Marionnette de Guignol © Tim Douet
Marionnette de Guignol © Tim Douet

Cinq choses que vous ignorez sur Guignol

Malgré son apport à la culture populaire et ses deux siècles d’existence, la marionnette Guignol n’a pas encore livré tous ses secrets. Symbole de la lyonnitude, gone qui traverse toutes les péripéties, Guignol était à ses débuts très loin du divertissement pour enfants.

Peinture murale dans le théâtre de Guignol (Lyon 5e) © Tim Douet
Peinture murale dans le théâtre de Guignol (Lyon 5e) © Tim Douet

Sa date de naissance

Même si Guignol est toujours l’une des marionnettes les plus populaires, plus de deux cents ans après sa création, la vie de son inventeur, Laurent Mourguet, reste un mystère. Sa date de naissance est inconnue, on sait simplement qu’il fut baptisé le 3 mars 1769 à Saint-Nizier. Laurent Mourguet est fils de canut, dans une période qui n’est pas facile pour la soierie lyonnaise. Tout comme son papa, Guignol n’a pas de date de naissance officielle : 1808 est l’année communément admise – pour des raisons de commémoration –, mais les historiens préfèrent dire “autour de 1810”. La marionnette la plus ancienne, non datée, mais appartenant à Laurent Mourguet, a été offerte au musée Gadagne en 1949. Mesurant 58,50 cm, elle porte tous les attributs de Guignol : une tête tout en rondeur, d’épais sourcils noirs, un nez assez important, une redingote marron à boutons dorés et une coiffe que l’on a encore du mal à définir puisqu’elle pourrait aussi bien être un bicorne que le bonnet des haleurs qui remontaient le Rhône.

Ce couvre-chef avait une fonction pratique : il permettait aux bateliers de se protéger la tête lorsqu’ils plaçaient les sangles sur leur front. Guignol est une marionnette à gaine, dont l’intérieur est fait de cuir ; elle se manipule sans fil, en plaçant sa main dans le corps : l’index bouge la tête, le pouce le bras gauche et les autres doigts le bras droit. Au milieu du XIXe siècle, on trouve des marionnettes de ce genre en Europe, mais c’est bien le Lyonnais qui va populariser les modèles à gaine. Leur genre prend alors le nom “de type Guignol”. Un témoignage de plus de l’immense influence du Lyonnais.

Pourquoi il s’appelle Guignol

Son nom est entré dans l’histoire, mais on ne saura sans doute jamais pourquoi Guignol s’appelle ainsi. Selon Pierre Rousset, qui a écrit des pièces de Guignol au XIXe siècle, la marionnette tirerait son nom de Jean Guignol (ou Chignol), un canut contemporain de Laurent Mourguet qui l’aurait inspiré. Plusieurs autres théories ont été répertoriées par Jean-Baptiste Onofrio dans ses ouvrages sur le Théâtre lyonnais de Guignol (2 vol.). Selon ce magistrat du XIXe, passionné, deux hypothèses sont crédibles : guignol serait soit le raccourci d’une vieille expression lyonnaise, “c’est guignolant”, qui peut être traduite par “c’est drôle”, soit une déformation du nom de la ville italienne de Chignolo. Des immigrés présents à Lyon auraient marqué Laurent Mourguet. Un détail pourrait renforcer cette hypothèse : Guignol est parfois appelé Chignol. Selon une autre théorie, Mourguet aurait connu le dramaturge Dorvigny, auteur de la pièce Nitouche et Guignolet, célèbre en 1804. Dans le Dictionnaire historique de Lyon, Bruno Benoit avance pour sa part l’idée que Guignol vient de “guigne” : le personnage serait simplement malchanceux. Qu’importe l’origine de son nom, Guignol a influencé la langue française et aujourd’hui l’expression “faire le guignol” a rendu la marionnette immortelle !

