Bijouterie Jaeger-LeCoultre : pourquoi la police n’a pas empêché le braquage

Intensément surveillé par les enquêteurs, ce groupe de braqueurs avait redoublé d’activités ces derniers jours. Anticipant le passage à l’acte, la brigade de recherche et d’intervention avait mis en place un dispositif pour les cueillir après leur forfait. Les trois individus arrêtés ont « entre 12 et 18 antécédents judiciaires ». Ils sont depuis restés muets.

(Réactualisé le 23 juin)

La piste d’anciens braqueurs
Dans le braquage de la bijouterie de luxe Jaeger-LeCoultre, commis le 1er juin rue Gasparin (2e) par cinq individus encagoulés et armés, une piste sérieuse émerge : deux “belles” équipes tombées en 1997 pour une série de braquages de banques dans l’agglo lyonnaise, et dont la plupart des membres sont sortis de prison l’année dernière, intéresseraient particulièrement les enquêteurs.

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On en sait un peu plus sur le braquage de la bijouterie Loubet Jaeger-LeCoultre. Mardi 1er juin, vers 13h55, une Audi RS6 noire, gyrophare sur le toit, se met en travers de la rue Gasparin (2e arrondissement), au niveau du numéro 6. C'est ici que se trouve l'enseigne Loubet Jaeger-LeCoultre, un horloger suisse de luxe.

Cinq hommes, uniformes siglés police nationale, armés de deux kalachnikov chargées, d'un pistolet semi-automatique russe de type Makarov, d'un revolver, d'une massue, d'une hache et d'une disqueuse thermique, entrent dans la bijouterie. Un homme reste devant, AK 47 en main, pour dissuader les curieux et surveiller l'éventuelle arrivée de (vrais) policiers. En quelques minutes, le commando fait main basse sur les bijoux exposés en vitrine, en cassant les devantures. L'attaque est fulgurante. Puis les malfaiteurs repartent à bord de leur puissante Audi RS6 (V10 biturbo de 580 chevaux, le 0 à 100 km/h en 4,5 secondes) car-jackée quelques jours auparavant dans la banlieue de Genève. Quelques fumigènes pour masquer leur fuite, en créant un nuage de fumée et le commando part en direction de Caluire. Sans se presser.

Surveillance étroite

A ce moment, les cinq larrons sont à mille lieux de s'imaginer que leur petit manège est sous surveillance étroite de la fine fleur des hommes de la PJ de Lyon. « On avait repéré l'équipe il y a une dizaine de jours » explique Claude Catto, directeur de la police judiciaire. Un box, à Caluire, était l'objet de toutes les attentions. Les limiers lyonnais avaient vu rentrer la fameuse Audi noire et repéré quelques aller-retours, souvent nocturnes, dans le garage. En d'autres termes, c'est certainement à ces occasions que tout le matériel (gilets pare-balles dérobés dans un centre de formation de la police, armes, etc.) a été acheminé. « Dans la nuit de dimanche à lundi, les choses se sont précipitées. On a vu une agitation importante autour du box" continue raconte Claude Catto. La PJ sait alors qu'il se prépare un gros coup. Qui se produit le mardi 1er juin, et signalé, quasi en temps réel, sur un canal de la police.. Mais il était inimaginable d'intervenir avant et pendant l'opération.

Ci-dessus, debout, Michel Neyret, n°2 de la PJ lyonnaise, sur les lieux du braquage, quelques minutes après le braquage.

Les Kalachnikov étaient armées de balles blindées

« Un chargeur était engagé dans chaque Kalachnikov, une cartouche dans le canon, démêle, encore abasourdi, Marc Désert, procureur de la République de Lyon. Ils n'avaient donc pas exclus de tirer ». Mieux, les 30 cartouches retrouvées dans les chargeurs étaient blindées... Les premières interpellations se sont faites le jour même, à 14h25, à peine une demi-heure après le braquage. Car pendant le hold-up justement, un dispositif avait été mis en place par la brigade de recherche et d'intervention. « On savait qu'ils allaient faire un hold-up et qu'ils allaient revenir », éclaircit Michel Neyret, n°2 de la PJ.

