Jean Furtos : "Cadres et SDF sont atteints de la même pathologie"


Par Laurent Burlet ,  Paul Terra
Publié le 14/09/2009  à 11:42
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Jean Furtos : "Cadres et SDF sont atteints de la même pathologie"

Entretien avec Jean Furtos, psychiatre, spécialiste de la souffrance psycho-sociale.

Jean Furtos décrypte les mécanismes de précarité qui mène à l'auto-exclusion. Même chez les plus actifs... (Article paru dans le numéro d'avril de Lyon Capitale)

Lyon Capitale. La demande de prise en charge psychologique augmente fortement. Comment l'expliquez-vous ?
Jean Furtos : "Les soins ont augmenté parce qu'auparavant on ne soignait que la grande folie. La souffrance personnelle a été banalisée. C'est entré dans les normes culturelles : si on souffre on va voir un psy. Et on le voit à tous les âges".

Comment est tombé ce tabou ?
"C'est le fait d'une société individualiste. Dans une société des individus, nous sommes d'avantage centrés sur nous-même. Encore maintenant dans un certain nombre de langues, le mot dépression n'existe pas. En arabe ou en Wolof, il y a quelques années il était impossible de dire "je suis déprimé". Aujourd'hui, nous avons exporté la dépression et les antidépresseurs dans les pays pauvres. Les problèmes sont dépolitisés : "tu es mal, c'est ton problème, soigne toi" ou encore "tu es stressé, soigne-toi". La responsabilité individuelle est accentuée au détriment de la vie de groupe".

Cela veut-il dire aussi que l'on souffre plus qu'avant ?
"J'ai repéré, dans nos travaux, le rôle de la précarité sur la souffrance psychique. On a commencé à en parler dans les années 90. A l'époque, on parlait de chômage de longue durée, d'exclusion. Aujourd'hui, la précarité n'est plus la même, elle détruit plus que la pauvreté. Il faut dissocier la pauvreté qui est d'avoir peu, de la précarité qui touche dorénavant des cadres supérieurs. Ces derniers peuvent présenter les mêmes symptômes de précarité que des SDF".

La précarité ne concerne-t-elle pas qu'une partie de la population ?
"Elle touche tout le monde. Il est de plus en plus difficile d'avoir confiance en soi, en autrui, dans son travail, aux politiques, dans l'avenir. Une vision décadentiste de notre société s'est installée, renforcée par la crise actuelle. Cette souffrance peut stimuler certaines personnes qui s'en sortent en construisant du réseau, du lien. Mais d'autres perdent la capacité à demander de l'aide et évoluent, même s'ils ont du travail, vers un isolement puis une paranoïa : "les gens me veulent du mal". L'étape suivante est l'auto-exclusion. L'individu ne se sent plus digne d'appartenir à l'humanité, à son groupe social. Ce syndrome s'observe dans toutes les couches de la société. Des gens de la rue aux grands traders".

En quoi la confiance est-elle nécessaire à la vie en société ?
"La confiance est ce qui permet aux liens humains de ne pas être vécus comme terrifiants, paranoïaques. Se rapprocher les uns des autres fait peur. Ce n'est pas pour rien qu'il y a beaucoup de phobies sociales. La confiance permet de se rapprocher et d'avoir des projets ensemble, d'accepter qu'une promesse puisse être tenue. Il ne peut y avoir de lien si l'on n'a pas confiance dans la promesse d'autrui. Et cela s'appuie sur notre vulnérabilité fondamentale, le fait d'avoir besoin des autres pour vivre".

Et l'auto-exclusion, quelle conséquence a-t-elle ?
"L'auto exclusion peut amener un certain nombre de signes de coupures avec soi-même : anesthésie partielle du corps comme le mal de dos, ne plus rien ressentir, ne plus penser. L'humain a la capacité de se faire du mal avec son psychisme, s'empêcher de vivre. C'est une sorte de mécanisme de défense. Quand on l'utilise pendant deux heures, cela ne pose pas de problèmes. Quand on l'installe dans le temps, on parle alors de pathologie. Il s'agit d'une des maladies de notre temps : faire la grève soi-même..."

Quels comportements cette nouvelle pathologie entraînent-elles ?
"Une abolition de la demande : plus vous allez mal moins vous demandez d'aide, avec une sorte d'inversion de la demande : les individus racontent des choses sans rapport à la personne qui pourrait les écouter. Au psychiatre, ils demandent un logement ; et à l'assistant social, ils demandent une aide psychique. Les gens rompent avec les personnes dont ils sont les plus proches. C'est une errance. Celle d'un SDF qui va de ville en ville ou celle d'un PDG qui va d'Hilton en Hilton en abandonnant sa famille. Le lien social est rompu."

