Youri Verbitsky Ukraine
Youri Verbitsky

Ukraine : mourir pour l’Europe, mais pourquoi ?

Sur le Maïdan, les premiers “morts pour l’Europe” (une de Libération du 23 janvier) sont tombés ce mercredi. Le président Ianoukovtich est à présent engagé dans la spirale du pire, sous l’œil impavide de son mentor V. Poutine.

Youri Verbitsky, 50 ans, professeur et ingénieur de Lviv, blessé cette semaine sur la Maïdan, sorti de la salle de soins de l’hôpital où il avait été conduit, et battu à mort. L’une des 5 victimes officielles.

Youri Verbitsky, 50 ans, professeur et ingénieur de Lviv, blessé cette semaine sur la Maïdan, sorti de la salle de soins de l’hôpital où il avait été conduit, et battu à mort. L’une des 5 victimes officielles.

En quelques jours, les affrontements à Kiev ont fait 5 morts (officiellement), plus de 500 blessés parmi les protestataires et 70 parmi les journalistes, visés en priorité par les forces de l’ordre. Deux députés de l’opposition font également partie des victimes (Y. Lutsenko et L. Orobets). Plus d’une cinquantaine de cas de disparitions inquiétantes nous ont été signalés. L’horreur n’est pas loin. Certains blessés conduits dans des hôpitaux d’État ont été kidnappés pendant leurs soins, sous les yeux médusés des médecins, pour être conduits en dehors de la ville, tabassés et laissés pour morts.

“Chacun veille sur chacun”

Ces méthodes sont insupportables et nous rappellent les méthodes terroristes du KGB, de sinistre mémoire. Comment honorer le serment d’Hippocrate sous la menace des armes ? Désormais, les blessés les plus légers sont soignés sur place, par des médecins bénévoles. Les médicaments sont fournis par la population, qui les achète, ou les cliniques privées qui les donnent. Chacun veille sur chacun. On partage tout, les téléphones portables, les vêtements chauds, la nourriture… et l’espoir d’un avenir meilleur pour lequel les gens se sont tant battus tout au long du XXe siècle et qui n’en finit pas de se faire attendre.

Secouristes volontaires sur le Maïdan © Annick Bilobran

Secouristes volontaires sur le Maïdan © Annick Bilobran

Un ami de la famille, Kostia, 40 ans, professeur à Kiev, nous écrivait en direct du Maïdan, mercredi soir : “Nous avons peur, mais nous resterons sur la place jusqu’à la mort s’il le faut. Nous ne pouvons plus supporter d’être gouvernés par des gens qui se vautrent dans le sang des Ukrainiens.” Hier soir (jeudi 23 janvier), les discussions entre les leaders de l’opposition et l’administration présidentielle ne semblent pas avoir donné grand-chose. Le face-à-face entre les manifestants et les berkouts est toujours aussi tendu. La police a désormais le droit de tirer à balles réelles. De leur côté, les manifestants renforcent encore et toujours les barricades. La nuit, les gens utilisent des pointeurs lasers pour brouiller la vue des snipers qui apparaissent ici et là sur les toits.

“Le peuple est en marche…”

C’est toute l’Ukraine qui est rassemblée sur le Maïdan et se relaie nuit et jour (de ce fait, l’affluence va bien au-delà de 200 000 personnes). Des anonymes ou des journalistes de toutes les capitales européennes viennent exprimer leur solidarité ou couvrir les événements. Les Polonais sont très représentés, comme lors de la Révolution orange*.

Dans toutes les grandes villes de province, où des rassemblements massifs ont également lieu, les gens s’organisent pour venir en aide aux Kiéviens. Mercredi soir, plusieurs convois de berkouts ont été bloqués par des civils avec leurs voitures. L’un d’entre eux partait de la ville de Vinnytsia, qui fut en 1936-37 parmi les centres les plus actifs des purges staliniennes (au moins 10 000 cadavres, répartis en plusieurs fosses communes)… tout un symbole. Hier soir, dans plusieurs grandes villes, les locaux des administrations ont été occupés par les opposants. Le peuple est en marche.

Les gens retrouvent les réflexes de leur histoire tourmentée, à la poursuite d’une liberté jamais acquise. Après une révolution sanglante (1917), deux guerres mondiales meurtrières (8 millions de morts entre 1941 et 1945), trois famines, un génocide (1932-33), la glaciation brejnévienne… même si rien ne lui aura été épargné, l’Ukraine est toujours debout, à forcer l’admiration du monde. Et, pendant ce temps-là, l’Union européenne se demande encore s’il faut “intervenir” !

M. Barroso, “ce n’est plus le moment de tergiverser”

José Manuel Barroso évoque très prudemment (trop !) des “sanctions” et semble vouloir éviter toute “ingérence”… C’est justement le piège dans lequel il ne faut pas tomber. En favorisant l’ascension puis l’élection de son vassal V. Ianoukovitch, le président russe V. Poutine n’a fait que contribuer à mettre l’Ukraine économiquement à genoux, sous le joug d’une administration totalement corrompue et outrageusement enrichie, dans l’espoir revendiqué haut et fort de voir ce pays (re)tomber dans son escarcelle… Ce n’est plus le moment de tergiverser ! L’Union européenne doit affronter diplomatiquement la Russie sur le dossier ukrainien, sous peine de voir bientôt sa frontière orientale menacée d’instabilité. Les Ukrainiens appellent l’Europe à l’aide : l’Union doit retrouver ses fondamentaux, dans l’esprit de Robert Schuman, le père de l’Europe, et se dire qu’elle a beaucoup de chance de compter parmi ses voisins des gens qui sont prêts à mourir pour elle. Si elle ne le fait pas, elle risque de manquer un rendez-vous crucial avec l’Histoire.

* Clin d’œil de l’histoire : en 1920, les Polonais qui venaient de recouvrer leur indépendance et les Ukrainiens qui venaient de la perdre avaient défendu avec acharnement Varsovie pour éviter qu’elle ne tombe aux mains de l’Armée rouge.

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Mykola Cuzin est président du comité Ukraine 33 et du Comité pour la défense de la démocratie en Ukraine.

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