Dossier Foot : “Le sport est une machine à faire penser”

Isabelle Queval est philosophe, maître de conférences à l’université Paris-Descartes. Elle explique à Lyon Capitale pourquoi nous sommes tant fascinés par le football et en quoi le sport aujourd’hui bouleverse nos comportements. (Dossier paru en janvier 2009 dans Lyon Capitale n°674.)

Lyon Capitale : En dehors des poncifs communément admis pour expliquer la fascination massive pour le football (simplicité et popularité du jeu), peut-on identifier d’autres explications pour rendre compte de cette idôlatrie pour le football ?

Isabelle Queval : Ce que vous appelez des poncifs structure aussi l’un des jeux les plus vieux qui soient, le jeu de ballon. La simplicité du football facilite à la fois sa pratique de compétition et sa spectacularisation. À partir de là d’innombrables transferts sont possibles qui voient des individus isolés, des supporters, des cultures ou communautés extrêmement différentes s’approprier ce jeu comme enjeu. Il n’est donc pas étonnant que le sport le plus universel soit aussi celui qui manifeste les excès les plus marqués : en termes de retombées financières, de déchaînement des foules, d’idôlatrie de ses champions. Le football extrêmise ce que peut exhiber et signifier le sport de haut niveau, quand le sport de haut niveau lui-même est le lieu de catalyse d’une forme de démesure sociale.

Le sport en général et le football en particulier sont-ils les lieux de l’apolitisme le plus absolu ou au contraire les lieux de l’incarnation le plus vrai du politique ?

Le sport est politique de par son omniprésence sociale et médiatique, les enjeux économiques et géopolitiques qu’il implique. Les sens du sport sont hors du sport. Machine à faire penser, le sport a cette propriété d’absorber et de recycler les idéologies politiques dans des versions que le XXème siècle a montrées très différentes : fascisme, communisme, ultra-capitalisme, démocratie et juridisme hérités des Lumières.

En tant qu’il oscille toujours entre beauté et performance, le corps sportif n’est-il pas le médium privilégié de la marchandisation et de son corollaire de la société de consommation ?

Le sport oscille entre beauté et performance, comme il oscille entre santé et performance, à condition bien sûr de spécifier sport de masse et sport de haut niveau. Les deux témoignent d’une “sportivisation” des mœurs et des corps et de l’efficience de ce que j’appelle le “paradigme médico-sportif”, celui-ci activant un néo-hygiénisme ambiant. Mais le sport de haut niveau, lieu de l’excès et de la démesure contredit parfois, par son instrumentalisation des corps, les critères qu’on pourrait dire être ceux de la beauté et de la santé. Le corps est alors multiplement objet de consommation : par la sculpture de soi qui apparaît comme un destin contemporain (santé, beauté, jeunesse éternelle, forme). Par le spectacle de la performance et la création, dans le sport de haut niveau, d’un corps prototype, surentraîné, dopé, appareillé. Les deux, répondant aux conséquences d’un effondrement des grandes transcendances - religieuses, politiques - et signent un matérialisme triomphant, une centration de l’identité contemporaine sur le corps, une obsession de la mesure de la performance.

Cette obsession de la performance n’oblige-t-elle pas à une relation érotique avec le corps ?

Le sport peut avoir un sens érotique : beauté du geste, mode, exhibition physique. Il peut aussi proposer une relecture du masculin/féminin qui stimule d’ailleurs le marketing. Le registre des modèles s’ouvre : aux canons supposés de la virilité et de la féminité, s’ajoutent désormais des modèles féminins androgynisés - corps “secs” de la course de fond, “sculpturaux” de la natation ou de l’aerobic - et des modèles masculins féminisés par l’ “entretien de soi,” l’apprêt cosmétique lié au merchandising et l’affinage des musculatures. Les publicitaires ont imposé le port de la jupe comme marquage hétérosexuel dans le tennis féminin, inventé le maillot rose des rugbymen parisiens ou profilé les corps athlétiques dans des combinaisons, à la fois exaltation et brouillage des identités sexuelles. Icônes de produits cosmétiques, les footballeurs David Beckham et Cristiano Ronaldo ont été qualifiés de “métrosexuels” pour leur sens de l’esthétique et gagné là quelques contrats publicitaires. La stylisation du corps vient compléter celle du geste. L’économie du sport-spectacle instrumentalise alors le repérage du masculin/féminin pour y créer des “niches” et des identifications.

Le football comme opium du peuple le place-t-il comme nouvelle forme d’aliénation des consciences au même titre que la religion ?

Le sport n’est pas une religion car il ne manie pas le sacré, ni ne permet d’y accéder, mais il y a de la religiosité dans le sport, de la superstition et du religere, du lien social. Les améliorations techniques - gros plans, caméras subjectives, micros sur le terrain, ralentis - complètent la théâtralisation du sport et contribuent à ce que s’écrive son récit. Rien de religieux, ni de sacré, ni de magique là-dedans, mais de forts moments d’émotions collectives, d’empathie, de communion. Le sport est un très beau spectacle, mais pas une messe.

Sommaire du Dossier Foot paru en janvier 2009  :

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