© Tim Douet

Lacassagne, Locard : les grandes affaires des Sherlock Holmes de Lyon

À la fin du XIXe siècle, les affaires de banditisme et autres crimes crapuleux font régulièrement la une des journaux. Mais deux Lyonnais, Alexandre Lacassagne et Edmond Locard, vont refuser que leur pays soit gangrené par le crime. Ensemble, ils vont révolutionner les méthodes de la police.

Les “experts” des séries télé américaines ont fasciné des millions de Français… qui ignorent que ces policiers de fiction (peu respectueux des protocoles en vigueur sur les scènes de crime) doivent une grande part de leur célébrité à des Lyonnais. En effet, l’expertise en matière d’enquête criminelle est née à Lyon, où fut créé en 1910 le premier laboratoire de police scientifique. Encore aujourd’hui, la ville est l’une des références en la matière, avec la police technique scientifique d’Écully créée en 1985.

Lacassagne et Locard, cauchemars des criminels

Lyon doit son rayonnement international à deux hommes d’exception : le médecin légiste Alexandre Lacassagne (1843-1924) et son élève puis assistant Edmond Locard (1877-1966). Le premier, précurseur français en matière d’anthropologie criminelle, fut appelé à de nombreuses reprises dans les tribunaux pour faire part de son expertise. Il aurait même inspiré, selon certains amateurs d’Arthur Conan Doyle, des facettes du personnage de Sherlock Holmes, par exemple sa capacité à ne jamais perdre de temps pour des futilités et sa logique à toute épreuve.

Son contemporain et proche, Edmond Locard, a commencé sa carrière par des études de droit avant de s’intéresser à la médecine et de travailler avec Lacassagne. En janvier 1910, il fonde le premier laboratoire de police scientifique, sous les combles du palais de justice, et deviendra expert en matière d’écriture et d’empreintes digitales.

Là encore, l’ombre de Holmes plane, puisque Locard se serait inspiré de certains écrits de Conan Doyle pour sa théorie selon laquelle tout contact laisse forcément des traces, ou “"principe de l’échange" : "La vérité est que nul ne peut agir avec l’intensité que suppose l’action criminelle sans laisser des marques multiples de son passage." Dans un courrier adressé à l’auteur de Sherlock Holmes, Locard avoue son amour pour le détective le plus célèbre d’outre-Manche : "Toutes les fois que de jeunes gens me demandent conseil sur les lectures à faire pour se préparer à l’enquête criminelle, je leur indique toujours Sherlock Holmes." La série Les Experts citait régulièrement Locard : un brillant criminologue qui s’inspira de la fiction finit par la nourrir, la boucle est bouclée. L’héritage d’Edmond Locard comme d’Alexandre Lacassagne est loin d’être éteint. Certaines de leurs techniques restent des modèles du genre, et leurs méthodes inspirent toujours les policiers du monde entier.

3 affaires emblématiques de la méthode Lacassagne-Locard

La “folie” du tueur en série ne trompe pas Lacassagne

À la fin du xixe siècle, Londres est terrorisé par le spectre de Jack l’Éventreur. Dans le sud-est de la France, un homme tue et viole, lui aussi, en série. Cependant, contrairement à son homologue londonien, il sera identifié et arrêté par la police. Joseph Vacher est l’un des premiers tueurs en série français. Bien qu’il n’avouera que onze meurtres, il est suspecté d’une cinquantaine d’homicides.

Né en 1869, Joseph Vacher parvient à devenir sergent dans l’armée, malgré les réticences de certains de ses supérieurs. En 1893, il demande en mariage Louise Barrand, qui se refuse à lui et préfère partir avec un autre. Vacher, fou de rage, tente d’assassiner la jeune femme puis retourne l’arme contre lui et se tire deux balles dans la tête. Les deux survivent, mais Vacher gardera des séquelles physiques à vie : son visage est partiellement paralysé du côté droit. Réformé, il est envoyé dans un asile, d’où il s’échappe peu de temps après son internement. Moins d’un an plus tard, il est considéré par les médecins comme guéri.

En mai 1894, il croise la route de la jeune Eugénie Delomme et l’assassine. Pendant trois ans, il vagabondera dans toute la France à la recherche de victimes, souvent des bergers de 13-14 ans qu’il mutile atrocement, tue puis viole. Arrêté à l’automne 1897 pour outrage public à la pudeur, il attire l’attention du juge Émile Fourquet.

Marqué en 1895 par le meurtre atroce du jeune Victor Portalier, celui-ci est persuadé qu’un seul homme sévit dans le sud-est de la France, qui viole après avoir mutilé puis tué ses victimes et les marque d’une croix au couteau. Émile Fourquet recoupe plusieurs meurtres et compile divers signalements sur le suspect. Les éléments coïncident : Vacher est l’homme qu’il recherche. Il parviendra à lui faire avouer les meurtres.

