Claude Puel : “Oui, je suis touché”

Même si lui prétend le contraire, force est de constater que Claude Puel est plus détendu et souriant en ce début d’année 2011. Lors de notre entretien, l’entraîneur général de l’OL n’a éludé aucune question. Et affirmé qu’il ira au bout de son contrat le liant à Lyon jusqu’en juin 2012. (Entretien paru dans le magazine Lyon Capitale du mois de février 2011).

Lyon Capitale : Les six derniers mois ont-ils été les plus difficiles que vous ayez connus en tant qu’entraîneur ?

Claude Puel  : Ça a été particulier. Ils ont été difficiles. Mais bon, à Monaco, ça n’a pas été évident la dernière année, les deux premières années à Lille non plus. Après, c’était moins répercuté dans les médias et dans la France profonde.

Publiquement, vous ne cessez de dire que vous êtes blindé, insensible aux critiques, etc. Franchement, on ne vous croit pas...

(Éclats de rire).

Attendez, vous n’allez pas nous faire croire que vous vivez bien toutes les critiques. Vous êtes un être humain comme un autre, donc forcément sensible à ce qui se passe...

C’est vrai que c’est particulier, dans la mesure où je ne pense pas qu’il y ait eu beaucoup d’entraîneurs qui ont vécu ce que j’ai connu. Que ce soit en France ou à l’étranger. Je prends ça comme un challenge, comme des défis à relever. Il est inconcevable pour moi de baisser la tête, de ne pas affronter l’adversité, de ne pas répondre présent. C’est ancré en moi. C’est ma marque de fabrique. Maintenant, oui, ça fait mal, car il faut lutter, il y a de l’adversité. Mais c’est quelque chose à quoi je suis préparé. C’est de la compétition. Il n’est pas question de lâcher. Au contraire, il faut montrer, surtout aux joueurs, que rien ne doit nous déstabiliser. Il faut être fort et tracer sa route.

Certes, mais en réagissant ainsi vous cultivez votre image d’homme froid, distant...

Non, mais c’est vrai que, des fois, on aimerait que je montre des faiblesses. Alors, oui, je suis touché, oui, comme vous l’avez dit, je suis un être humain...Seulement, un sportif de haut niveau, il rebondit, il avance. Il n’a pas le temps de s’apitoyer sur son sort. Comme le disait Churchill : un pessimiste voit la difficulté dans chaque opportunité, un optimiste voit l’opportunité dans chaque difficulté. Je le conçois ainsi.

“La France entière voulait voir chuter Lyon”

Comment votre famille a-t-elle vécu cette période ? On pense à vos deux fils qui vivent à Lyon et jouent à l’OL.

J’ai le petit qui a marqué lors du derby contre Saint-Étienne, donc il a rattrapé le coup (rires). Non, mais plus sérieusement, ils le vivent assez bien. Ça les aide à avoir du caractère. Globalement, je pense que la famille a bien réagi.

Vous ne regrettez pas d’avoir conseillé à votre fils Grégoire (1) de rejoindre l’OL ?

Je ne l’ai pas conseillé, je lui ai laissé le choix. Il pouvait signer stagiaire à Lille. Les entraîneurs des jeunes de Lyon l’ont vu jouer et ont estimé qu’il avait sa place au centre. Il a donc eu cette opportunité de rejoindre l’OL. Je lui ai dit que ça serait difficile pour lui étant donné qu’il est le fils de l’entraîneur de l’équipe professionnelle. Mais bon, il était prêt à ça et il ne le regrette pas.

Est-ce que c’est foncièrement différent d’entraîner à Lyon plutôt qu’à Monaco ou Lille ? En quoi est-ce plus passionnant ?

Le cœur du métier ne change pas fondamentalement. Il reste le même. Après, à Monaco, j’avais également des joueurs de qualité qui sont ensuite partis dans tous les grands clubs européens. Il y avait, comme à Lyon, des personnalités, des ego. Je dirais qu’il y avait une pression qu’il fallait se créer de l’intérieur. Il n’y avait pas d’environnement public, médiatique autour de l’AS Monaco. Il fallait être fort dans sa tête pour ne pas se laisser aller, dans un endroit un peu paradisiaque, où on peut très vite tomber dans la facilité. À Lille, on a rebâti une équipe avec des joueurs qui venaient de différents horizons,du centre de formation,de la CFA,de la Ligue 2, qu’on a haussés à un très haut niveau. À Lyon, il y a de grands joueurs. Mais il y a surtout un environnement particulier. C’est un grand club, jalousé, épié, qui fait la une des journaux sportifs et people. C’est quelque chose à prendre en compte.

Vous dites souvent que lors de votre première année à la tête de l’OL, votre équipe aurait dû remporter un titre...

