Bébé Maternité
© Fred Dufour/AFP

Les 7 pistes retenues par le Remera dans le scandale des "bébés sans bras"

Le Registre des malformations en Rhône-Alpes (Remera), lanceur d'alerte du scandale des "bébés sans bras", vient de suggérer des pistes sur l'origine de l'agent responsable des malformations congénitales, afin d’orienter des enquêtes et études à la recherche des causes des clusters dans l'Ain, à soixante kilomètres de Lyon, dans le Morbihan et en Loire-Atlantique.

En janvier dernier, dans les colonnes de Lyon Capitale, Emmanuelle Amar qui a dévoilé le scandale des "bébés sans bras", penchait pour une cause ni génétique ni infectieuse mais plutôt environnementale. "On pense vraiment à une cause environnementale. Ça peut être un herbicide, un insecticide, un fongicide, un agent de traitement quelconque. Soit il s’agit d’une substance chimique inconnue, soit un cocktail de substances dont on ignore l’effet tératogène, c’est-à-dire que des substances qui individuellement ne sont pas tératogènes le deviennent quand elles sont mélangées à d’autres. Pour le moment, on ne sait pas. Mais toutes les hypothèses doivent être sérieusement étudiées. Face à un excès de cas, nous avons une obligation de moyens : nous devons tout mettre en œuvre pour trouver et prévenir. Ce qui est troublant, dans l’Ain, dans le Morbihan et en Loire-Atlantique, c’est qu’il y a eu un début et une fin. Raisonnons alors en gendarme : qu’est-ce qui tue et s’arrête ? Un assassin qu’on a mis en prison. C’est exactement la même chose pour nos cas de malformations." (lire l'entretien en intégralité ici)

La présidente du Remera (Registre des malformations en Rhône-Alpes) vient de constituer un groupe de travail composé d'un biologiste, d'une généticienne, d'un spécialiste de l'eau et des risques industriels et d'un agronome.

Emmanuelle Amar à Lyon, en décembre 2018 © Tim Douet
Emmanuelle Amar à Lyon, en décembre 2018 © Tim Douet

Dans sa dernière note d'étape, le Remera suggère des pistes afin d’orienter des enquêtes et études à la recherche des causes des clusters. C'est l'eau qui est sur la sellette. "Il s'agit d'hypothèses de travail" explique Emmanuelle Amar.

"La question d’une contamination alimentaire via l’eau potable dans les trois régions concernées a été envisagée d’emblée : même des femmes qui ne boiraient que de l’eau en bouteille peuvent avoir été contaminées via la préparation (lavage et cuisson) des aliments, le café, le thé, etc., voire via l'inhalation lors de douches. Pour l’eau potable, un point commun entre toutes les zones concernées - Guidel et Mouzeil, comme la région de Druillat (Ain) – est la vulnérabilité d’une partie de l’eau en amont du traitement de potabilisation. Les nappes (forages) ou prises d’eau sont à proximité de zones humides, riches en marais et étangs, quand ce n’est pas une usine chimique (Druillat). Cette situation défavorable est accentuée par la situation - pour Mouzeil et Guidel - "en bout de réseau" ou "entre deux réseaux" qui met l’utilisateur à la merci d’une défaillance sur chacun des maillons de la chaine : captage, pompage, traitement(s), transport, stockage(s), distribution."

Un groupe de travail a été constitué par le Remera : Elisabeth Gnansia, médecin généticienne, présidente du conseil scientifique de Remera Emmanuelle Amar, épidémiologiste, directrice générale de Remera, Eric Harlé, ingénieur, prévention des risques au travail et risques industriels, Daniel Villessot, docteur ès-sciences physiques, expert international dans le domaine de l'eau et de l'assainissement. Neil Vargesson, professeur de biologie du développement, Pierre Aurusseau, biologiste marin, spécialiste des phytoplanctons et Hervé Gilley, agronome, expert en protection des végétaux et pesticides.

Hypothèses sur l'origine de l'agent responsable

L’agent auquel les grossesses auraient été exposées pourrait avoir pour origine :

Un ou plusieurs pesticides récemment mis sur le marché. La période 2008-2014 a été marquée par la commercialisation de nouvelles substances actives, notamment en grandes cultures. Certaines d’entre-elles sont classées comme tératogènes.

• Un mésusage (produit phytosanitaire, désinfectant, etc.) : l’utilisation d’une substance non destinée à être ingérée, ni destinée au contact alimentaire, ainsi que le non-respect d’une autorisation de mise sur le marché (AMM) ou, en l’absence d’obligation d’AMM, de non-respect des consignes d’utilisation, ont été suggérés. Ce mésusage peut avoir été opéré dans les situations suivantes :

- Nettoyage ou réparation du réseau d’alimentation en eau (peinture, désinfectant etc.)

