Romain Blachier

“Que les réacs continuent à avoir peur de la Guillotière”

Suite à l’entretien avec A. Mendel publié sur notre site cette semaine, les commentateurs se sont déchaînés, se renvoyant la balle sans se lasser. C’est à qui sera le plus fin connaisseur, l’habitant de plus longue date, le meilleur observateur quotidien de ce quartier central de Lyon, qualifié par le journaliste parisien de “Molenbeek français”. L’un de ces commentateurs, élu de l’arrondissement, nous a envoyé une tribune où il développe sa défense de “la Guille”.

“J’aurais pu mentir en vous parlant de la Guillotière. Un quartier que j’aime fort. Auquel j’ai consacré beaucoup. OK, il n’est pas parfait, comme tous les quartiers. On peut toujours améliorer certains points et il faudra faire attention à garder la mixité sociale et d’origine qui en fait son charme. Sa pluralité, qui en fait son unicité.

Un quartier qui s’est réveillé après des décennies de sommeil et de répression des énergies. Depuis des siècles – il suffit d’ouvrir les livres d’histoire lyonnaise –, la Guille est détestée par les réacs de tout poil qui en ont toujours peint de sombres portraits.

On m’a suggéré d’écrire ce texte en réponse à ce journaliste du magazine de droite extrême (ou d’extrême droite, je sais plus, moi !) Valeurs actuelles qui a affirmé que la Guillotière était un quartier rempli de djihadistes. Un “Molenbeek français”, il a dit, suite à un rapide passage dans notre ville et au sein de notre quartier où il est allé faire un tour dans une ou deux rues. Depuis, il en a déduit que la Guille, il le dit dans Lyon Capitale, serait un quartier entièrement islamisé. Une sorte de Racca en bord de Rhône.

Vous me direz, c’était un peu couru d’avance. Demander à un journaliste de Valeurs actuelles d’écrire sur la Guillotière, c’est un peu comme demander à un islamiste ou un membre de la Manif pour tous de faire un compte rendu objectif de la Gay Pride de Lyon.

Mais d’ailleurs, c’est où, la Guillotière ? Les frontières sont floues. Le journaliste parisien, qui n’y vit pas et n’y a passé que quelques minutes, considère que cela se limite à rien. À un point de Sébastien-Gryphe et à la rue Paul-Bert. Je dirais moi que c’est cet ensemble de Berthelot à la place Guichard. Mais, tiens, je vais parler de ce tout petit coin de quartier qu’a vu le journaliste.

Certes, on croise des barbes. Elles sont parfois celles de réacs religieux. Qui, s’ils appellent à la guerre sainte, doivent être sanctionnés. Mais on peut être réac religieux et ne pas appeler à la guerre sainte. Un journaliste de Valeurs actuelles, normalement, ça s’y connaît en matière de réacs, non ? C’est même son fonds de commerce.

Mais ces pilosités, elles sont la plupart du temps celle de hipsters allant s’enfiler un verre de bière locale dans quelque troquet ou expo du quartier. Une bière souvent accompagnée de charcuterie maison.

Certes, il y a aussi des choses à améliorer… La propreté vers la place du Pont. La question du harcèlement de rue, qui n’est pas spécifique au quartier mais qui peut polluer la vie de nos concitoyennes. Il faut travailler dessus, pas agiter des fantasmes sur Molenbeek.

J’avoue, j’aurais pu mentir, moi aussi, en vous en parlant de la Guillotière. J’arrête pas d’en parler, de ce quartier. J’y suis né, j’y habite, j’y suis adjoint à la culture, j’ai écrit un livre dessus et même mon pseudo de DJ (Guille Kong) quand je vais mixer, notamment dans divers lieux du quartier, lui est un hommage.

Pourquoi vous mentir ? Pourquoi j’aurais pu vous dire, moi aussi, que la Guillotière est un endroit sale, dangereux, rempli de tas d’ordures, de dangers divers et d’islamistes radicaux ? Qu’on manque de s’y faire égorger à chaque coin de rue par des Roms assoiffés de sang ? Que les femmes y portent toutes la burqa ? Une burqa sous laquelle elles cachent des armes ? Bref, pourquoi j’aurais pu vous dire : Ne venez PAS à la Guillotière ? Peindre une situation terrifiante. L’assombrir. Et dire à tous ceux qui tentaient de me ramener à la réalité qu’ils étaient des naïfs faisant dans le déni. Après tout, ça marche : Éric Zemmour et des tonnes de sites extrémistes gagnent très bien leur vie avec cette attitude à noircir le monde qui nous entoure. À inventer, parfois de toutes pièces, des drames pour confirmer leur vision.

Vous raconter, comme d’autres, n’importe quoi aurait eu des avantages pour moi. Celui peut-être d’éviter que mon loyer et celui des habitants du coin n’augmente pas trop en attirant encore plus de monde chez nous. Même si la ville et la métropole font de gros efforts pour construire des logements sociaux pour parer à la trop forte demande dans le quartier et préserver la mixité dont nous sommes si fiers, les loyers augmentent. Ben oui, la demande est forte.

Vous raconter n’importe quoi permettrait aussi d’éviter que trop de monde vienne dans nos bars, nos restaurants, nos cafés. Et nos librairies, nos théâtres si riches, avec l’Uchronie qui démarre fort, l’Élysée qui fait complet presque tout les soirs et puis, de l’autre côté du boulevard, l’Improvidence.

J’aurais pu mentir, éviter qu’on soit trop nombreux à être dans les expositions organisées à la Taverne Gutenberg, chez Roger Tator, au Bikini (le journaliste parisien a dû lire “au burqini”), chez la Rage ou à la Snap Galerie. Parce que c’est toujours bondé.

Dans notre quartier, que la presse de droite dure veut dépeindre comme islamisé, on va au théâtre, aux expos. On chante. On boit du vin naturel. On mange chinois, africain, portugais (la plus grosse communauté d’origine étrangère du quartier) lyonnais, du Sud, du Nord, du Japon, d’Inde, végétalien, indien, etc. On y danse du ventre, du tango, du makossa, du reggae, du rock. Ou sur les tables des bars de la rue Pasteur. On y travaille. On y crée. On imagine. On construit le présent et le futur. Ensemble. On y est du monde entier, de France, d’ailleurs. De la Guille.

Et on y est bien. Alors, que les réactionnaires continuent à avoir peur de la Guillotière. Au moins, ils ne viendront pas nous polluer nos vies.”

Romain Blachier, adjoint au maire du 7e, chargé de la culture, des événements et du numérique

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