépendance d'un journal ?

Pas forcément. A l'étranger, des journaux qui ont été faits à l'image du Monde, comme La Repubblica, El País ou Le Temps, appartiennent à des groupes capitalistiques -qui sont certes des groupes de médias et qui ne sont pas extérieurs aux médias, ce qui est peut-être la définition importante-, mais ils sont parfaitement indépendants, dans le cadre de leur ligne rédactionnelle.

Le New York Times appartient à la famille Sulzberger, même si un milliardaire mexicain a fait son entrée au capital : est-ce que le New York Times a jamais été plus indépendant que sous la tutelle de la famille Sulzberger ? Ben Bradley [ex-patron du Washington Post à l'époque du scandale du Watergate, ndlr] disait qu'il y avait trois conditions pour faire un bon journal :

  1. L'actionnaire,
  2. L'actionnaire,
  3. L'actionnaire !

Si l'actionnaire cherche à avoir la rémunération de son capital et ne s'occupe pas du contenu éditorial, il n'y a pas de problème.

Mais en France, la plupart des médias privés n'appartiennent pas à des groupes de médias…

C'est le vrai problème de la presse française, dont les origines remontent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. On a balayé tous ceux qui existaient avant 1939. On a confié la radio-télévision et l'agence de presse à l'Etat, et complètement transformé le système médiatique français.

On a donné les journaux à des groupes politiques, les démocrates chrétiens, les socialistes, les communistes, des groupes de résistants, etc. Et on a fait en sorte que ces journaux, avec le soutien de l'Etat, puissent vivre.

C'est très bien, mais ça maintient à flot des journaux qui auraient dû mourir depuis longtemps, L'Humanité, Libération… Qu'on me comprenne bien : je ne souhaite pas leur mort, je suis un grand défenseur des journaux, mais s'ils avaient été laissés à l'économie ordinaire, ils seraient morts depuis longtemps. Il faut savoir que quasiment aucun quotidien français n'est rentable.

Un grand nombre sont morts dans les années suivant la guerre. Mais ceux qui ont survécu ont prospéré pendant un temps. Mais ensuite, ils n'ont pas suivi l'évolution sociologique des Français, les journaux populaires comme France Soir ont décliné, il n'y a guère que les régionaux qui s'en sont bien sortis en se concentrant.

Les quotidiens nationaux ont commencé à entrer en crise dans les années 70. Alors l'Etat a mis de l'argent, et, depuis 1972, il ne cesse de rajouter de l'argent. On atteint des sommes qui dépassent désormais 1,5 milliard d'euros, pour aider à la démocratie.

Pourquoi investit-on dans la presse alors ?

Comme les journaux n'étaient pas rentables, les gens intéressés par le business de la presse n'ont pas été intéressés par les journaux. Toutes les tentatives des Allemands ou des Britanniques d'investir dans la presse en France ont tourné court, car ils ont constaté que les journaux ne pouvaient pas être rentables en France.

Ils sont sous la coupe du pouvoir politique, ou sous la coupe de gens qui veulent de l'influence, de la notoriété, de la reconnaissance. Il faudrait sonder les cœurs de quelques-uns, Serge Dassault (Le Figaro), Bernard Arnault (Les Echos), Edouard de Rothschild (Libération), et plusieurs autres… Ils n'achètent évidemment pas pour la rentabilité.

Lorsque Bernard Arnault achète Les Echos 250 millions d'euros, et donne 35 millions d'euros à Alain Weil pour se débarrasser de La Tribune, soit 285 millions d'euros alors que tout le monde disait que Les Echos valaient au maximum 120 à 130 millions d'euros, il paye plus du double la valeur du titre. Ce n'est donc pas pour faire des affaires.

Avec le bénéfice des Echos, il mettra 100 ans avant de rembourser le capital investi. Ce n'est pas un investissement d'investisseur, c'est un investissement d'influence, de notoriété, de reconnaissance, je ne sais pas.

