30 000 objets design des collections publiques françaises seront à découvrir à la galerie nationale du design qui vient d’ouvrir à Saint-Étienne. Entretien avec Aurélie Voltz directrice du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Saint-Étienne Métropole (MAMC+)
Au sein de la Cité du design de Saint-Etienne installée sur le site de l'ancienne Manufacture d'armes, la galerie nationale du design a ouvert ses portes le 10 juin dernier avec l’exposition De main en main, Perdre la main conçue par Laurence Mauderli. Unique en France, le lieu marque un tournant sur le territoire stéphanois qui se dote d’un outil à la fois pédagogique et d’exposition permanent pour faire découvrir les objets design cachés dans les collections publiques françaises des XIXe, XXe et XXIe siècles, en reliant l’histoire de la production stéphanoise à l’histoire internationale du design. Aux côtés d’Éric Jourdan, directeur général de l’EPCC Cité du design – École supérieure d’art et design de Saint-Etienne, Aurélie Voltz, également directrice du MAMC+, pilote le projet de la galerie. Rencontre.

Vue de l’exposition inaugurale Design en main. Du design à l’objet (11 juin 2026 – 7 mars 2027), Galerie nationale du design, Saint-Étienne © Martine Pullara
Lyon Capitale : Comment est née l’idée de la galerie ?
Aurélie Voltz : L’idée est née il y a cinq ans à partir du besoin d’avoir un lieu permanent consacré au design qui permette de raconter l’histoire des objets en lien avec celle de la société. À la Cité du design nous avons le présent avec des jeunes designers et créateurs, la Biennale du design explore le futur et il nous manquait pour le public un jalon qui lui donne des repères sur l’histoire des objets mais aussi de l’industrie à travers les collections publiques, c’est un outil vraiment complémentaire à l’offre actuelle de la Cité du design qui répond à l’attente des stéphanois et c’est bien un tournant pour notre territoire. Il s’agissait d’avoir un lieu pédagogique pour développer de manière durable un travail de médiation avec les publics scolaires de Saint-Étienne, la métropole et la région, d’atteindre un public plus important car même si les expositions sont en place du côté de la Platine, la Biennale on le sait ne dure que trois semaines.
Vous avez défini les expositions des trois prochaines années en confiant le commissariat, pour chacune, à des femmes, pour quelle raison ?
On ne l’a pas vraiment fait exprès car il y a eu plusieurs propositions, leurs projets correspondaient véritablement à notre cahier des charges. Laurence Mauderli est déjà ancrée sur le territoire puisqu’elle enseigne à École supérieure d'art et design de Saint-Étienne, elle pense le design dans sa monstration et c’était intéressant qu’elle puisse penser cette galerie dans son ouverture, on a ainsi un coup d’envoi avec une historienne du design autour du thème de la main. Puis, il y aura Chantal Predon qui a longtemps dirigé le Mudac (Musée cantonal de design et d’arts appliqués contemporains de Lausanne) et apporte une autre lecture car elle n’hésite pas à mélanger des objets du design et de l’art contemporain, son thème sera celui du soin qui intégrera des collections du patrimoine hospitalier, enfin Marie Pok qui dirige actuellement le CID (Centre d’innovation et de design) en Belgique travaillera autour du signe, du symbole dans le design. Elles ont des approches différentes et complémentaires, bien-sûr le fait que ce soit des femmes n’est pas inintéressant dans le sens où beaucoup de directeurs peuvent être des hommes, mais c’est tombé comme ça. Ceci dit, cette parole donnée à des femmes sera peut-être à appliquer plus tard sur les collections publiques qui rassemblent aujourd’hui à l’échelle nationale une majorité de designers hommes et on aimerait leur faire plus de place en tant que designers.

