40 ans de Mai 68 : L'explosion du féminisme

La révolution n'étant pas advenue, de nombreuses femmes qui militaient dans les groupuscules de gauche et d'extrême-gauche ont décider de faire leur propre révolution, sans les hommes. En ligne de mire surtout : la liberté sexuelle et l'égalité hommes/femmes. Deux féministes nous racontent leur expérience.

Anne-Marie Martin
Prendre la parole, vidéo au poing
En 1975, elle quitte les "Cahiers de Mai" pour fonder avec trois autres copines mais aussi trois copains, l'Association de Diffusion Populaire (ADP) qui va être une formidable caisse de résonance des mouvements de femmes.

"Idéologiquement, je suis issue des "Cahiers de Mai". Ce groupe, porteur d'une revendication socialiste autogestionnaire, a développé durant les années 70 des "enquêtes ouvrières" qui consistaient à élaborer des textes collectifs avec les ouvriers à propos de leurs revendications et à les faire circuler à l'intérieur et à l'extérieur de l'usine pour populariser ces luttes, principalement à travers la revue les "Cahiers de Mai".

Je faisais déjà partie d'un collectif audio-visuel, au sein des Cahiers, dont l'objectif était la diffusion de films militants.

En 1975, nous avons fait scission en prenant le nom d'Association Diffusion Populaire (ADP) Vidéo. Personnellement, j'en avais marre, en tant que femme, d'être cantonnée à la prise de note et aux enquêtes dans le textile. C'était une vraie rupture avec le "père politique". Avec deux autres copines mais aussi trois garçons, nous avons aussi décidé pour filmer les mouvements antinucléaires et féministes qui se développaient et pas seulement les mouvements ouvriers.

De 75 à 79, nous nous sommes littéralement explosés en tournant une quinzaine de films et de nombreux rushes. Il fallait être sur tous les fronts : pendant qu'une équipe étaient à Seveso (pour la catastrophe industrielle), d'autres étaient en Alsace pour une grève à l'usine Schlumpf. Les conditions d'enquête étaient spartiates puisque nous étions tous militants, presque à plein temps. Le matériel, un magnétoscope et une caméra, était acheté avec nos maigres économies et nous dormions souvent sur le bord des routes !

En tant que femmes, nous avons repris notre parole, en étant présentes dans le mouvement des femmes de l'époque. Pour moi, nos deux films sur les ouvrière de Lip (usine de montres du Jura, récupérée par ses employés, qui était dans les années post-68 le symbole d'une autogestion possible, ndlr) montrent autant la prise de parole des ouvrières que ma propre prise de parole. Il faut préciser que les dirigeants syndicaux de l'usine avaient refusé que soit tenu un stand femme. L'idée était notamment de "faire prendre conscience aux hommes qu'ils ont intérêt à ce que les femmes soient dans la lutte et posent leurs problèmes. Plus une femme est consciente de son exploitation, plus elle luttera pour un changement". Nous étions aussi très proches du MLAC (Mouvement pour la Libération de l'avortement et de la contraception), ce qui nous a amené à filmer les coulisses d'un procès qui se déroulait à Aix-en-Provence.

Pour moi, cette parole collective, ces rencontres et ces amitiés autour de Lip au féminin comme autour du MLAC ont été décisives.
En 1979, le collectif s'est dissout. En plus de difficultés financières. C'était une forme d'échec : nous avions facilité une expression des mouvements sociaux mais nous n'avions pas su diffuser largement nos films".

La plupart des membres d'ADP Vidéo ont continué dans le domaine de l'image. Anne-Marie Martin est devenu réalisatrice. Elle est toujours militante. En 2001, elle a filmé le mouvement des sans papiers, avec la même idée qu'à ses débuts : l'image doit permettre de populariser la lutte.

Annick Houel
Une expérience radicale : le Centre des femmes
En 1974, elle crée à Lyon avec plusieurs dizaines d'autres militantes féministes, le Centre des femmes. Cette ruche autogestionnaire sera aux avant-postes des questions liées aux femmes.

"Dans les années qui ont précédé 1968, j'étais féministe sans appartenir à un groupe spécifique, en révolte contre la situation des femmes à une époque où il n'y avait ni contraception, ni avortement. Comme beaucoup de femmes, j'ai moi-même avorté clandestinement, à 21 ans. Il fallait libérer les femmes de la famille, ce qui passait par la contraception et par le partage des tâches. En 1968, j'avais 25 ans. J'ai activement participé aux événements étudiants parisiens. Dans les groupes militants, on nous expliquait que le changement pour les femmes viendrait après la révolution. Mais après 1968, ce n'était plus possible d'entendre ce discours : comme la révolution n'était pas arrivée, il fallait maintenant s'occuper de nous, les femmes. Nous verrions plus tard pour le Grand Soir. Comme de nombreuses femmes à ce moment-là, j'en ai eu marre de toujours voir les hommes prendre la parole, de ne pas être entendue et d'être cantonnée à l'impression des tracts. En 1969, je suis venue à Lyon pour enseigner la psychologie à l'université Lyon 2. Pour des femmes, comme moi, les premières luttes sur les questions d'avortement et de contraception au sein du MLAC (Mouvement pour la libération de l'avortement et de la contraception) ont été l'occasion de ne plus faire partie des autres groupes militants.

Le MLAC s'est auto-dissout en 1974, à la suite du vote de la loi Weil. A Lyon, avec certaines militantes du MLAC, nous avons récupéré une partie de l'argent restant, pour créée une association, le Centre des femmes, non-mixte. Et en 1975, nous avons ouvert un local à proximité de la place des Terreaux. Avec une activité très forte. Objectif : Lutter sur les problèmes spécifiques des femmes, en particulier sur le viol. Nous étions une centaine de militantes auxquelles se rajoutait environ 400 femmes sympathisantes.

Ce Centre des femmes étaient organisé en groupe de conscience. Des femmes se rencontraient pour discuter de problèmes spécifiques sur un modèle non-hierarchique, d'autogestion. Il y avait une vingtaine de groupes : écriture, lecture, self-défense, gynécologie, lesbiennes... en fonction de ce que les femmes proposaient.

On occupait fortement l'espace public dans le style des manifestations spontanées et festives de l'époque. La plus grande manif "Prenons la rue" a eu lieu en 1977, où de nuit nous avons déambulé à 500 dans le centre-ville, pour le durcissement de la loi sur le viol. A la suite du combat pour la contraception et l'avortement, la question du viol était en effet devenue centrale. Car à l'époque le viol n'était pas reconnu comme un crime, passible des assises. La loi ne date que de 1982.

Notre rôle était de faire émerger des problématiques spécifiques qui allaient ensuite se structurer en association. Nous avons par exemple organisé plusieurs actions sur les femmes battues, ce qui a donné par la suite le centre VIF (Violence Intra Familiale) à Villeurbanne, un centre d'hébergement pour les femmes battues.

On était en réunion tous les soirs. Moi-même, j'étais mère célibataire. Du coup, j'emmenais ma fille avec moi. Je peux dire avec le recul que j'étais beaucoup plus mobilisée sur le mouvement des femmes que sur mon travail à l'université où j'étais cataloguée comme une "emmerdeuse féministe".
A la fin des années 70, ça s'est essoufflé, comme tous les mouvements sociaux. Faute d'un nombre suffisant d'adhésions pour payer le loyer, nous avons dû fermer. Les jeunes filles n'ont pas pris la relève car avec les grandes lois sur la contraception, l'avortement et plus tard le viol, tout leur semblait acquis. Alors que dans les pratiques, comme sur le partage des tâches, il y a beaucoup de choses à faire".

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