Bruno Bonnell : le marchand de rêves

Portrait. Bruno Bonnell, ancien fondateur et PDG charismatique d’Infogrames, débarqué en 2007 par un fonds de pension britannique, revient sur le devant de la scène avec sa société Robopolis. Retour sur un personnage incontestablement marquant du paysage lyonnais.

Bonnell ne croit pas au hasard. Tout indique, dans son discours, qu’il a été congédié de son univers. Il relit son passé en y trouvant les signes successifs d’une bienveillance. Se raconter, quand on a été le sujet d’une success story, n’est pas toujours exempt de ce que les sociologues appellent “l’illusion biographique”. Mais chez Bonnell, cela semble plus tenir d’un trait - une “qualité” pour certains : un optimiste inébranlable. Et il faut dire que cette vertu l’a amené à fonder et diriger pendant plus de 20 ans un grand groupe spécialisé dans le jeu vidéo : Infogrames. Pour tous les adeptes du “pad”, cet éditeur fut d’abord à l’origine de Alone in the Dark, Asterix, V Rally...Etc. Des titres qui ont marqué une génération de joueurs. Des jeux réalisés et édités par une entreprise qui fut la fierté de la région et un exemple des désillusions de la période “start-up” et de la bulle Internet.

Au cœur du campus scientifique

Bruno Bonnell naît en Algérie, en 1958 dans une famille de fonctionnaires. Il est l’aîné d’une famille de quatre enfants. De l’Algérie, il ne nous dira pas grand chose. Simplement que sa famille est “pied noir”. Il atteste avoir remonté la généalogie algérienne jusqu’en 1848. “Ma famille est probablement catalane ou irlandaise... Mon aïeul s’appelle Constantin Bonnell, et il est né à Constantine. Il y a un pont qui porte le nom de Bonnell, on ne sait pas pourquoi.” Départ d’Algérie en 1965, trois ans après l’indépendance quand même. Le campus de l’INSA sera désormais son terrain de jeu puisque son père y est affecté dans le service maintenance. Le climat familial est “super” dans un décor “privilégié” : “C’était aussi la campagne, parce que l’INSA c’étaient d’anciennes écuries de l’armée. Il y avait cette énergie de la terre, on voyait pousser la science. Il y avait plein de mecs révolutionnaires. On pouvait rentrer dans toutes les salles de cours.” Il y vit même mai 68, de l’intérieur : “j’ai suivi les étudiants quand ils faisaient les imbéciles. J’étais connu comme le loup blanc. On n’appelait pas ça comme ça à l’époque, mais j’étais un “geek”. Je connaissais par cœur tout l’univers, je bouquinais tout, faisais des expériences : notamment des postes à galène avec des cailloux.”

Un élève surdoué

Il affirme avoir fabriqué à 10 ans son premier robot : un épouvantail fait avec un moteur de lave-linge, dont la durée de vie n’aura été que de quelques secondes (explosion dès le premier branchement). Il s’essaie aussi à la chimie en concoctant des petits explosifs à base de nitrate et de désherbant... “Je voulais absolument faire une fusée. Je voulais en fait être astronaute.” Il écoute le déroulement de la mission Apollo 13 avec une petite radio offerte par ses parents. “J’allais à l’école avec, je l’écoutais à la récréation.” Élève surdoué (2 ans d’avance) et “geek” avant l’heure, il est pourtant très sociable : “Je ne vivais pas beaucoup avec des copains dans la rue. J’en étais isolé.

Mais je vivais entouré d’étudiants. Un univers sympa.” Il dit lire à l’époque 4 à 5 bouquins par semaine. “J’absorbais tout. Un drogué de la lecture jusqu’à aujourd’hui. Surtout de SF. Si je n’ai rien à lire, je suis capable de lire le bottin”. Mais il s’adonne également à des jeux plus simples comme construire des cabanes, et... aller voir sous les jupes des prostituées près du boulevard de ceinture. “C’était là où il y avait toutes les putes. Donc on allait ramper dans l’herbe pour aller taper quelques œillades sur des bas résilles. Et puis on repartait en vélo en se faisant jeter.”

C’est dans ce climat d’insouciance et de curiosité que Bonnell découvre l’informatique. Son père pense alors passer des examens dans cette nouvelle discipline et ramène chez lui “des machins, des grandes feuilles avec des trous sur les côtés qui étaient en fait les premières imprimantes avec plein de signes cabalistiques auxquels on ne comprenait rien.” Le virus est entré dans la maison. Après les classes prépas, c’est seulement l’école de chimie de Lyon qu’il obtiendra. “Feignant” selon lui, et surtout féru de théâtre. C’est à cette époque qu’il travaille aux puces pour se payer ses cours de comédie. Ce sera encore décisif car lorsqu’on lui présentera le lieu, de vieilles friches à Vaise, il se rappellera y avoir été vendeur lors de ses études. Un signe. Il décidera d’y installer Infogrames. Ses études de chimie terminées, l’armée l’appelle. Il y découvrira son premier ordinateur. Celui qui est du genre à tenir dans une pièce. Il prend alors des cours d’économie appliquée à Dauphine. “Juste pour voir”...

