Libéralisation des jeux : qui va gagner des milliards ?

C'est ce mardi 8 juin que la France libéralise son marché des jeux d’argent en ligne en octroyant 17 licences à 11 opérateurs. Une réponse nécessaire à Internet qui a démultiplié l'offre de jeux en même temps qu'il a ouvert un marché sauvage. Entre problèmes de santé publique et enjeux financiers démesurés, le débat pèse plusieurs milliards.

250 millions d’euros. C’est la somme que les Lyonnais ont consacrée en 2008 aux jeux d’argent. Soit 338 euros par habitant. Pas de quoi déplacer des montagnes, juste peut-être améliorer l’ordinaire, joindre les deux bouts. “Dans un contexte économique de crise, les gens vont continuer à jouer”, prévoit Jean-François Cot, délégué général du syndicat national des Casinos de France, parce qu’ils espéreront toujours remporter le jackpot.

L'Etat, seul vrai gagnant

Mais statistiquement, les parieurs perdent. C’est même le fondement du modèle économique des jeux. En France, le véritable gagnant reste l’État qui, sous prétexte de protection des joueurs, contrôle, réglemente et ponctionne les trois opérateurs autorisés : la Française des Jeux (FDJ), le PMU, dont il est actionnaire principal, et les casinos. Le jackpot s’est élevé, en 2008, à 5,3 milliards d’euros, dont une part non négligeable de 750 millions d’euros de recettes réalisées sur les jeux en ligne.

Un monopole extrêmement rentable qui va pourtant prendre fin. D’une part, parce que Bruxelles, dans sa logique de libre circulation des services, exhorte la France à ouvrir son marché des paris sportifs en ligne détenus par le PMU et la FDJ, et d’autre part parce que le lobby des casinotiers français fait pression (le groupe Partouche prenant la tête de cette fronde). Pris dans un étau, ces derniers subissent en effet la concurrence sauvage des sites de poker étrangers, sans pouvoir eux-mêmes s’installer sur la toile, là où le marché risque de devenir le plus juteux dans les années à venir.

Dos au mur, la France a dû plancher sur un projet de loi, encore tenu secret mais censé être présenté au conseil des ministres d’ici cet été, qui la mettra en conformité avec la législation européenne. Eric Woerth, ministre du Budget, ne cache pas son inquiétude : il s’agit “de préserver la part de recettes (fiscales, NDLR) de l’État, et ça c’est un vrai pari”.

Pourvu que ça joue

Les sommes les plus vertigineuses sont avancées, sur ce marché du jeu en ligne pourtant difficilement palpable. Jusqu’à 147 milliards d’ici 2015, selon le cabinet d’expertise Merrill Lynch... Tout l’enjeu pour la France est donc de définir judicieusement le taux des taxes qu’elle imposera aux différents opérateurs de jeux en ligne. En face, les concurrents ont une longueur d’avance : l’Autrichien Bwin, les Anglais William Hill, Party Gaming, Ladbrokes et Sportingbet, le Suédois Unibet et l’Irlandais Paddy Power sont déjà en course.

En France, les opérateurs sont dans les starting-blocks. Patrick Partouche a d’ailleurs fait le choix de se mettre dans l’illégalité en lançant son site de poker en ligne, malgré une première condamnation, tandis que son concurrent Barrière ouvre le sien en mars. Serge Audin, responsable à Lyon de la société de services Carrus, qui prend les paris pour le PMU, annonce être prêt à se lancer sur Internet, tout comme la Française des Jeux, où l’on assure même ne pas craindre la concurrence. “On donne des garanties de paiement, on va continuer sur Internet notre politique de jeu responsable.

Car la protection des joueurs devant le phénomène de l’addiction est l’une des autres grandes interrogations que va susciter cette nouvelle offre exponentielle sur Internet. “Il est difficile à la France, faute d’études à ce sujet, d’avancer de bons résultats en matière de limitation de la dépendance comme preuve du bien fondé de sa politique de restriction de l’offre de jeux”, note le sénateur du Var François Trucy, auteur de deux rapports d’information sur les jeux d’argent. Mais il reconnaît toutefois au système français “le mérite d’avoir, au prix d’une réglementation draconienne et tatillonne (...), assaini un monde des jeux qui n’était pas spécialement réputé par le passé pour sa transparence et son intégrité”,

Macao, Vegas et Charbonnières...

C’est donc contraint par l’Europe que Nicolas Sarkozy, président de la République, va ouvrir le marché français des jeux en ligne mais, dans le même temps, il répondra à la demande pressée du lobby casinotier, avec lequel il entretient des amitiés qu’il n’a jamais cachées. Proche de Dominique Desseigne, (patron de Barrière, leader en France), mais aussi du groupe Partouche, Nicolas Sarkozy s’était déjà penché sur leur sort, en 2003, en leur accordant en tant que ministre de l’Intérieur de meilleures conditions d’exploitation des machines à sous. Par ailleurs, on trouve au sein du gouvernement chargé de mener à bien cette libéralisation, un secrétaire d’Etat assez sulfureux, Bernard Laporte, dont les liens avec les casinos ont fait les gros titres de la presse en 2007.

Si l’ancien entraîneur de l’équipe de France de rugby, autrefois propriétaire de deux casinos et proche du frère du parrain du Var, Robert Fargette, ne possède plus qu’un tiers d’un établissement de jeux en Haute-Savoie, il fait partie de cette ancienne garde véhiculant le sentiment bizarre d’un milieu où les petits arrangements entre amis vont bon train. Pourtant, “les putes et les flingues, c’est fini”, assure un formateur de croupiers lyonnais, aussi excédé par ce cliché que par nos questions. Il sera surpris : on le croit volontiers.

À Lyon, pas de plongée dans un univers moite semblable à celui de Macao, le nouveau Las Vegas où les prostituées alternent avec les machines à sous, mais plutôt dans celui de tenanciers commerçants en mal de clients qui, lorsqu’ils jouent, ont l’air de tout, sauf de s’amuser.

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