- Pour pallier l’inefficacité d’un produit phytosanitaire (augmentation des dosages au-delà des seuils de toxicité)

- Pour lutter contre des nuisibles (détournement d’une autorisation de mise sur le marché). Le cas de l’Ibis sacré a été suggéré. Importé d’Afrique pour les parcs zoologiques, l’Ibis sacré a progressivement colonisé les zones humides proches des littoraux pour former des populations sauvages. A présent bien implanté en Bretagne, cet oiseau continue à augmenter ses effectifs et à inquiéter les gestionnaires d'espaces naturels. Ses zones d’expansion pourraient coïncider avec les zones de clusters. Au-delà du Morbihan et de la Loire-Atlantique, la côte méditerranéenne (et donc possiblement la région de l’étang de Berre) a subi le même phénomène de colonisation, à partir d’un autre parc zoologique. Enfin, le parc de Villars les Dombes (Ain) élève ces oiseaux. Les acteurs de l’environnement s'interrogent encore sur les décisions à prendre. Il y a eu des tentatives de destruction des œufs dans les nids, mais cette opération a été un échec. Aucune gestion radicale n’a été mise en place à ce jour, mais on peut imaginer que certains professionnels ont utilisé des produits toxiques sans en informer les autorités.

Une contamination des eaux par des rejets toxiques industriels (enfouissements, ruissellement, lessivages). Un cluster de malformations des membres survenu à Corby (RoyaumeUni) dans les années 80 a été attribué à des produits de lessivages contenant des métaux lourds. Dans le cas de Guidel, une papeterie à Quimperlé a été, pendant des années, à l’origine de pollutions de la Laïta, rivière qui constitue la limite ouest de la commune de Guidel. Pour les autres lieux, diverses hypothèses ont été soulevées, dont la possibilité d’inondations à proximité de carrières de Cinabre.Il convient de vérifier s'il y a des papeteries sou autres installations industrielles à proximité des autres clusters en Loire-Atlantique et dans l'Ain

Un cocktail de produits phytosanitaires (licites ou non) et/ou un produit de dégradation d’un produit phytosanitaire épandu : les effets cocktails commencent à être étudiés. L’hypothèse de la transformation en tératogène d’un produit phytosanitaire a priori inoffensif pour la reproduction, a été abordée par NV7. Au cours de sa dégradation, ce produit perdrait sa toxicité aiguë mais deviendrait tératogène, via ses métabolites. Un insecticide a été décrit, susceptible de se métaboliser en acide rétinoïque, tératogène avéré, à la lumière du soleil. Ce qui reste difficile à expliquer, c’est que seuls les membres supérieurs sont touchés et de façon unilatérale, alors que la plupart des tératogènes induisent des malformations sur de multiples organes. Une fiche sur le sujet est en préparation.

Un produit phytosanitaire issu de la contrebande et/ou de contrefaçon : les produits distribués sous couvert d’une importation parallèle représentent 14 % du marché (en 2018, environ 360 tonnes de phytosanitaires ont saisies)8. Des saisies ont été réalisées en particulier dans les régions concernées par les clusters. Un jugement rendu fin 2018 par le TGI de Marseille révèle la commercialisation en 2007 de produits de contrefaçon dont la composition en substances actives ne correspondait pas à l’étiquetage. Par exemple, dans des lots de produits distribués en Loire-Atlantique et dans les Bouches-du Rhône, la substance active fongicide annoncée sur l’étiquetage avait été remplacée par un insecticide au profil toxicologique différent. L’obtention de la liste et de la composition des produits saisis pourrait permettre d’estimer leur risque tératogène.

Un produit testé sur une surface agricole : des expériences ou des essais de produits phytopharmaceutiques peuvent être effectués à des fins de recherche ou de développement . Dans des situations d'urgence phytosanitaire, des autorisations de mise sur le marché d'une durée maximale de 120 jours peuvent être accordées. On connait mal le devenir dans l’environnement des substances testées. La Direction générale de l'alimentation pourrait fournir la localisation des essais et la composition des substances. On pourra alors rechercher si de telles substances ont été testées dans les 3 régions et dans les périodes d’intérêt.

Un phénomène infectieux : on peut penser à un virus (zoonose ?), ou à des toxines phytoplanctoniques venant soit d’eaux littorales, soit d’eaux douces. Une fiche sur le sujet est en préparation.

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