"On ne peut pas faire une loi qui autorise un médecin à tuer"

L'affaire de l'urgentiste Nicolas Bonnemaison relance une nouvelle fois le débat sur l'euthanasie. Elu et cancérologue, ancien directeur du centre anticancéreux Léon Berard de Lyon, Thierry Philip nous livre son point de vue.

Huit ans après l'affaire Vincent Humbert, où une mère avait tenté de mettre fin au calvaire de son fils aveugle, muet et tétraplégique à la suite d'un accident, la question de l'euthanasie resurgit une nouvelle fois en France avec l'affaire de cet urgentiste de Bayonne soupçonné d'"empoisonnement" sur quatre de ses patients. Rares sont les sujets qui divisent ainsi l'opinion, mais il faut avouer que la question est plus qu'épineuse.

Euthanasie active et euthanasie passive

Euthanasie "active" et "passive", accompagnement vers la mort, suicide médicalement assisté... De nombreuses appellations pour des actes différents, mais un seul problème : un médecin peut-il donner la mort ? La loi Leonetti, principal texte encadrant le sujet, est ambiguë. Promulguée le 22 avril 2005, elle autorise un praticien à arrêter les traitements de réanimation ou de la maladie, ainsi que l'administration de médicaments destinés à soigner mais qui peuvent "avoir pour effet secondaire d'abréger [la] vie", dès lors qu'il est convaincu que le cas est désespéré. Cette pratique s'appelle l'euthanasie "passive", et vise à empêcher une obstination déraisonnable des médecins. Une telle mesure ne peut être prise que de façon collégiale, c'est-à-dire en consultant l'équipe de soins, et avec l'accord du patient ou de sa famille si celui-ci est inconscient. D'un autre côté, l'euthanasie dite "active", qui consiste à administrer une substance faite pour tuer, reste illégale. Si la différence entre les deux est minime, elle existe aux yeux de la loi.

Les médecins, là "pour soigner"

Pour les opposants à cette pratique, tout cela revient au même : donner la mort, c'est donner la mort. En Grande-Bretagne, par exemple, l'euthanasie, sous toute forme, est assimilée au meurtre et passible de 14 ans de prison, même si des exceptions judiciaires existent. "C'est une question très complexe", nous confirme Thierry Philip, cancérologue et maire PS du 3e arrondissement de Lyon. "J'ai souvent été confronté à la mort, et les malades, comme les familles, doivent savoir que les médecins ne sont pas là pour tuer des gens, mais bien les pour les soigner".

Car la ligne qui sépare l'abrègement des souffrances et l'aide au suicide est très mince. "Et pourtant, la différence est énorme d'un point de vue médical", selon Thierry Philip. "Aider quelqu'un à mettre fin à ses jours, juste parce qu'il le demande, c'est contraire à l'éthique et à la loi. Pour moi, c'est pour ça que la décision collégiale est indispensable : il faut être sûr de ne pas pouvoir faire autrement". Et le cancérologue d'illustrer son propos : "J'ai vu des gens qui en avaient assez, qui voulaient mourir, qui me l'ont demandé. Et pourtant, ils ont encore vécu plusieurs années, et cette envie d'en finir avait complètement disparu chez eux. C'est pour cela qu'il ne faut jamais se précipiter".

Faut-il une nouvelle loi ?

Pour beaucoup, le vrai coeur du problème est le cadre légal. Malgré l'existence de la loi Leonetti, la question d'une nouvelle législation sur l'euthanasie revient régulièrement sur la table. Dernier épisode en date, une proposition de loi déposée en janvier, qui visait à légaliser l'euthanasie dite "active", a été repoussée par la commission des Affaires sociales du Sénat, avec l'appui clair du Premier ministre François Fillon. Une décision qu'approuve Thierry Philip : "La loi, telle qu'elle est, ne me pose pas de problème, [...] ce n'est pas la peine de légiférer encore une fois. De plus, on ne peut pas faire une loi qui autorise un médecin à tuer".

Mais pour certains, se contenter de soulager une douleur insupportable jour après jour revient au même, à un "laisser mourir". Du côté des médecins, le dilemme peut être grand entre le serment qu'ils ont prêté de protéger la vie, et la constatation des souffrances d'un patient. Au coeur des deux points de vue, des composantes comme la dignité humaine, le respect de la vie, voire même les croyances, s'entremêlent. Et au vu de la mobilisation que suscite aujourd'hui, de part et d'autre, le cas du docteur Bonnemaison, il est probable que le débat n'est pas près de s'arrêter.

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