Jean Furtos est le directeur scientifique de l'Observatoire Régional sur la Souffrance Psychique En Rapport avec l'Exclusion - Observatoire National en Santé Mentale et Précarité (ORSPERE-ONSMP), situé à l'hôpital du Vinatier de Lyon. Son dernier ouvrage : Les cliniques de la précarité, aux éditions Masson, déc 2008.

L'OMS s'inquiète des effets de la crise sur la santé mentale
Citée par le Figaro du 13 octobre 2008, la directrice générale de l'OMS, Margaret Chan, a déclaré lors d'une rencontre avec des spécialistes des troubles mentaux : "Nous ne devrions pas sous-estimer les turbulences et les conséquences probables de la crise financière. Il ne faudra pas être surpris de voir plus de personnes stressées, plus de suicides et plus de désordres mentaux".

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Vos réactions
3 commentaires

Certes, les propos de Jean FURTOS ont le mérite de retenir l'attention sur ce grave sujet par leur teneur caricaturale. Mais il faut croire qu'il lui manque l'expérience des SDF. La différence avec les cadres, c'est que si ceux-cis trouvent dans la précarité un objet anxiogène, les SDF, eux, ont déjà largement dépassé les limites de la précarité. Ils sont au delà de ces souffrances. Leur vie est souffrance dans tous ses aspects : économiques, affectifs, sanitaires, psychiques, etc... Ce n'est heureusement pas le cas des cadres, même si leur ressenti est douloureux. Cette comparaison est non seulement inutile mais dangereuse. Sauf pour son auteur qui trouve là une promotion étrange...

Signaler un abus | le 15/09/2009  à 11:47 | Posté par  sogood  

La confiance...D'après John Nash (Dilemme du prisonnier) elle est impossible car lorsque l'humain se projette et anticipe, il trahirait le premier par peur d'être trahi...Que dire d'une société où la confiance est sans cesse mise à mal ! Que dire quand ceux qui ont du pouvoir sont ceux-là aussi qui connaissent extrêmement bien les mécanismes de la peur et de la culpabilisation ? Des responsables dans lesquels nous ne nous RECONAISSONS PAS ! (crise de confiance dans les référents tutélaires ;-)) La crise...est intérieure. La troisième guerre mondiale est psychologique. Trop de communications persuasives émanant de "sources" données pour compétentes nous font violence et détruisent nos systèmes de valeurs à échelle humaine (intérieures). Alors il y a réactance : méfiance, doutes, combat contre des choses invisibles..."connais-toi toi-même" "quand je vous parle de moi je vous parle de vous" Lorsque le mépris de l'autre aura disparu, lorsque le mépris de soi aura disparu...lorsque ceux qui entendent prendre des décisions pour l'intérêt général, connaîtront vraiment l'intérêt général parce qu'ils auront sincèrement travaillé à le faire...Lorsque ils cesseront de prétendre savoir ce qu'ils ne connaissent pas...Bah...En attendant j'espère que des psys compétents prendront la parole, pour expliquer, avec patience, ce qu'ils savent des intérêts personnels et particuliers, qui peuvent parfaitement s'accorder...voire qui le doivent...Humanité je t'aime. Et y'en a marre des précipices ;-)

Signaler un abus | le 15/09/2009  à 13:29 | Posté par  Grecque  

El Dr., Furtos, estuvo de visita por Montevideo. En esa oportunidad y por suerte lo ecuché en la Facultad de Psicología, de la que soy egresada.
Para mí es alguien que nos aporta muchísimo!. El medio en el que trabajo también es como él describe en el que las personas muestran ese dolor , tan tremendo y difícil de tratar.
Sigo leyendo el material que he podido conseguir sobre los "carenciados", la exclusión, y eso que parece ser una forclusión.
No quería dejar pasar este momento, para decirle : Gracias, ha pasado a ser uno de los referentes más importantes , para mí.
Segura de que retornará , le digo, no deje de pasar por La Cruz de Carrasco, Policlíniuca de la RAP. ASSE. (Salud Pública). Creo que si no viene él nadie más entiende esto , y para nuestra formación y atención a estos pacientes es MUY importante que lo escuchen a él.

Afectuosos saludos.
Cristina Rossi
Psicóloga
Teléfonos: 5257024 ; 094081886

Signaler un abus | le 20/03/2010  à 12:26 | Posté par  Cristina Rossi  

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