Idem pour Serge Dassault quand il achète le groupe Hersant. Le Figaro lui revient à environ 600 millions d'euros. Cela signifie qu'il va mettre 95 ans pour rembourser sa mise. J'ai peur qu'il ne tienne pas jusque-là… C'est donc que ce n'est pas le business qui l'intéresse mais autre chose.

Ça fait quand même penser à la période d'avant-guerre…

Mais oui ! Les milliardaires de la Belle Epoque se payaient des danseuses… Les hommes d'affaires d'aujourd'hui se sont achetés des danseuses qui leur coûtent de l'argent, mais doivent leur rapporter sur un autre plan.

Mais est-ce la même chose qu'avant la guerre ? Je ne suis pas d'accord, même si on entend souvent répéter cette théorie. C'était vrai pour les journaux financiers ou politiques. Mais les grands quotidiens étaient de vraies affaires de presse, généralement détenus par de vrais patrons de presse qui n'avaient pas de problèmes financiers. Le Petit Parisien, Paris Soir, Le Petit Journal, étaient extrêmement rentables. Beaucoup plus que nos journaux actuels.

Mais il y a aussi des milliardaires qui s'emparent de journaux. Deux exemples importants : Le Figaro, racheté en 1922 par François Coty, milliardaire aux idées fascisantes. Il en fait un journal fasciste. Résultat ? En quelques années, les lecteurs désertent Le Figaro et c'est là que réside le rempart des journalistes. La bonne bourgeoisie française qui lisait le Figaro depuis longtemps était conservatrice et militariste, mais pas fasciste.

Entre 1924 et 1934, le Figaro a perdu 80 % de ses lecteurs. Je trouve ça merveilleux, car ça montre que l'indépendance, ce n'est pas l'actionnaire qui la crée, c'est le public qui en décide. Quand le public veut un journal indépendant, il l'achète, quand il n'en veut plus, il ne l'achète plus.

Le deuxième cas, le plus emblématique, est le rachat du Temps, l'ancêtre du Monde, qui était le grand quotidien de la IIIe République. Il est mis en vente en 1929, et François Coty, le milliardaire qui avait déjà le Figaro, veut le racheter. Les grands patrons français, le Comité des forges, le Comité des houillères, etc, se mettent à 25 pour racheter Le Temps, afin qu'il ne tombe pas dans les mains de François Coty ou dans celles d'un autre candidat, un marchand d'armes international qui était une crapule sans nom.

Le seul problème est qu'ils ne veulent pas apparaître et font ça via un prête-nom. Lorsque celui-ci meurt, l'affaire est dévoilée et on dit “c'est le journal du Comité des forges”… Mais François de Wendel, le président du Comité des forges, note dans ses carnets qu'il n'a aucune influence sur le journal. L'influence du capital, ce n'est pas aussi simple que ça.

Le CAC 40, c'est un peu le Comité des forges actuel, non ?

Oui, bien sûr. Le vrai problème français est que nous n'avons pas su créer de vrais groupes de presse nationaux. Il n'y a que Lagardère, mais qui n'a que très peu investi dans la presse quotidienne, et qui a aussi ses alliances dans l'armement, l'aviation.

Les groupes espagnols italiens, allemands, britanniques, sont de vrais groupes de médias ou d'industrie culturelle. Nos hommes d'affaires s'emparent de la presse comme une danseuse, car ça n'a pas de sens financier pour eux. C'est juste une goutte d'eau dans leur empire.

Que reste-t-il aux journalistes pour défendre l'indépendance des rédactions ?

Je pense que l'indépendance est une conception bizarre, car on se méfie du capital. En France, on croit toujours que le capital détermine toujours le sens du rédactionnel.

Il faudrait d'abord montrer que c'est le rédactionnel qui détermine la puissance du journal. C'est faire bien son boulot de journaliste -je ne vais pas me faire que des amis…- en adéquation avec ses lecteurs. C'est là que réside le gage de l'indépendance.

C'est le lecteur qui fait la presse. Ce n'est pas le patron, ce n'est pas le journaliste. C'est le lecteur qui détermine si la presse est indépendante, si elle est rentable. Donc il faut d'abord s'occuper du lecteur, ce que les journalistes et les actionnaires n'ont pas assez fait.

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