Oui, mais c’est le cas. On a neuf points d’avance à la trêve. On s’est laissé déstabiliser par un environnement très agressif. C’était exacerbé. La France entière voulait voir chuter Lyon. Ils en avaient assez de voir l’OL sacré champion. Les médias ont tenté de créer des conflits qui n’existaient pas. Quelque part, on s’est laissé polluer par ce genre de choses. On a laissé Bordeaux et Marseille revenir dans la course et nous enlever ce titre de champion.

À votre arrivée à Lyon, on a le sentiment que vous avez voulu d’emblée imposer vos règles sans prendre en compte le contexte local...

Oui, certainement, je l’ai peut-être fait de façon trop abrupte. Malgré les titres acquis, le groupe avait perdu un peu de rigueur, de discipline. Il fallait remettre tout ça en place. Quand il y a un changement, ça fait toujours un peu peur. Lorsqu’on n’établit pas de règles internes, il y a des abus. Chacun fait ce qu’il veut et ça ne va pas. On peut me reprocher d’avoir été strict. Mais si vous allez à Barcelone, il y a des règles bien plus sévères que ce que j’ai pu mettre en place à l’Olympique lyonnais. Par rapport au niveau où on veut arriver, je parle de la Ligue des champions, il y a une partie “terrain” mais également “comportement” et “professionnalisme”. Ça fait partie des choses essentielles. Maintenant, c’est rentré dans les mœurs. C’est pris avec beaucoup plus de naturel. Je ne fais pas de la rigueur pour faire de la rigueur. C’est simplement établir des règles qui doivent être respectées par tout le monde. Et quand je dis tout le monde, je ne fais pas de distinction entre les jeunes joueurs et ceux qui ont un statut de “stars”. Ça me paraît essentiel. Chaque joueur est logé à la même enseigne.

Comment qualifieriez-vous vos relations avec vos joueurs ? On a notamment parlé de tensions avec Cris ou Lisandro...

Il se dit beaucoup de choses. Il s’en est dit tellement que je ne vais pas commencer à commenter, justifier ou quoi que ce soit. En début de saison, Lisandro était ombrageux avec moi, les joueurs, les dirigeants... bref avec tout le monde. Il était difficile d’accès car il était blessé. Licha a un sacré caractère et il a mal vécu cette blessure. Après, on en fait tout un pataquès.

Par rapport à ce qui se passe avec les supporters, envisagez-vous de rencontrer les représentants du Kop Virage Nord pour définitivement crever l’abcès ?

J’ai pris beaucoup en ce début de saison, surtout d’un point de vue médiatique. Étant l’entraîneur, bien sûr, j’étais le seul responsable de notre mauvais début de saison. Cette frange de supporters a pris le relais. J’étais le coupable idéal. Celui qui empêchait l’équipe de bien s’exprimer. Vous savez, mon objectif, c’est de servir le club. De répondre présent, de voir mes joueurs évoluer, progresser. Encore une fois, je ne demande pas aux supporters concernés de me comprendre ou de m’encourager. Je leur demande simplement de soutenir leur équipe. C’est ce qu’ils ont fait ces derniers temps et cela fait énormément de bien au groupe.

“C’est important d’avancer tous ensemble”

Lors du stage au Maroc, on vous a vu longuement discuter avec Bernard Lacombe. Vos relations se sont-elles apaisées ?

Quand il y a deux, trois mauvais résultats qui se suivent, automatiquement, on a tendance à monter les gens les uns contre les autres. Surtout dans des périodes qui mériteraient d’avoir plus de calme. C’est un petit peu les progrès qu’on doit faire à Lyon. D’être en capacité de passer les mauvais moments en étant plus posés. De faire preuve en interne de plus de sérénité. L’Olympique lyonnais est un club qui est sujet à pas mal de mouvances, de critiques extérieures, parfois intérieures. C’est important d’avancer tous ensemble. Bernard [Lacombe] aime son club, il le représente. Moi, je ne suis que de passage. Simplement, durant mon passage, j’essaye d’apporter à l’OL. Et notamment toute une partie invisible en termes de structures, de formation, etc., qui prépare le club pour l’avenir.

Que peut apporter au club une personne comme Philippe Sauze ? Lui qui souhaite mettre un peu plus de “fun” à l’OL...

Attendez, Philippe est avant tout le directeur général, ce n’est pas un G.O. (rires). S’il a rejoint le club, c’est avant tout pour ses compétences de dirigeant. Il apporte son expertise, son propre vécu. Comme tous les salariés de l’OL, il travaille pour l’intérêt du club. Après, il vient du monde de l’entreprise, et il s’est vite rendu compte que le football était un monde particulier, impitoyable.