Le culot en affaire

Ses vrais débuts professionnels, c’est à Grenoble, dans une PME, Assistance Industrielle Dauphinoise, spécialisée dans le traitement de surfaces par irradiation. Pas encore dans l’informatique. Mais il y apprend quelques fondamentaux : avoir du culot et un côté un peu esbroufe. “Je suis issu d’une famille de fonctionnaires. Formé aux grandes écoles et puis à l’université, j’étais parti pour une espèce de carrière traditionnelle. Je me suis dit ça va pas aller, ça me suffisait pas. Et là je découvre l’autonomie, le culot, le bluff...” L’anecdote qu’il nous raconte illustre bien la découverte de son talent : “On part à Cinna avec le président de la boîte. Et sur la route il me dit, on a besoin de ronds. Je lui dis. “Peut-être Monsieur le Président.” J’avais 24 ans. “Oui, on va leur vendre un truc”. Donc je le regarde “on va vendre quoi ?” On arrive là-bas et ce monsieur explique tout de suite : “Je vous ai amené le spécialiste français du découpage laser des mousses. Il a une idée brillante pour optimiser le découpage... qu’il va vous expliquer.”

Là je me trouve devant des ingénieurs de Cinna et bien évidemment je n’ai pas de réponse mais j’explique que je ne peux rien dire sans que nous avancions dans un contrat d’étude.” Ils repartent avec un contrat... Il ne restera dans cette société que 6 mois : il vient de découvrir ce qu’il voulait faire. Il fait un petit tour chez Thomson comme commercial, et il écrit un livre Pratique de l’ordinateur familial, avec Christophe Sapet. L’ouvrage est construit sur un ton prophétique, difficilement audible à l’époque : “On va pouvoir faire de la gestion, faire un peu des trucs personnels, dessiner, faire de la musique, des dessins animés et des jeux. On parle là d’ordinateurs qui font entre 1 et 8 ko de mémoire, 16 couleurs, programmés en basic donc... ma vision était un peu généreuse mais elle s’est avérée juste.” Avec les royalties, il monte Infogrames avec Sapet.

Infogrames : une aventure unique

L’évangéliste du marché prendra plusieurs années avant de faire entrer en bourse sa société. C’est Jérôme Seydoux qui donne le coup de pouce (10 millions sur la table qui feront venir d’autres investisseurs et une introduction boursière en 1993). La bulle Internet fait fonction de véritable houle qui accompagne les projets du nouveau fleuron économique français. Les projets se font désormais à l’international. La société passe d’une échelle relativement petite, où le maître mot est la débrouille, à une entreprise de plusieurs milliers d’employés. On parle à cette époque de “boulimie” du patron... celle que certains pointeront du doigt lors du rachat d’Atari. Opération qui aurait précipité le groupe dans les ennuis...

Le bluff, Bonnell connaît un peu donc. Comme cette assemblée du 19 janvier 2005, où il réussit péniblement à recueillir le quorum d’actionnaires nécessaire au vote pour engager son plan de désendettement. Il pose solennellement sa démission dans la balance avant l’événement. Il y avait peu de chance que cela arrive, mais le coup médiatique semble superbement marcher avec un plébiscite comme dénouement : 98,76 % des actionnaires lui donnent le feu vert. Coup de force puisque déjà à Noël 2004 il avait réussi à convaincre 58 % d’entre eux à faire jouer leurs bons de souscriptions d’actions. Une “action à bon de souscription d’actions” a la particularité d’avoir attaché à elle un ou plusieurs bons qui ouvrent le droit d’acquérir dans le futur des actions émises à un prix convenu au départ, et cela jusqu’à une date précise. Résultat de l’opération : 54 millions d’euros levés. Mais le vent tourne assez vite, et la confiance des actionnaires du géant du jeu va s’effriter rapidement.

