À Lyon, la fin de l’affaire Clearstream 1

JUSTICE – L’épilogue de l’affaire "journalistique" du dossier Clearstream s’est joué hier, mardi 13 septembre, à Lyon. L’épilogue "politique" a eu lieu ce mercredi à Paris avec la relaxe de Dominique de Villepin. Blanchi de ses condamnations pour diffamation contre la firme luxembourgeoise, le journaliste Denis Robert a réclamé 3,6 millions d’euros à Clearstream.

Une petite salle triste, fardée de néons avec des baies vitrées translucides pour masquer l’agitation du cours Lafayette (Lyon 3e). Trois ou quatre rangées de chaises et des tables drapées de rouge pour bien marquer qu’ici se joue quelque chose de solennel. Le décor a l’air d’une salle de classe étriquée d’un lycée mal équipé. Il s’agit pourtant d’une salle d’audience dans une annexe de la Cour d’appel de Lyon.

Et c’est là que se tenait, mardi 13 septembre, le procès en réparation de Denis Robert dans l’affaire Clearstream. Hasard du calendrier, alors que l’épilogue de l’affaire Clearstream 1 s’est joué dans une salle d’audience presque miteuse de Lyon, la Cour d’appel de Paris a prononcé ce mercredi la relaxe de Dominique de Villepin dans Clearstream 2, l’affaire où est jugée la conspiration présumée de l’ancien Premier ministre contre son rival, Nicolas Sarkozy.

3,6 millions d’euros

Après plus de dix ans de procédures pour diffamation à son encontre, Denis Robert a réclamé 3,6 millions d’euros à Clearstream au titre des dommages et intérêts. "Ça ne me semble pas incohérent quand on a vécu tout ce que j’ai vécu", commente Denis Robert, qui ajoute : "contrairement aux Etats-Unis, la France n’a pas une tradition d’indemnisation pour un journaliste. J’espère que la Cour d’Appel de Lyon va innover".

L’audience a cependant dû être pénible à vivre pour Denis Robert. Car l’avocat de Clearstream, Christophe Belloc, a cherché à refaire le procès en diffamation du journaliste en dépit de l’annulation, par la cour de cassation le 2 février dernier, des trois condamnations de M. Robert prononcée par la cour d’appel de Paris en 2008 pour un documentaire diffusé sur Canal+, Les Dissimulateurs, et pour ses deux livres-enquêtes Révélation$ et La boîte noire.

Selon les termes de sa plaidoirie, M. Belloc a estimé que la cour de cassation a retenu "la bonne foi du journaliste (…) mais ne remet pas en cause le caractère diffamatoire de la décision de la cour d’appel de Paris". En clair, et par l’absurde, les arrêts de la cour suprême annulant les condamnations de Denis Robert pour diffamation n’auraient pas annulé… la diffamation selon l'avocat de Clearstream.

Citations

Or, les arrêts de la cour de cassation stipule bien que les condamnations pour diffamation de la cour d’appel de Paris ont violé l’article 10 de la convention européenne des droits de l’homme sur la liberté d’expression. Les termes des arrêts de la plus haute juridiction française sont en effet explicites : alors "que le caractère d’intérêt général des sujets abordés [dans les ouvrages ou le documentaire] (…) autorisait l’immodération des propos de l’auteur, la cour d’appel [de Paris] a violé l’article 10 de la convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales".

L’avocat de Clearstream a également convoqué les pluies de critiques adressées à Denis Robert par certains de ses confères. Ainsi, sans qu’ils soient présents à l’audience, M. Belloc a cependant fait témoigner l’ancien directeur du journal Le Monde, Edwy Plenel ou encore le journaliste d’investigation Éric Decouty en citant des articles de presse ou des correspondances personnelles extrêmement critiques à l’égard de M. Robert. "Les citations sont un peu sorties de leur contexte. Il y a des gens qui ne m’aiment pas. Ils l’écrivent et c’est leur droit", a résumé Denis Robert à l’issue de l’audience.

En rejouant le procès, M. Belloc est revenu sur les erreurs de Denis Robert. Notamment sur ce fameux compte DGSE présent sur les listings bancaire de la firme luxembourgeoise. Au vu des sigles, le journaliste avait naïvement attribué ce compte aux services secrets français alors qu’il ne s’agissait en réalité que d’un compte de la banque de France.

Préjudices

L’avocate de Denis Robert, Bénédicte Litzler, a pour sa part rappelé les préjudices professionnels, financiers et d’images qu’ont coûté ces dix années "d’acharnement judiciaire" à l’égard de son client "Quand l'affaire Clearstream a commencé, il avait 40 ans, aujourd'hui il en a 53. (...) Le but de Clearstream était de sanctionner Denis Robert pour le essayer de le détruire. Le but était de chercher à le baillonner en tant que journaliste d'investigation" a-t-elle plaidé. "Il n’a jamais autant travailler depuis Clearstream !" a rétorqué M. Belloc. "Il a écrit 5 ouvrages, deux documentaires, une BD. Il s’est fait une notoriété extraordinaire avec cette affaire. Soutenir après avoir développé une monomanie, une obsession depuis 10 ans, que ça l’aurait empêché de travailler, c’est se tromper de cibles".

Me Litzler rappelle cependant que Denis Robert a été contraint d'abandonner plusieurs projets professionnels : "J'ai présenté à la cour 9 attestions de producteurs, de directeurs de chaîne de télévision et d'éditeurs qui expliquent comment des projets ont dû être abandonnés en raison d'un principe de précaution que M. Robert se voit opposé du fait de l'acharnement judiciaire de Clearstream".

Un corbeau dans la salle

L’avocat de la chambre de compensation a par ailleurs imputé à Denis Robert la responsabilité de l’affaire Clearstream 2, celle des faux listings, dans laquelle le journaliste a été relaxé en janvier 2010. Maître Belloc a cité en effet un entretien de Denis Robert dans Le Point dans lequel il déclare « si on laisse les juges faire leur travail et si le corbeau reste vivant et actif, les révélations vont pleuvoir et le scandale irrémédiablement enfler ». Pour l’avocat de Clearstream, "Denis Robert est intellectuellement à l’origine des lettres du corbeau (…) Il a validé la démarche du corbeau en volant à son secours".

Et précisément, l’un des corbeaux de l’affaire Clearstream était présent à cette audience. En simple spectateur. Il s’agit de Bernard Monnot, un banquier lyonnais qui avait envoyé des listings non falsifiés au juge Renaud Van Ruymbeke. Monnot s’était vu attribuer le statut de témoin assisté dans l’affaire des faux listings. Depuis, il était furieux contre son ami Denis Robert. À l’issue de l’audience, le corbeau s’est réconcilié avec le journaliste : "Il faut le protéger lui" a-t-il glissé en désignant M. Robert. La cour rendra son arrêt le 29 novembre prochain.

Mis à jour à 18h44

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Canal+ et Pierre Lescure se sont « invités » au procès de Lyon

  • Pour avoir diffusé le documentaire de Denis Robert, Les Dissimulateurs, Canal+ a été condamné en 2008 par la cour d’appel de Paris. À l’époque, la chaîne cryptée ne s’était pas pourvue en cassation. Elle estime cependant que l’annulation des arrêts de la cour d’appel de Paris par la cour de cassation doit quand même lui profiter. C’est pourquoi, Pierre Lescure et Canal+, dont il était le patron au moment de la diffusion du documentaire, se sont invités devant la cour d’appel de Lyon et réclament 100 000 euros à la société Clearstream au titre des dommages et intérêts.
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