Problème : les braqueurs avaient prévu, non pas un box, mais deux box. L'un souterrain, rue Jean Moulin, d'où ils sont partis, l'autre, 500 m plus loin, avenue Frédéric Mistral, en « aérien ». Les voyous ont alors « éclaté » en plusieurs groupes. Du coup, il était très difficile pour les policiers en armes – une vingtaine d'hommes dispersés en deux groupes, l'un de 5, l'autre de 15 – d'intervenir en toute sécurité. Deux hommes ont néanmoins été interpellés alors qu'il repartait à bord d'une de leur voiture. L'un d'eux a d'ailleurs tenté d'expliquer sa présence en disant qu'il faisait de l'auto-stop... En vain. Un troisième homme a été interpellé mercredi aux aurores, à son domicile... à savoir le centre de semi-liberté, le braqueur étant en libération conditionnelle suite à d'autres condamnations.

De 22 à 25 ans et de multiples antécédents judiciaires

Un quatrième homme serait aussi entre les mains de la PJ. On attend de savoir s'il faisait partie de l'équipe. Les braqueurs, âgés de 22, 23 et 25 ans, ont « entre 12 et 18 antécédents judiciaires et des condamnations pour vol avec recel, vol avec arme, port d'arme... » allègue le procureur. Et sont originaires des banlieues de Vaulx-en-Velin et de Bron. Standing « extrêmement dangereux » selon le patron de l'antigang, Thierry Sabot.

Pendant leur garde à vue, les gangsters n'ont pipé mot. « Un mutisme complet ». Pour l'heure, rien ne permet de faire le moindre rapprochement avec les treize autres braquages de métaux précieux et de bijouteries perpétrés depuis huit mois. Mais le mode opératoire n'est pas sans rappeler le braquage du casino Le Pharaon, à la Cité Internationale, le 4 avril dernier, « les braqueurs ayant aussi une scie circulaire dans leur équipement, dont ils s'étaient alors servis », continue Michel Neyret. Pour le n° 2 de la PJ, « ces hommes agissent à leur compte ». Le cabas à carreaux bleu et blanc version Tati qui contenant le butin a été retrouvé dans l'Audi S6. Un sac d'une bonne vingtaine de kilos dans lequel doivent s'entasser les bijoux Jaeger-LeCoultre d'une valeur d'environ un million d'euros. Car ce sac, personne ne peut légalement l'ouvrir sans la présence d'une personne ayant assisté au braquage. Or, pour l'heure, les braqueurs sont muets comme des carpes. L'enquête a été confiée à la JIRS de Lyon (juridiction inter-régionale spécialisée), regroupement de magistrats du parquet et de l’instruction notamment spécialisés en matière de criminalité organisée.

Des rapprochements entre un go-fast et un vol de métaux précieux

De source policière, des "rapprochements" auraient pu être faits entre un gros trafic démantelé en mars dernier par l'antigang lyonnais (110 kilos d'héroïne, 85 kilos de cocaïne trouvés dans une planque de Saint-Genis-les-Ollières, transportés par go-fast) et un vol de métaux précieux commis ces derniers mois dans l'agglo lyonnaise. Apparemment, dans ce cas précis, l'or aurait pu servir à financer un trafic de stups très lucratif (dont la valeur marchande a été estimée entre 2 et 3 millions d'euros). La question, en l'état actuel des recherches, est de savoir si le lien est "systématique". Rien n'est moins sûr. "Mais si les types arrivent à revendre leur butin à 10 % du prix, c'est déjà bien". Pour capitaliser dans le juteux trafic de stups... ?

Jeudi 3 juin, en fin de matinée, le préfet de région Jacques Gérault, accompagné de Olivier Magnaval, son préfet délégué à la sécurité et à la défense, est venu "féliciter et rendre hommage" la trentaine d'hommes de la BRI (brigade de recherche et d'intervention) et de la BCRB (brigade criminelle de répression du banditisme) "pour leur immense sang-froid, leur très grande compétence professionnelle et leur très belle équipe". Un fait plutôt rare qui témoigne de la volonté de démêler les fils, ô combien embrouillés, de cette vague de braquages.

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1 commentaire
  1. Elyonor - 3 juin 2010

    Attendons nos bueaux fleurons intellectuels justifier tout cela par un échec de l'intégration et de la mixité sociale dans les banlieues. Je vais bien, tout va bien... !

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