François Devaux avec les avocates des parties civiles © Jeff PACHOUD / AFP

Procès Barbarin jour 2 : “Mes souffrances auraient pu être abrégées”

Après la défense maîtrisée du cardinal Barbarin et les silences de Régine Maire et Pierre Durieux, le procès est entré dans une nouvelle phase ce mardi après-midi avec l'audition des victimes du père Preynat. Lesquelles ont détaillé les faits, crus, face à des avocats de la défense qui essayaient, tant bien que mal, de recentrer les débats sur le terrain juridique.

Au commencement était le verbe. Une parole qui se libère. Qui met fin à quarante ans de réserve. Une parole qui fait entrer le procès dans son moment le plus âpre. Ce mardi après-midi, a commencé l'audition des parties civiles. Leurs mots sont crus. Certains détaillent avec précision ce qu'ils ont subi. Christian Burdet a 11 ans quand il entre dans le groupe scout du père Preynat. Il a toujours aujourd'hui cette apparence du jeune communiant. Pantalon beige, chemise et pull impeccables et cheveux bien rangés. Ses parents adoraient le prêtre. “Il avait un couvert à notre table.” Christian a un handicap auditif depuis la naissance. Il est né à six mois. Sa mère fait part à Preynat de son problème aux oreilles. “Ne vous inquiétez pas, je vais m'occuper de lui”, répond à l'époque le prêtre. Ces mots résonnent encore. “Il avait le regard froid”, précise Christian Burdet. Puis il raconte. Il ne s'agit plus comme hier de “rumeurs”, d'“agressions sexuelles” dont on ne sait pas vraiment ce qu’elles recouvrent. La description est clinique. “Un soir, le père Preynat m'a enfermé dans sa tente. Il m'a serré près de lui. Il sentait le cigare froid. Je détestais ça. Il m’a embrassé sur la bouche en y mettant la langue. Il a commencé à me caresser. Il me prenait la main pour que je fasse pareil. Il m'a dit : “Mon garçon, c'est notre secret, il faut n’en parler à personne.” Il a enlevé mon pantalon pour me caresser. M'a demandé de faire la même chose. Il m'a alors embrassé partout et m'a fait une fellation. Il m'a demandé de faire la même chose. Il m'a allongé sur lui tout en me masturbant. J'avais honte. Il a pris ma main pour que je fasse pareil. Je sentais son sperme couler sur moi. Il a pris une serviette pour m'essuyer le corps, les mains. Je suis retourné dans ma tente me coucher. Je croyais que c'était normal. Je me disais : “Ce n'est pas possible, j'ai couché avec le curé”.”

Chape de plomb

Christian Burdet marque des temps dans son récit. L'assistance est sidérée. Sa voix tremblote, mais ne flanche pas. Pour la première fois depuis lundi matin, la salle s'est tue. Les faits sont là. Ces faits qui ont écrasé de leur poids les années. Les vies. Son petit frère, Didier, a aussi été abusé par le prêtre. Impossible d’en parler à la maison. Quand Bernard Preynat est changé de paroisse, en 1991, après la dénonciation des parents Devaux, le couple Burdet écrit au cardinal Decourtray. Tresse les louanges du prêtre pour qu'il reste en poste. L'histoire des deux frères Burdet ne ressemble pas en tout point à celle des autres victimes. Les situations familiales sont différentes, les caractères et les parcours de vie aussi. Mais tous parlent de cette même chape de plomb “qui s'est abattue” sur leur existence. De ce cerveau qui se met en “off”. L’audience est aphone.

La juge, Brigitte Vernay essaie de recentrer les débats. “Selon vous, quel préjudice avez-vous subi de la part des six personnes citées ?” “S'ils avaient parlé, mes souffrances auraient pu être abrégées plus tôt”, répond Christian Burdet. “Le préjudice, c'est de m'avoir fait supporter, alors que j'étais enfant, la responsabilité de créer de nouvelles victimes en maintenant le père Preynat”, ajoute François Devaux. “Quand on reçoit quelqu'un [le père Preynat, Ndlr] qui révèle être pédophile et qu'on lui fait une promotion derrière, pour moi c'est scandaleux. Aujourd'hui j'ai le sentiment que beaucoup de personnes savaient. Et qu'elles se renvoyaient toutes la balle”, dit le plus âgé des frères Burdet en référence à l'entretien entre le cardinal Barbarin et le prêtre pédophile en 2010 et à la promotion de ce dernier en tant que doyen de plusieurs paroisses en 2013. “Vous étiez majeur, pourquoi ne pas l'avoir fait vous-même ?” rétorque la juge, inexorablement, malgré sa compassion. “J'étais seul”, répondent les huit victimes. Seuls, sans famille, voire contre l'avis des leurs. Seuls face au poids de l'Église, une “institution” pour ces croyants. Seuls face à des faits anciens que certains estiment déjà prescrits. Ce que l'Église n'a pas fait, c'est La Parole libérée qui l'a réalisé. “Que représente cette association pour vous ?” demande la présidente. “Ma vie, lâche Pierre-Emmanuel Germain-Thill. Aujourd'hui, c'est la première fois que j'ai l'impression d'avancer. Que les valises que je traîne depuis vingt-cinq ans sont posées.” (Lyon Capitale a publié un grand entretien avec P-E. Germain-Thill, pour le lire, cliquer ici.) Dans l'affaire Preynat les faits concernant Christian Burdet sont prescrits. “Quand on me l'a annoncé, j'ai eu l'impression que j'avais une maladie incurable.” C'est grâce à l'association que lui aussi dit “se soigner”.

“Mais tout cela fait-il du droit ?”

Voyant le procès basculer dans l'émotion, Me Luciani interroge l'auditoire. “Mais tout cela fait-il du droit ?” Il assure être “bouleversé” par les récits des parties civiles, mais en revient constamment aux lois. “Est-ce que l'action du cardinal vous a empêché de vous rapprocher de l'autorité judiciaire ?” demande l'avocat du cardinal Barbarin. “On ne m’a jamais dit expressément de ne pas porter plainte contre Preynat”, répond Alexandre Hezez, à l'origine de l'affaire. L'homme en robe noire martèle l'article 434-3 du Code pénal (*).“On occupe les débats avec un certain nombre de choses qui nous éloignent de la rigueur du droit. Dans votre audition, on voit très bien ce qui s'est passé, explique-t-il à Mathieu Farcot, une autre victime du père Preynat. Mais aujourd'hui, quel est votre préjudice [lié à la non-dénonciation du cardinal et des autres prévenus, NdlR] ? Parce que le juriste que je suis a besoin de certitudes.” La présidente lui répond : “Ils nous disent “On aurait bien aimé que quelqu'un vienne dénoncer à notre place à l'époque”. La question c'est aujourd'hui de savoir : “Peuvent-ils continuer de dire ça en tant qu'adultes ?” Ce sera l’objet des plaidoiries mercredi et jeudi.

(*) Le fait, pour quiconque ayant connaissance de privations, de mauvais traitements ou d'agressions ou atteintes sexuelles infligés à un mineur ou à une personne qui n'est pas en mesure de se protéger en raison de son âge, d'une maladie, d'une infirmité, d'une déficience physique ou psychique ou d'un état de grossesse, de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives ou de continuer à ne pas informer ces autorités tant que ces infractions n'ont pas cessé est puni de trois ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende.

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