Entre un titre de champion de France et atteindre les demi-finales de la Ligue des champions, que choisissez-vous ?

Pour cette saison ? Je choisis les deux (rires). Même si ça serait bien de retrouver ce titre de champion de France. Quand je suis arrivé à Lyon, ce qui était marquant, que ce soit de la part des dirigeants, du président, ou des supporters, l’attente était au niveau de la Ligue des champions. Personne ne parlait de la Ligue 1. Car tout le monde était rassasié. J’ai senti ça aussi au niveau des joueurs et notamment des plus anciens de l’équipe. Dans les moments cruciaux, on n’a pas fait les efforts nécessaires en championnat car on sentait vraiment que c’était la C1 qui accaparait toutes les attentions. Les joueurs ciblaient ces matchs-là. C’est humain. Ils avaient beaucoup donné pour remporter des titres de L1. Il a fallu ramer pour motiver les joueurs dans le quotidien du championnat, qui est un véritable marathon. Après l’élimination contre Barcelone, la saison était terminée. C’était une vraie dépression. Plus rien ne les intéressait derrière. Ils ne voulaient plus s’entraîner, jouer... Les gens ne s’en rendent pas compte, mais atteindre cette troisième place, ç’a été très costaud.

En tant qu’observateur qui suit le club au quotidien, permettez-nous de vous dire qu’on s’ennuie souvent en regardant les matchs de l’OL. Il y a un manque criant de jeu...

Je ne dirais pas qu’il y a un manque de jeu, mais de régularité. C’est complètement différent. On est capable de faire un bon match et derrière de faire un match médiocre. De faire une mi-temps magnifique et une deuxième mièvre, ou vice-versa. Ce sont ces éléments-là qu’il faut gommer pour obtenir des résultats et être une équipe de haut niveau. Encore une fois, il faut être régulier ! Lorsque Juninho était là, il était capable de débloquer sur coup franc des situations. Ça permettait à l’équipe de se libérer. Encore une fois, on ne peut pas parler de manque de jeu, car on a été en capacité de faire des matchs très aboutis. Si on fait de bonnes performances en Ligue des champions, ce n’est pas par hasard.

“J’ai pour habitude de respecter mes contrats”

Selon vous, quel est le concurrent le plus sérieux dans la course au titre pour l’OL ?

Ils sont plusieurs. Lille, bien sûr, qui possède un effectif dont les postes sont doublés, avec des joueurs de qualité qui ont faim. Marseille sera là aussi. Paris répond présent, il faudra voir avec la succession des matchs. Rennes, qui a des jeunes de qualité ; mais, sur la durée, c’est un point d’interrogation. Pour Bordeaux, il y a moins de certitudes que les autres années ; ils ont beaucoup perdu avec Chamakh et Gourcuff. Après, il peut toujours y avoir une ou deux surprises. Pour être tout à fait franc avec vous, en début de saison, j’avais placé Monaco comme outsider, car je trouve qu’ils ont un bel effectif. Mais ils se sont perdus en route. Il y a un potentiel dans cette équipe.

Envisagez-vous d’aller au bout de votre contrat à l’OL ?

(Long silence.) J’ai pour habitude de respecter mes contrats. Je suis venu à Lyon avec comme objectif sur les quatre ans de gagner la Coupe d’Europe. Ça peut paraître ambitieux, un peu fou. C’est l’ambition du président depuis pas mal de temps. Il faut y croire  ! Pour répondre à cette ambition-là, c’est énormément de travail. C’est avoir un collectif bien huilé. Le niveau de la Ligue des champions n’a pas d’égal. Ça ne souffre pas de l’à-peu-près, il faut être performant dans tous les registres. Il faut une équipe avec de grands joueurs, un collectif avec de la qualité technique, offensive, défensive. Ce n’est pas simplement du fun (rires). C’est du très haut niveau. Si on veut un jour atteindre le Graal, ça passe par là.

Si Jean-Michel Aulas vous propose une prolongation de contrat, est-ce que vous la signez ?

En l’état actuel, je ne pense pas que ça sera le cas (rires). Donc, je ne me pose même pas la question. Simplement, j’ai un contrat que j’honorerai. Il faut remplir les objectifs. Cette année, ça serait important d’aller chercher un titre de champion de France qui sera très disputé, avec de nombreux prétendants. Ça serait un vrai challenge, une super opportunité. Il faut continuer de grandir. Mon cas personnel est secondaire. Je n’y pense pas. Un entraîneur vit dans la précarité. Son action est toujours dans le moyen terme, dans la construction. Même si j’ai conscience que tout peut s’arrêter à tout moment.

(1) Grégoire Puel, 18 ans, évolue depuis cette saison avec l’équipe de CFA de l’Olympique lyonnais.

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