Le 25 octobre 1897, selon les instructions données par le tueur, des ossements sont retrouvés dans un puits à Tassin-la-Demi-Lune, mais l’identité de la victime reste incertaine. Le procès débute le 14 juin 1898. Vacher tente de se faire passer pour fou : il arbore une pancarte mentionnant qu’il a deux balles dans la tête et affirme qu’il ne contrôle pas ses actes, agissant sous le coup de pulsions. S’il parvient à convaincre le tribunal de sa folie, il retournera à l’asile. Le docteur Lacassagne est appelé à la barre. Selon lui, "Vacher n’est pas aliéné", mais bien “complètement responsable”. Pour appuyer sa démonstration, l’expert explique que le tueur choisit ses victimes, les observe et attend le moment parfait pour frapper, qu’il agit toujours de la même manière et surtout prend le temps de cacher les preuves de son forfait. L’argument de la pulsion éclate. Vacher est condamné à mort le 28 octobre 1898 et guillotiné le 31 décembre de la même année. Sur l’échafaud, il se réjouit de s’être fait couper les cheveux. Fin de l’histoire.

Les empreintes digitales et l’écriture parlent à Locard

Le cambriolage du 21 rue Ravat n’est pas une grande affaire criminelle en soi, pourtant il va entraîner l’une des plus grandes révolutions de l’époque. Le 1er juin 1920, la serrure de l’appartement de Marie Nachury est fracassée et les lieux cambriolés. Edmond Locard, désigné comme expert, se rend sur place et parvient à trouver des empreintes digitales sur des vases. Aucun doute, ceux-ci ont été manipulés par les deux accusés. Leurs avocats tentent d’amadouer le jury, expliquant que cela ne suffit pas comme preuve. Pourtant, Léon Rollin et Louis Fabry seront bien condamnés, une première en France. Le cambriolage du 21 rue Ravat devient alors une référence. Loin de s’arrêter là, Edmond Locard cherchera toujours plus de preuves pour confondre les suspects suivants : cheveux, poussières, projections de sang, fibres de vêtements, poudre et balistique. Sans ordinateur et quasiment un siècle avant Les Experts, aucune preuve ne lui échappe.

En 1922, il devient même une star mondiale en identifiant le corbeau de Tulle. Depuis 1917, la ville de Corrèze est terrorisée par des courriers de dénonciation incendiaires signés "L’œil du tigre" et accompagnés de dessins pornographiques. Mari volage, maîtresse sans remords, le corbeau sait tout des habitudes de ses concitoyens. Un couple, soupçonné par ses voisins, n’est pas loin de se faire lyncher ; le greffier perd la raison et se suicide : le corbeau vient, indirectement, de tuer. Tulle menace d’exploser. Le procureur fait alors appel à Edmond Locard, qui organise une dictée collective en janvier 1922. Une certaine Angèle Laval attire son attention : elle rature, se reprend à plusieurs fois, comme si elle essayait d’écrire comme une autre. Angèle craque et avoue : folle de jalousie après que l’homme qu’elle aimait se fut marié avec une autre, elle voulait voir Tulle souffrir. Jugée en avril 1922, elle est condamnée à un mois de prison. Cette affaire inspirera le film Le Corbeau, d’Henri-Georges Clouzot (1943). De son côté, Locard en tirera en 1954 un livre, La Vipère. Toute sa vie, il ne cessa de répéter qu’il devait son succès à cette affaire. En découvrant le corbeau de Tulle, il était devenu une star internationale, le "Sherlock Holmes français".

La malle sanglante

13 août 1889, une odeur étrange attire l’attention du cantonnier de Millery. On découvre alors une malle avec à l'intérieur un corps nu ligoté. Une autopsie est effectuée le 14 août, la victime a été étranglée, mais son identité reste inconnue. Trois mois plus tard, Alexandre Lacassagne réalise une nouvelle autopsie. Il va recueillir de nombreux éléments comme d’anciennes blessures présentes sur le cadavre, et comparer les cheveux avec ceux d'un disparu : l'huissier de justice Toussaint-Auguste Gouffé. Tout concorde, il s'agit bien de l'homme, introuvable à Paris depuis plusieurs mois.

Quant aux propriétaires de la fameuse malle, Michel Eyraud et Gabrielle Bompart, ils se sont enfuis à San Francisco. À son retour en France, début 1890, Gabrielle est arrêtée et raconte l’horrible machination. Après avoir séduit Toussaint Auguste Gouffé, elle l’a attiré dans son appartement et invité à prendre place sur une chaise longue. Avec la ceinture de sa robe de chambre, elle l’a alors étranglé, puis Michel a attaché la sangle à une corde reliée à une poulie et pendu l’huissier. Peine perdue, ce dernier n’a pas d’argent sur lui. Le couple s’enfuit avec le cadavre caché dans une malle et l’expédie à Lyon par le train, où ils le récupèrent. L’odeur devenant insupportable et le corps trop lourd, ils l’abandonnent à Millery. Eyraud sera arrêté à Cuba fin 1890 et jugé avec sa maîtresse à Paris. Il est condamné à la guillotine ; Gabrielle Bompard, plaidant l’hypnotisation, à vingt ans de travaux forcés. Sans la brillante autopsie de Lacassagne, les amants terribles n’auraient jamais été inquiétés.

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