En 2005, les baisses de 32 % du chiffre d’affaires et de 40 % des ventes aux États-Unis (de sa branche Atari) semblent impossibles à surmonter. En septembre 2006, c’est une suspension de la cotation du titre Infogrames. L’action avait atteint les tréfonds de son histoire : une perte de 65 % de sa valeur par rapport au début d’année. L’entreprise est dans une spirale d’endettement, Bonnell renégocie l’échelonnement des dettes, vend actifs et marques... Les actionnaires ne se déplaceront pas au Hilton pour faire voter le bilan et le plan de restructuration proposé par le PDG. Le peu de présents n’épargneront pas le fondateur de leur entreprise. En réponse il lâchera avoir commis une “erreur historique” avec le rachat d’Atari. La faute également aux actions convertibles (cf. entretien donné dans nos colonnes en Novembre 2006). Surtout, cette fin 2006 correspond à l’entrée d’un fonds anglo-saxon, BlueBay dans l’entreprise. Cela précipitera Bonnell vers la sortie en 2007.

Le temps du recul

Quelle est la psychologie du PDG à cette période ? La confiance, toujours cette confiance qui semble peut-être le rendre aveugle au basculement du marché vers le jeu en réseau, le gaming avec une forte montée des jeux violents. Bonnell n’acceptera jamais d’emboîter le pas de cette niche. Certains de ses anciens collaborateurs pensent qu’il a eu tort. “La confiance, y’a des gens, cela les a fait grimper des montagnes. Moi j’ai une maîtrise de ma vision. Je ne crois pas que cela soit présomptueux de le dire parce que je n’irai pas là où j’ai des doutes. Et je sentais qu’on avait un temps limité pour gagner. Je poussais l’entreprise à grossir parce qu’il fallait qu’on s’étende sur d’autres marchés. Et que le coût du jeu vidéo ne s’amortissait que sur ces marchés importants.”

La vie le rattrape peu après avoir quitté Infogrames : il apprend la grave maladie de son fils Balthazar. “La priorité a très vite changé. J’ai découvert des choses beaucoup plus fondamentales qui ont à voir avec l’amour, la vie, les choses vraies. Moi je dis, quelque part, c’est extraordinaire d’être parti d’Infogrames. Vous m’imaginez patron d’une entreprise de plus de 1000 personnes, en pleine transformation... et mon gamin malade... Là, j’aurais tué la boîte parce que j’aurais dit j’en ai plus rien à branler.” Son départ est un énième signe du destin. Aujourd’hui l’homme dit avoir changé. “Mon expérience sert à révéler la génération de demain. Et c’est un objectif sincère. Et le paradoxe c’est qu’il faut aussi faire du “reverse coaching” : les jeunes amènent de la science aux plus âgés...” Il dit toutefois fois ne pas avoir vocation à être un sage. Bien trop jeune. Il met l’accent sur dimension collaborative d’une entreprise : avec les jeunes et avec les autres sources d’initiatives. “Ma fierté à Infogrames ce sont les 200 sociétés qui se sont formées autour d’Infogrames. Cette pollinisation et les bâtiments sont mes deux fiertés.”

Il y a un air de déjà vu dans l’exposé de ses projets : avec son prochain livre, Viva la Robolution, c’est le ton prophétique qui revient : “Il faut aujourd’hui planter les graines de l’avenir en disant aux jeunes intéressez vous à ces métiers. Arrêtez de penser que c’est Nicolas Hulot qui a raison, qu’on va tous aller planter du riz en Ouganda. Cette Robolution, je l’annonce de la même manière que je disais en 83 il faut se bouger le cul en informatique...” Un avenir fait de robots et bien sûr Bonnell est sur la brèche : sa nouvelle aventure s’appelle Robopolis, boutique en ligne de vente de robots. Il se verrait d’ailleurs déjà dans un nouveau lieu d’innovation, comme le fut le quartier des docks à Vaise : “Si on déménage un jour ce sera à Confluence”. 

Il faut dire que la ville l’intéresse puisqu’il y est revenu, malgré des envies d’Amérique après Infogrames. “Le Lyon du XXIème siècle c’est Confluence. C’est une ville où j’ai tout vécu. Lyon était une “belle endormie”, il fallait que cette ville prenne confiance en elle. Je pense qu’elle peut devenir une des villes fondatrices de l’Europe du futur. Faut qu’on arrête nos querelles, il faut que Lyon s’associe à Saint-Étienne, qu’elle embrasse Grenoble, lance des ponts vers Mâcon...” Bonnell aime retravailler l’histoire en sa faveur. On le comprend, ce n’est pas qu’une façon de se vendre, c’est sa manière de faire exister ses rêveries d’entrepreneur. Ces dernières, qu’elles aient des destins funestes ou heureux, restent chez lui une nourriture. Un doux rêveur peut-être... mais qui sait donner une incarnation à ses visions : Robopolis a fait passer son chiffre d’affaires de 1,5 million d’euros en 2007 à 9 millions en 2009.

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