Où il a grandi

Fils de canut, Laurent Mourguet ne suivra pas les traces de son père. Avec la Révolution, les commandes d’étoffe de soie baissent, plongeant le secteur dans la crise. Pour une raison que l’on ignore, Laurent Mourguet et son père sont emprisonnés pendant plusieurs mois. Ne pouvant plus vivre comme canut, à l’image d’autres ouvriers, Laurent multiplie les petits métiers sur les foires et les marchés, vendant onguents et autres babioles. Pour attirer le chaland, il aurait eu l’idée d’utiliser des marionnettes issues de la commedia dell’arte italienne, dont les personnages les plus connus sont Arlequin et Polichinelle. De fil en aiguille, Laurent Mourguet devient arracheur de dents. Selon la légende, il se sert alors de ses marionnettes pour faire patienter ses clients, ou les détendre lorsque vient le moment de l’arrachage. À cette époque, vers 1810, Mourguet rencontre Lambert Thomas Ladré, alias le père Thomas, un saltimbanque. Ensemble, ils se produisent aux Brotteaux, quand le père Thomas veut bien se montrer. Porté sur la bouteille, il passe en effet son temps à décuver. Laurent Mourguet décide de le remplacer par une marionnette à son image. Ainsi naît, selon la légende : Gnafron, personnage antérieur à Guignol dans cette genèse. Mourguet a ensuite l’idée de sculpter une autre marionnette, qui lui ressemble, et Guignol apparaît.

À qui étaient destinés ses spectacles à l’origine

À ses débuts, Guignol ne sourit pas, il affiche un air strict. Le petit rictus arrivera bien plus tard, au début du XXe siècle. Les spectacles sont dédiés aux adultes, organisés dans les vogues, à Lyon et alentour. Laurent Mourguet se sédentarise et joue au rez-de-chaussée de sa propre maison, à Saint-Paul. Toute la famille participe, formant la première troupe. Guignol va devenir une figure contestataire alors que Lyon est marqué en 1831 et 1834 par les révoltes des canuts. À ce moment-là, Laurent Mourguet se produit dans les cafés-théâtres et part en tournée. La marionnette est pour beaucoup une manière de se tenir au courant de l’actualité tout en s’amusant. La trique, utilisée pour punir les brigands, mais aussi les figures d’autorité ou les bourgeois, est un instrument manié avec humour dans des pièces qui offrent plusieurs niveaux de lecture. En 1838, Mourguet inaugure son premier vrai théâtre aux Célestins. Deux ans plus tard, il passe le flambeau à Lyon et s’installe à Vienne. Laurent Mourguet ne joue plus que pour les enfants. La censure du Second Empire va marquer un certain déclin du Guignol contestataire et un glissement vers des pièces plus légères.

Et le rôle de la censure dans leur écriture

Laurent Mourguet ne savait ni lire ni écrire, seule une timide signature est parvenue jusqu’à nous. À ses débuts, le théâtre de Guignol repose sur la tradition orale. Les canevas sont appris par cœur et ne se transmettent jamais par écrit. Les spectacles de Guignol comportent également une grande part de dialogues improvisés, reposant sur la repartie des marionnettistes. L’un des malheurs qui touchèrent Guignol à l’époque va lui permettre de traverser les âges. En 1852, sous le Second Empire, les textes doivent être soumis à l’accord des autorités préfectorales. Les auteurs couchent alors les spectacles par écrit ; leurs possibilités de réagir à l’actualité en sont réduites, car ils n’ont pas le droit de changer la moindre phrase. Guignol perd une part de sa liberté, mais peut paradoxalement accéder à la postérité. Les autorités du Second Empire considérant les pièces de Guignol comme un possible contre-pouvoir empêchent l’ouverture des cafés-théâtres.

Laurent Mourguet laissa derrière lui dix enfants, dont deux reprirent le flambeau, perpétuant la tradition familiale sur plusieurs générations. Celui qui se considérait comme un saltimbanque fut enterré dans la fosse commune. Ses traits continuent pourtant de vivre aujourd’hui à travers ceux de son avatar de tilleul, Guignol.

[Cet article est paru dans Lyon Capitale n°750]

à lire également
L’historien Bruno Benoit, chez lui, à Lyon, en 2017 © Tim Douet
Historien, gardien de la lyonnitude, Bruno Benoit n’a jamais cessé de porter un regard à la fois bienveillant et critique sur Lyon. Lorsque Gérard Collomb est élu en 2001, il explique son succès en lançant “Lisez Bruno Benoit !” Quel regard porte aujourd’hui l’historien sur le retour de l’ex-ministre de l’Intérieur à Lyon ?
d'heure en heure
d'heure en heure

derniers commentaires
Faire défiler vers le haut