La vie quotidienne au squat Maurice-Scève © Simon Alves
La vie quotidienne au squat Maurice-Scève © Simon Alves

Un jeune migrant se noie à Lyon : au-delà du fait divers

Le samedi 3 août, aux environs de 20h30, un jeune se noie dans le Rhône, au niveau du pont de la Guillotière. La raison : un pari entre amis qui a mal tourné. Ce garçon s’appelait Adebayor Ibondet. Il était venu de Côte d’Ivoire avec l’espoir d’un avenir meilleur. Il vivait dans le squat du collège Maurice Scève, à Croix-Rousse. Derrière ce fait divers se cache l’histoire d’un jeune pris au piège par le système administratif français, à l’avenir soudainement écourté.

Lundi après-midi, au squat de l’ancien collège Maurice Scève, la vie suit son cours malgré le drame. Dans une petite pièce aménagée en chambre, quatre Guinéens sont réunis. Un climatiseur peine à atténuer la chaleur de l’été lyonnais. Les regards se croisent et les langues se délient petit à petit en dialecte Soussou. Ces jeunes sont encore sous le choc et affectés par ce qui s’est passé le week-end dernier.

Une minorité contestée

Deux d’entre eux acceptent de témoigner. “Je l’adorais. C’était vraiment un ami cher. Chaque matin, il passait dans ma chambre…”, se lance en premier Camara, le regard tendre, replongé dans ses souvenirs. Adebayor était un jeune homme âgé de dix-sept ans, venu en France pour avoir une meilleure vie que celle que lui réservait son pays d’origine. Il venait de Côte d’Ivoire et a rejoint l’Hexagone en 2018. Comme de nombreux autres jeunes mineurs étrangers, il n’a pas été pris en charge par la métropole de Lyon. “Il était dans une procédure de recours, puisque sa minorité n’avait pas été reconnue lors de son évaluation à Forum Réfugiés”, explique Laurence, bénévole dans plusieurs associations en lien avec ces jeunes et “soutien” dans le squat. Adebayor entamait un recours auprès du juge des enfants. “Il avait réussi à faire venir du pays des documents comme son acte de naissance, confirmant son identité et son âge. Un avocat s’occupait de sa procédure de recours”, ajoute-t-elle, dépitée. Arrivé durant l’hiver 2018, la possibilité d’une issue favorable commençait enfin à se profiler pour lui. En attendant, ce jeune homme n’était pas scolarisé et continuait de vivre dans ce squat à la Croix-Rousse.

Son ami Camara dépeint ce garçon comme étant solidaire, sérieux et allant vers ses camarades pour les réconforter quand ça n’allait pas. “À chaque grève, chaque manifestation, il était toujours là. On l’avait même mis dans la délégation pour rencontrer le président de la Métropole, David Kimelfeld”, nous relate-t-il, fier.   Celui qu’il aimait surnommer “mon Neymar” était très doué avec le ballon rond et caressait même l'espoir de devenir footballeur professionnel. Tous les deux jouaient souvent au football. “Dans son club à Caluire-et-Cuire, il était désigné capitaine de son équipe lors des matchs. Son entraîneur l’aimait beaucoup. Ils étaient très proches”, souligne Camara, ému. Le jour de l’accident, ils avaient d’ailleurs joué un match tous ensemble, avec d’autres jeunes migrants en fin d’après-midi. Vers 18h, Adebayor partait ensuite avec un groupe d’amis ivoiriens se promener. Un samedi comme les autres pour cet adolescent, qui va regrettablement déraper.

“Il ne va pas le faire”

Adebayor c’est quelqu’un de très sympa. Il rigolait beaucoup avec tout le monde”, nous décrit Camara. Pour qualifier le garçon, ses quatre copains emploient un terme bien à eux. “C’était un vrai pagailleur !”,   lancent les Guinéens avec quelques rires. “Ici, on dit “blagueur” taquine Aboubacar. “Il dit qu’il va faire des choses, mais c’est pour se faire remarquer”. Il se remémore, amusé, cette fois où il a voulu éteindre une cigarette en le mettant dans sa bouche. Ce samedi 3 août aussi, c’était supposé être de l’amusement. “Selon ses amis, il disait qu’il était capable de traverser le fleuve ce jour-là. Puis quelqu’un lui a dit qu’il lui donnerait vingt euros s’il y arrivait”, narre, contrit, Aboubacar. Le visage grave, il ajoute qu’en général, personne ne le prend au sérieux et que tout le monde se dit qu’il ne va pas le faire. Mais cette fois, le jeune accepte le défi, avec l’issue qu’on lui connaît.

