LES EFFETS PERVERS DU PLAN DON QUICHOTTE

Malgré tout, des personnes dorment toujours à la rue ou dans des conditions extrêmement précaires.

On les appelle les "sans-solutions". Derrière ce jargon administratif se cache une réalité bien tangible : ce sont les personnes à qui on n'a pas trouvé de place dans les centres d'hébergement de l'agglomération lyonnaise. Chaque jour, ils sont une cinquantaine à avoir appelé le 115 (la "veille sociale téléphonique") et à être dans cette situation. Certains dorment à la rue, d'autres trouvent des plans de fortune dans les squats ou chez des personnes compatissantes. Ce phénomène est l'un des effets pervers du PARSA, le Plan d'Action renforcé pour les personnes sans abri que le gouvernement a mis en place à la suite du mouvement des Don Quichotte. Côté pile, ce PARSA a permis de pérenniser des places d'accueil qui n'existait que pour le Plan froid (environ un tiers des capacités de Lyon, soit 371 places). Résultat : ceux qui devaient se retrouver à la rue fin avril 2007 ont été maintenus dans les structures. Les acteurs associatifs de l'exclusion, et pas seulement les Don Quichotte, qui réclamaient cette mesure depuis des années, ont donc eu gain de cause. Mais côté face, en transformant des places d'urgence en places dites de "stabilisation" (c'est-à-dire de long terme, voir encadré) le PARSA a supprimé des capacités d'accueil pour les SDF qui tous les jours appellent le 115. Selon l'association Notre Dame des sans abri qui gèrent la veille sociale téléphonique, il manquerait justement une cinquantaine de places d'urgence, notamment pour répondre à des personnes qui ne souhaitent pas être pris en charge durablement. Le directeur de la DDASS, Joël May, qui finance les associations d'accueil, le reconnaît. "En stabilisant et en pérennisant des places, on réduit forcément les places d'urgence. Il y a un équilibre à trouver". Fort de ce constat, il annonce la création, pour cet hiver seulement, de 50 places supplémentaires, portant à 1350, la capacité totale d'hébergement.

Hébergement embouteillé
Mais on sait déjà que cet effort supplémentaire consenti par la DDASS ne sera pas suffisant. D'une part parce qu'avec la baisse des températures, il y a davantage de personnes qui sollicitent un hébergement d'urgence (notamment ceux qui vivent dans les squats). Et d'autre part, parce que la chaîne de l'hébergement d'urgence est totalement embouteillée, faute de pouvoir "sortir" des occupants vers des logements sociaux. "Tous les jours nos travailleurs sociaux se battent pour trouver un logement dans le parc public ou privé à nos familles. On n'en trouve que quelques uns alors qu'il en faudrait des centaines, explique la directrice de l'action sociale pour les foyers Aralis, Bachrila Genco-Ouarghi. C'est autant de places qui ne se libèrent pas pour ceux qui sollicitent le 115".
Mettre plus de moyens dans l'hébergement d'urgence ne solutionnera donc pas les situations de milliers de personnes en galère de logement. Mais cela permettrait certainement de supprimer certaines situations difficilement tolérables dans un pays aussi riches que la France : ces familles avec enfants qui peuvent passer plusieurs mois dans le dortoir vétuste de la salle Cléberg (lire encadré). Et encore, ces familles ont de la "chance", elles ne dorment pas dans la rue ou dans les squats et autres bidonvilles.

Reportage : Ma nuit avec les SDF

Cette ancienne église transformée en accueil d'urgence nous a été signalée par plusieurs associations et par des familles qui y avaient séjourné. La famille Kaja* nous avait alors déclaré : "Dans une seule pièce, on est entassé avec les ivrognes et les drogués. C'est une vraie poubelle avec ses bagarres, ses vols, du sang et des seringues dans les toilettes". Il semblait important de vérifier sur place, rue Cléberg, sur la colline de Fourvière.

