Gilles Lipovetski : “L’Homme sera augmenté"

Lyon Capitale. Nanotechnologies, biotechnologies, développement des réseaux numériques… À quoi risque de ressembler notre vie dans 20 ans ?

Gilles Lipvetski : Avec la révolution du numérique et des nanotechnologies, on va pouvoir transformer à l’échelle planétaire l’espérance de vie. Dans un siècle, on peut se demander jusqu’où ça ira. Jusque là, on était dans le maintien de la vie telle qu’elle était. Demain, rien ne dit que l’Homme n’ait pas les capacités de bricoler le vivant et d’aller très loin dans cette logique. On commencera certainement à changer des pièces de l’individu. On vivra, aussi, avec de plus en plus de robots.
L’individu de demain vivra-t-il, certes activement, mais replié derrière ses écrans ?

Il y a une lecture apocalyptique du futur : le webmonde conduit à une sorte d’addiction à l’écran qui nous permet de communiquer toujours plus avec des gens qu’on ne rencontre jamais. C’est un facteur d’isolement et de désocialisation. La virtualisation serait même le tombeau de l’existence incarnée. Je ne partage pas cette lecture. Plus les gens auront des possibilités de rencontres virtuelles, de télécommunication, plus il y aura le besoin de se retrouver. Les faits ne donnent pas raison au schéma apocalyptique : les bars, les restaurants, les festivals, les manifestations live, il y a du monde dans les rues piétonnes et les centres commerciaux... tout est plein alors que ça devrait être l’inverse.

Et le bonheur ?

Dans la société hypertechnologique que nous connaissons déjà, les gens n’ont jamais été autant stressés. La technologie apporte davantage d’autonomie de programmation de sa vie, de choix, de longévité, de contrôle sur son corps. Mais en même temps, tout ça se paye : plus d’anxiété, plus d’informations, plus de malaise. Ça donne plus de liberté mais pas plus de bonheur. Par exemple, en matière de loisir et de communication à la maison, Internet est plutôt un progrès. Mais au travail, l’informatisation pose problème. Elle s’accompagne d’un stress plus grand pour les salariés qui doivent tout faire plus vite. L’instantané crée le stress de la décision, de ne pas y arriver.

Avec des machines qui s’humanisent et des hommes qui se machinisent, à quoi ressemblera l’Homme de demain ?

L’homme sera augmenté, dans toutes ses capacités mémorielles, physiques, intellectuelles, par un bricolage sur les gênes et en introduisant un certain nombre de mécanismes. D’ores et déjà, ça existe à une échelle réduite avec les produits pharmaceutiques qui permettent le dopage. Les transhumanistes ont raison de croire à cet homme augmenté par la science et la technique. Mais pas dans une ou deux générations. Il faudra attendre 100 ou 200 ans. On vit une rupture technologique car on commence à toucher aux gènes. On commence par les plantes. Ce n’est que le début. Personne n’a d’assurance sur l’avenir.

Quels sont les contre-pouvoirs qui nous permettent de nous prémunir des dérives sécuritaires et eugénistes ?

Le respect de la personne et les religions. Toute la question est de savoir si ces contre-pouvoirs seront à même d’arrêter le mouvement de l’hypertechnologie. Je crains que non. C’est la loi de Gabor : “tout ce qui est techniquement possible se réalisera”. Parce que, de la même manière, on n’a pas pu arrêter le développement de l’arme nucléaire. Parce qu’on ne dira pas que telle ou telle technologie rendra les hommes esclaves mais qu’elle servira à améliorer les conditions de vie. Imaginons qu’on dispose d’une banque de données qui permettra de “réparer” le corps. Si vous êtes hyper-religieux, vous allez dire non. Mais si vous ne l’êtes pas ? La science apporte un argument de poids pour l’allongement de la vie et le bien-être. Et comme le disait déjà Tocqueville, le bien-être est la grande passion démocratique. On voudra donc plus de bien-être. Par ailleurs, on a déjà cloné une brebis, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas le faire pour les Hommes ?

Quels risques voyez-vous au clonage ?

Il y a des choses acceptables, d’autres non. L’humanité n’existe que par la diversité. Donc, si nous supprimons la diversité, nous nions l’humanité.

Le développement des micro-puces, fait craindre un flicage généralisé de notre vie. Le futur sera-t-il sécuritaire ?

Oui, pour des raisons sociologiques. Nos sociétés sont amenées à être de plus en plus chaotiques, avec moins de contrôles rigides. Autrefois, les religions tenaient les individus. Aujourd’hui, les Eglises demeurent mais elles ne parviennent plus à exercer un contrôle ni sur les comportements, ni sur les croyances. La dynamique de la consommation a conduit à une grande individualisation qui entraîne une sorte d’anxiété, faute de socialisation et d’encadrement communautaire. C’est ce contexte qui génère des troubles psychopathologiques et sociaux.

Pour se rassurer, les gens demanderont plus de sécuritaire. Regardez les “gate communities” aux Etats-Unis, au Brésil et un peu partout. Des néo-villes surveillées, avec des règlements à part, télésurveillance, des badges pour les habitants… 30 millions de riches Américains vivent dans ce cadre-là. Le reste de la société ressemble au film Mad Max.

Qui peut s’opposer à la montée du sécuritaire ?

C’est le propre du politique, dans une société démocratique, de fixer des limites à l’utilisation de des technologies. Les contre-pouvoirs dénonceront donc des éventuels abus sur les libertés individuelles. Mais ça se fera quand même. Aujourd’hui, aucun immeuble n’a pas de digicode. Il y a vingt ans, ça n’existait pas.

L’auteur du roman d’anticipation 1984, George Orwell, avait-il raison ?

Non. Lui imaginait une dictature politique avec un Big Brother qui surveille tout. Or les libertés fondamentales, dans nos sociétés, ne sont pas menacées. Elles sont en tension avec d’autres aspects. La pente de nos sociétés est de revendiquer toujours plus de liberté mais en même temps toujours plus de sécurité. Donc à un moment, forcément, ça coince. Par contre, on peut avoir plus d’inquiétude en regardant du côté d’Huxley et de son Meilleur des mondes dans lequel des bébés naissent des machines. Même si sa vision est très apocalyptique.

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