Karen : “Prostituée et fière de l’être”

PORTRAIT - Grande gueule dans un domaine où les femmes ont plutôt tendance à raser les murs, Karen se fait remarquer. Elle est naturellement devenue la porte-parole de ces filles qu’on ne veut plus voir.

Ne venez pas dire à Karen que vous êtes contre la prostitution, elle vous sauterait à la gorge. “Certaines gagnent leur vie en se servant de leurs mains pour faire des massages. Moi, j’utilise ma bouche pour tailler des pipes”. Le ton est donné.
Elle a choisi ce travail, elle l’assume et se voit vieillir dedans. Du savoir-faire, de l’expérience, elle en a.
Elle commence à “tapiner” au début des années quatre-vingts, grâce à sa belle-sœur qui l’introduit sur le trottoir lyonnais, au niveau du Pont Pasteur précisément. Elle y reste trois mois. La brigade des mœurs lui met rapidement la main dessus, elle décide de passer à autre chose. “Les macs régnaient sur le trottoir lyonnais. Je ne voulais pas que ma belle-sœur tombe pour proxénétisme”.
Elle passe “dans les bureaux” comme secrétaire. Puis elle rachète une entreprise de location de chiens de garde avant de devenir secrétaire de direction dans une entreprise de transport jusqu’à son divorce.

“Avec cette séparation, je suis partie en live”
On est au milieu des années quatre-vingt-dix. C’est la grande époque des “bars à champagne” ou “bars à hôtesse”, comprendre “bars à prostituées”. “Lyon en comptait vingt-six”, précise Karen. Son job consiste à pousser les clients à la boisson. Et une fois qu’ils ont bien bu, ils peuvent monter à l’étage pour une prestation supplémentaire. Sur 1000 Francs (150 euros) que coûte une bouteille, un quart revient à Karen. Elle est entraîneuse puis passe derrière le comptoir. Ça dure quatre ans.
“Un jour, j’en ai eu marre d’avoir une patronne même si je m’entendais bien avec elle. Il faut dire que mon foie en a pris un coup”. Karen se met à son compte, d’abord en appartement pour lequel elle recrute via les journaux de petites annonces. Puis en camionnette.

Une femme libre

Karen revendique la liberté que lui apporte son travail. “J’ai un revenu confortable et je viens au travail quand je veux. Quand un client m’emmerde, je lui dis d’aller voir ailleurs”. Avec elle, la répartie est toujours cinglante et visiblement les clients aiment ça.
La moitié de sa clientèle est constituée d’habitués. Certains viennent de Valence et Saint-Étienne. Pour ceux-là, elle sait se montrer arrangeante s’il leur manque un billet. Pour les autres, c’est “vingt euros la pipe et quarante euros l’amour”. Non négociable et pas de tarif groupe.

De l’éthique de la prostitution

Karen pratique un métier qui a ses règles d’or. “Quand j’ai commencé à faire le tapin, les anciennes apprenaient aux nouvelles les quatre choses essentielles, à savoir : pas de baisse des prix, pas de sodomie, pas deux mecs dans une voiture, pas sans capote”. Elle travaille après les horaires de bureau et n’accepte pas les clients qui ont trop bu même si cette dernière règle souffre quelques exceptions. Crise oblige. “Il faut faire plus d’heures et prendre les clients bourrés, surtout le vendredi et le samedi soir, sinon tu ne bosses pas ! C’est plus long et certains n’y arrivent pas.”
Des durs-à-jouir ont eu parfois le malheur de vertement critiquer Karen. Mal leur en a pris. On ne remet pas en question vingt ans de pratique professionnelle !

De la rue au tribunal

Son métier, elle l’aime, elle le défend. Alors, quand Gérard Collomb a pris un quatrième arrêté anti-prostitution, elle a gueulé, elle a revendiqué et elle a même manifesté.
Et puisqu’elle est fière de son métier, elle l’a fait à visage découvert. C’est tellement rare que tous les journalistes se sont précipités sur elle. Et quand elle a décidé d’attaquer l’arrêté devant le tribunal administratif (lire encadré), on est venu de la France entière pour l’interviewer. Ses copines camerounaises la soutiennent et lui délèguent leur parole.
Pour elle, le rapport de force peut aussi être en faveur des prostituées. Il suffit de ne pas bouger malgré les PV et les rondes incessantes de tous les corps de police. “Une fois des CRS sont venus pendant plusieurs jours de suite pour nous faire dégager. On a laissé nos camionnettes et on est venu tapiner à pied. Pour leur montrer. Ils sont finalement repartis.” Et les filles ont ramené leurs camions.

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