Bruno Munari, Forchette parlanti, 1958 © Bruno Munari. Courtesy Corraini Edizioni / Centre Pompidou, MNAM-CCI/Georges Meguerditchian/Dist. GrandPalaisRmn
L’exposition est construite autour de six chapitres avec des titres évocateurs : À mains nues, Mettre la main à la pâte, Avoir en main, De main en main, Perdre la main, Prendre en main qui expriment la volonté d’explorer le lien entre le langage et la main. Pourquoi ce choix ?
Il faut rappeler que la commande était d’avoir une exposition inaugurale qui soit en résonance avec le lieu et le territoire donc la question de la main qui dérive du mot manufacture était évidente. Laurence Mauderli s’est vraiment questionnée sur là où elle était, elle déroule ce fil autour de la main à partir de l’extraction du charbon jusqu’à ce qui est fabriqué par la main aujourd’hui, jusqu’aux objets qui peuvent être réinventés par les designers. Elle nous parle de la manière dont on manipule les objets et c’est en fait très intéressant de passer la main de main en main, de perdre la main. Toutes ces locutions nous racontent notre rapport aux objets, elles sont connues de tous car on les utilise depuis toujours et sont aussi symboliques de l’évolution de la société. Perdre la main, c’est précisément le moment où la machine prend le dessus, une révolution avec tous ces robots ménagers qui sont censés remplacer la main de la femme et qui la libère, c’est le moment où l’on est censé prendre du retrait et laisser la machine faire. Le fait de reprendre la main également, c’est aussi l’idée, comme cela revient en force en ce moment, que l’artisan reprenne la main, réfutant l’intervention de la machine.

Studio Formafantasma, Vase Botanica 16, 2011 – FNAC 2015-0067 (1 à 3)
Collection du Centre national des arts plastiques © Studio Formafantasma / Cnap / Photo : Yves Chenot
La scénographie est conçue essentiellement avec du bois, du verre et du tissu, elle est volontairement épurée pour centrer notre regard uniquement sur l’objet.
Oui c’est tout à fait cela. Nous voulions une scénographie modulable sur trois ans, réutilisable au moins à 50 % et je pense même que l’on atteindra les 80 %. Eric Benqué, le scénographe, et Laurence Mauderli se connaissaient, l’idée était que la scénographie soit véritablement au service de son propos, qu’elle l’accompagne, il a été le moins interventionniste possible, il l’a conçue assez neutre pour qu’elle puisse être réutilisée et transformée dans les deux autres expositions. Quand je dis neutre, ce n’est pas négatif, en fait elle permet beaucoup de choses comme cet espace miroir très beau et très intelligent qui démontre la multiplication des robots ayant inondé les cuisines entre les années 1940 et 1980.
La galerie est composée de trois espaces, celui de l’exposition, une mezzanine et un accueil que vous avez voulu différent de ce qu’on a l’habitude voir.
On a eu très vite le sentiment qu’il fallait trois espaces avec un hall d’accueil qui ne soit pas un lieu de passage mais où l’on passe du temps, un lieu d’expérimentation du design avant que le public passe à l’exposition. Il peut se documenter sur des tablettes, il peut toucher, s’asseoir sur du mobilier design aux formes et matières très variées et qui changera à chaque exposition. Il peut découvrir, entre autres, les sièges de jardin revus par le designer Ernesto Orosa qui vient de Cuba avec cette culture du système D. La récupération d’objets qu’il répare tout en leur donnant un autre aspect esthétique induit que la réparation change le design de l’objet.
Vous dirigez le Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole et le fait que vous copilotiez la galerie n’est pas un hasard.
Il y a d’abord l’histoire du musée car dès 1987 les conservateurs ont décidé de démarrer une collection d’objets design en les liant avec l’histoire de l’art et de l’industrie de la ville. Très vite les achats ont été concentrés sur des objets sériels, produits en masse et d’ailleurs les objets domestiques que l’on voit dans le miroir viennent de chez nous. On a énormément d’électro-ménager, on peut ainsi raconter l’histoire du rasoir électrique pour hommes et pour femmes, du sèche-cheveux, du fer à repasser, de la machine à café et c’est passionnant. Aujourd’hui, on a 2 000 objets et au départ la galerie devait seulement montrer notre collection. Mais on s’est rapidement dit qu’il serait impossible de raconter l’histoire du design avec seulement 2 000 objets d’où l’idée de rassembler toutes les collections design de France qui d’ailleurs ne sont pas suffisamment visibles car on manque d’espace pour les montrer régulièrement. On démarre ici avec 400 objets tandis qu’actuellement à l’échelle nationale il y en 30 000, un fonds extrêmement important qui va nous permettre de raconter beaucoup de choses et on continue à en acheter bien-sûr. C’était intéressant aussi d’associer le musée avec la galerie parce que nous avons un savoir-faire en exposition comme en matière de politique éditoriale, de médiation, de mécénat, de programmation culturelle et de gestion technique, on a ainsi créé une entité avec une offre complète sur le territoire.
Design en main. Du langage à l’objet, jusqu’au 7 mars 2027, Galerie du design de Saint-Etienne

Marc Bloch, un historien dans la Résistance