Les prostituées lyonnaises s’accrochent à leur trottoir

Devenues indésirables, les prostituées sont chassées de Lyon. C’est la lecture que l’on peut faire de huit ans de politique d’arrêtés municipaux anti-prostitution. Selon nos informations, le maire de Lyon vient de prendre un cinquième arrêté alors que les prostituées de Gerland font de la résistance.

Selon nos informations, avant novembre, un cinquième arrêté a été pris par le maire de Lyon (PS), Gérard Collomb, étendant la zone d’exclusion des camionnettes de prostituées à d’autres rues de Gerland (Lyon 7e). Le préfet Jacques Gérault le lui a demandé. Et en la matière, Gérard Collomb suit le préfet. Cet arrêté n’aura peut-être pas les effets escomptés. Car les femmes font de la résistance immobile. Depuis que la moitié des camionnettes de Perrache se sont installées à Gerland, un nouvel arrêté a rapidement été pris dans les rues concernées par la prostitution. Même si quelques unes sont parties sur les routes de la périphérie lyonnaise, dans leur majorité, elles n’ont pas bougé. “On nous chasse mais on n’a nulle part où aller”. Tel est le discours que l’on entend dans toutes les bouches. “Avant on vivait et on travaillait au milieu des gens. Maintenant, si les politiques pouvaient nous mettre au milieu de l’Atlantique, ils le feraient !”, s’insurge Maria, 40 ans de
prostitution à son actif. L’effet “crise” joue aussi. Partir signifierait quitter une “zone commerciale”(comme dit la police) identifiée par le client alors même que les prostituées elles-mêmes voient leurs revenus baisser. Mais en restant, elles s’exposent davantage à l’action de la police qui vise à faire appliquer les arrêtés municipaux et la loi sur le racolage. Les prostituées collectionnent les PV à 35 euros, les mises à la fourrière et, pour certaines, les gardes-à-vue.

Front uni des associations
Toutes les associations, quel que soit leur point de vue sur la prostitution, demandent la suppression de ces arrêtés mais aussi de la loi sur le racolage. “Obligées de se cacher toujours plus loin des zones urbaines, les personnes prostituées voient leur santé et leur sécurité mises en danger”, expose Florence Garcia, directrice de l’association de santé communautaire Cabiria. “Ce n’est pas la police qui cherche à démanteler les réseaux, qui pose problème, mais les autres services qui s’occupent de l’ordre public. Cette police fait du harcèlement en passant constamment ce qui peut avoir tendance, disent-elles, à éloigner les clients”, poursuit Daniel Mullier, responsable du Mouvement du Nid.

Karen, prostituée Vs Ville de Lyon
Signe de la vigueur de la résistance à la politique anti-prostitution, une prostituée, Karen, a attaqué la Ville de Lyon devant le tribunal administratif pour son arrêté du 20 mai 2008. Du jamais vu en matière de prostitution. Elle, qui travaille dans le périmètre d’exclusion de cet arrêté, demande son annulation pour trois motifs : l’absence d’horaire, une étendue trop vaste et une discrimination manifeste puisque derrière cet arrêté anti-camionnettes, ce sont les prostituées qui sont visées. Déboutée en référé, Karen attend le jugement sur le fond.

“Not in my back yard”
Malgré les demandes répétées, la concertation avec les associations et les prostituées elles-mêmes est absente. Le maire de Lyon est pourtant très à l’écoute des récriminations des riverains en matière d’hygiène, de sécurité et de nuisances sonores. Autant de désagréments qu’ils estiment causés par la prostitution du trottoir d’à côté. En 2007 à Perrache, face à la montée des plaintes, les associations ont avancé des solutions. Cabiria a proposé une médiation ainsi que l’installation de poubelles et de WC publics pour régler les problèmes urgents. Idée soutenue également par le Mouvement du Nid. Gérard Collomb a coupé court en prenant un arrêté. Le maire mais aussi le préfet refusent une vraie concertation synonyme d’un début d’intégration des prostituées dans la vie de la cité. Dernier exemple en date : au mois de novembre dernier, lors d’une réunion publique organisée par le préfet sur la sécurité dans le 7e arrondissement, des personnes prostituées ont exprimé publiquement leur volonté d’organiser un dialogue entre les personnes prostituées, les associations et les riverains mécontents. Mais cet embryon de dialogue a rapidement été sabordé par la préfecture et la mairie d’arrondissement alors que le centre social et le conseil de quartier se sont résolument engagés dans cette démarche.

Hypocrisie politique au local comme au national
La loi française sur la prostitution n’est pas claire. Signataire de la Convention de l’ONU de 1949 sur la prostitution, la France ne mène pas jusqu’au bout une politique abolitionniste. Ce que déplore une association abolitionniste comme le Mouvement du Nid. La prostitution est légale mais les prostituées ne peuvent pas s’organiser pour travailler ou alors elles risquent de tomber pour proxénétisme. Ce que dénonce une association comme Cabiria. Cette situation, ni interdite, ni légalisée, n’encourage pas les politiques à prendre leurs responsabilités. Ce refus d’entrer dans le débat sur la prostitution est une manière d’éviter d’être accusé de faire du “proxénétisme municipal”alors que la question de la prostitution divise. Pas de débat, pas de mise à l’agenda, on fait comme si la prostitution n’existait pas, excepté quand il y a des nuisances pour les riverains.

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