Adebayor est retrouvé par les secours en arrêt cardio-respiratoire, après une longue recherche dans le Rhône. Il est amené en urgence à l’hôpital Edouard Herriot à Grange Blanche. “Certains jeunes du collège et moi sommes allés sur place. Il y avait déjà des amis, neveux, cousins à lui. Ils étaient très stressés. Ils n’arrivaient pas à retenir leurs larmes”, rapporte Aboubacar. “Un policier nous a demandé de sortir des urgences, mais on a refusé tant qu’on n’avait pas de ses nouvelles. Ils ont finalement accepté que deux personnes puissent entrer. L’un deux est ressorti et a annoncé aux autres qu’il était décédé”, raconte ce dernier, encore affecté.

“On s’expose faute de moyens à assister de plus en plus à des situations comme celle-là”

Quand il est arrivé aux urgences, on nous a d’abord demandé ses papiers avant de s’occuper de lui”, enchaîne Camara, indigné. “Comment  peux-tu demander en premier les papiers de quelqu’un qui est souffrant ? Il faut d’abord le soigner…”. Un formalité administrative anodine pour le citoyen lambda, mais très mal vécu par ces jeunes en situation irrégulière. L’absence de papiers en règle complique chaque aspect de leur vie : aide de l’État, accès au logement, à l’école, au soin de santé. “Je pense qu’il y a réellement un problème. Ces derniers temps, ça n’arrête pas”, réagit Amélie, étudiante qui organise des activités au squat de la Croix-Rousse. Elle relève l'augmentation du nombre de fait-divers touchant des jeunes migrants depuis quelques mois. Et cite par exemple l’incendie du 13 juin dernier, déclenché par un jeune à l’hôtel Atlantic qui accueillait plusieurs migrants mineurs, près de Perrache. Ou encore l’overdose de deux jeunes logés dans l’hôtel Acacia à Genas le 4 juillet. L’un des deux en est décédé. Serge Brézins, psychologue et membre du collectif AMIE (Accompagnement Mineur Isolé Étranger) est également préoccupé par la situation. Pour le spécialiste, l’absence de prise en charge est une violence supplémentaire venant s’ajouter aux traumas précédemment vécus par ces jeunes. “Devoir partir de son pays à quatorze, quinze ans, est déjà en soi d’une grande violence. Beaucoup d’entre eux présentent  des troubles de stress post-traumatiques en arrivant ici”, déplore le psychologue. Ce dernier ne voit d'ailleurs pas la situation s'améliorer : “Les dispositifs mis en place sont actuellement débordés. On s’expose faute de moyens à assister de plus en plus à des situations comme celle-là.” En 2018, 1600 jeunes migrants se sont présentés auprès de Forum Réfugiés pour être pris en charge. Seulement 930 ont été acceptés par la métropole de Lyon.

Et maintenant ?

Une réunion rassemblant certains jeunes du collège Maurice Scève et des “soutiens” a eu lieu mardi 6 août.   “On a parlé de suicide, on a dit qu’il avait 25 ans, qu’il était ivre… Il y a eu plusieurs articles avec des choses inexactes”, explique Laurence, bénévole, “soutien” sur le squat. Un message a donc été publié sur la page Facebook “Collège sans frontières Maurice Scève”, afin de rétablir la réalité des faits. Ce même jour, la procédure d’autopsie réalisée dans les cas de mort violente avait lieu. Ainsi, d’ici quelques jours, les proches pourront récupérer le corps du défunt, posant la question de la suite : que va-t-il advenir de celui-ci ? Adebayor étant mineur, mais n’ayant pas été reconnu comme tel par la métropole, est donc officiellement sans responsable légale pouvant prendre de décisions le concernant. Un contact a été pris avec la mairie du 4e, pour demander à ce que le défunt soit inhumé au cimetière de Loyasse, dans le carré musulman, explique cette bénévole. Mais combien de temps prendra cette procédure ? “Nous sommes musulmans, donc peut-être que c‘était son jour. Si Dieu en a décidé ainsi, c’est son destin”, conclut son ami guinéen Camara, dans une tentative de consolation. En novembre, Adebayor aurait fêté ses 18 ans.

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