Sous un nom d'emprunt, j'ai donc appelé le 115 en me faisant passé pour un SDF. Après plusieurs jours de tentatives infructueuses, faute de places, une opératrice m'oriente salle Cléberg. Il est 21h30. Une demi-heure plus tard, je sonne à l'imposante porte. Un gardien ouvre, vérifie que mon nom est bien sur sa liste que lui a transmise le 115. Il me fait entrer, me tend un drap jetable et une vieille couverture. Juste le temps de découvrir un lieu vétuste mais propre, aménagé sommairement en un immense dortoir de 60 places. Sans plus d'explication sur le fonctionnement de l'accueil, il me conduit dans la pièce et désigne le lit de camp à occuper. Ma "chambre" est un espace sommairement aménagé dans une ancienne église, lino au sol, bâches pour recouvrir les murs, une palissade dressée pour nous séparer des autres et vitraux d'origine. Je partage un espace de 15 m2 avec trois autres personnes déjà allongées.
A peine installé, j'entends des gémissements dans mon dos. De l'autre côté, un couple doit faire l'amour. Un coup de sonnette retentit : de nouveaux arrivants. Puis une voix de petite fille. Elle se plaint de ne pas arriver à dormir. Un nouveau coup de sonnette. Des hommes parlent au gardien. Ils s'approchent. "On veut dormir ! ", hurle une femme. Ils entrent dans ma "chambre". Faute de place, ils dressent leur lit de camp à trente centimètres à gauche et à droite de mon lit. Ils ont bu et ne sont pas lavés depuis plusieurs jours. Rapidement, ils sombrent dans un ronflement fracassant. Le dernier SDF arrive vers minuit. Puis tout redevient calme excepté les ronflements. J'arrive à m'endormir.

"Il est 5h30", annonce mon voisin de gauche à celui de droite. "Je me casse". L'autre le suit. Après eux d'autres se lèvent. Impossible de dormir. Je me lève et descends au sous-sol. A droite des box individuels, au fond, une salle à manger et encore derrière les douches. Biscottes, confiture, thé et chicorée sont servis pour le petit déjeuner. Il y a là un couple de Roms avec leur fille et leur garçon d'une dizaine d'années, un vieux routard usé par les années de rue, une jeune femme enceinte avec son compagnon et leur petite fille de quelques mois. C'est leur première nuit et ils semblent un peu paniqués. D'autres personnes arrivent pour manger. A 10h, tout le monde doit être parti avec ses bagages. Je renonce à faire la queue au seul WC et je pars. Si je voulais redormir le soir même, il faudrait retéléphoner au 115 dès 9h.
En conclusion, difficile de se rendre compte de la vie d'un lieu en une nuit. Je n'ai constaté ni seringue, ni sang, ni bagarre. Par contre, j'ai vu et entendu la promiscuité dans un vieux bâtiment en lambeau. Un ou trois jours, c'est supportable pour une personne seule. Mais y passer six mois avec des enfants, ça ne l'est plus du tout.

*Voir notre article sur cette famille sans-papiers, intitulé "Vivre dans la traque" (Lyon Capitale du 2 octobre 2007)

Les points clés du PARSA (Plan d'Action renforcée pour les personnes sans abri)
Il n'y a plus de Plan Froid. Les structures sont ouvertes toute l'année, depuis le vote du PARSA en mars 2007.
Des places de "stabilisation". Après avoir été orienté vers un accueil d'urgence par le 115, le SDF doit être orienté vers une place "stable", censée être plus confortable. L'association qui l'accueille ne peut pas le mettre dehors sans lui avoir trouver une solution de logement encore plus durable.
En chiffre. 1300 places pour un budget global de 17 millions d'euros par an
Qui ? La DDASS ne fait rien en direct mais financent la majeure partie du dispositif d'hébergement. Les associations : Notre Dame des sans abri, Aralis, Entretemps, l'Armée du Salut, Régis.

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