Hors-la-loi : “Du négationnisme historique”, selon Philippe Meunier

Le député UMP de l'Est lyonnais regrette que le film de Rachid Bouchareb, présenté à Cannes, montre les massacres de musulmans sans évoquer ceux d'Européens. Cette polémique renvoie aux événements de Sétif, en mai 1945.

A l'heure où nous écrivons ces lignes, c'est un film dont tout le monde parle, sans l'avoir vu. "Hors-la-loi", présenté vendredi soir au jury du festival de Cannes, est une fiction qui relate le parcours de trois frères, témoins des massacres de Sétif en mai 1945 et que l'on suit jusqu'à l'indépendance de l'Algérie, en 1962. "Il est plutôt destiné à ouvrir un débat dans la sérénité", affirme le réalisateur, Rachid Bouchareb. C'est plutôt raté.

Les morts... et les autres

Depuis des semaines, des élus s'agitent pour dénoncer "un film anti-français", selon l'expression de Lionel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes. Il était vendredi matin à Cannes, aux côtés de 1200 manifestants, et a déposé une gerbe au monument aux morts de la cité cannoise. "Je suis venu ici parce qu'il est nécessaire de penser aujourd'hui aux morts qui ont été sauvagement massacrés par les événements de Sétif", a-t-il déclaré. Les morts auxquels ils pensent ne sont pas ceux auxquels on croit.

Il est ici question d'honorer la mémoire des Français victimes de la guerre d'Algérie et de celle de milliers de harkis, massacrés après l'indépendance algérienne. Ces parlementaires soulignent leur attachement "à une vision objective de l'Histoire de France". Parmi eux, Philippe Meunier, député UMP de l'Est lyonnais, que nous avons interrogé. Il fait partie du groupe d'étude "rapatriés" à l'Assemblée nationale - des élus très sensibles à la cause des "Pieds noirs". "Du négationnisme historique", tempête le député du Rhône à propos du film dont il regrette ses silences sur les meurtres d'Européens. Revenons sur ces événements de Sétif que beaucoup considèrent comme le point de départ de la guerre d'Algérie.

102 victimes européennes, 8 000 à 15 000 victimes musulmanes

Le 8 mai 1945, alors que des défilés célèbrent la fin de la guerre, des partis nationalistes algériens se font entendre. "Nous voulons être vos égaux", "à bas le colonialisme" ou "vivre l'Algérie libre et indépendante" figurent parmi les slogans. A Sétif, un jeune Algérien de 26 ans est abattu par un policier pour avoir brandi un drapeau de l'Algérie. Cet événement met le feu aux poudres, soulevant une insurrection.

Ce sont d'abord les Européens qui en sont les victimes. 102 personnes sont tuées dans les jours qui ont suivi le 8 mai 1945. Les fermes isolées sont attaquées. Mais les autorités françaises planifient la riposte. Pour rétablir l'ordre, quelque deux mille militaires sont lancés. La répression de l'Etat s'abat avec une incroyable violence : exécutions sommaires, massacres de civils, bombardements de villages. Des milices armées se livrent à une chasse aux insurgés. Le nombre de morts musulmans fait débat : 17 000 selon un rapport des services secrets américains de l'époque, 45 000 d'après le gouvernement algérien. Les historiens oscillent entre 8000 à 15 000 morts.

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Lyon Capitale : Pourquoi êtes-vous en colère contre le film “Hors-la-loi” ?

Philippe Meunier : Je fais partie du groupe d’études sur les rapatriés à l'Assemblée Nationale. Notre président a reçu le scénario du film “Hors-la-loi” et en le lisant, il s’est rendu compte que le film qui se dit être une fiction mais qui est présenté comme un film historique aux spectateurs nie et révise totalement l’histoire réelle de l’insurrection de Sétif. C’est du négationnisme historique ! On ment à la population qu’elle soit française ou algérienne. C’est inacceptable ! Cela n’apaise pas les relations que nous souhaitons avoir avec l’Algérie.

N’est-ce pas surprenant de voir l'UMP se joindre à une polémique lancée par des groupes d’extrême droite ?

(très agacé) Non, non, non... attendez, il faut être sérieux ! Je suis extrêmement surpris que vous puissiez me dire ça.

Pourtant lors de la manifestation pour dénoncer le film à Cannes, l’UMP et le FN défilaient bien côte-à-côte...

Si des gens veulent venir manifester, qu’ils appartiennent au Parti communiste français ou au Front national, ce n’est pas mon problème. Ce n’est pas parce qu’il y a des personnes qui sont présentes qu’on doit s’interdire de protester. J’appartiens au groupe d’études sur les rapatriés donc j’ai la la légitimité de dénoncer le scénario d’un film totalement mensonger sur le drame de Sétif. Parce qu’il fait passer l’armée française pour des “salopards” de première catégorie.

Si on vous suit bien, l’armée française n’a pas de responsabilité par rapport aux événements de Sétif ?

La question n’est pas là. L’objectif de notre démarche était de déposer une gerbe en mémoire de toutes les victimes de Sétif. Quand on dit toutes les victimes, c’est la centaine de victimes européennes qui ont été égorgées, avec des fillettes violées et ce sont également des victimes algériennes de la répression suite à l’insurrection. C’est la grande différence avec le réalisateur. Nous, on dit qu’il y a eu des victimes européennes et d’autres issues du rang des insurgés. La répression de l’armée française est venue après l’insurrection armée et l’assassinat de plus d’une centaine d’Européens. Il faut être correct et juste, rétablir la chronologie des faits. S'il y a eu 6000 morts d'un côté, c'est parce qu'il y a eu 100 morts de l'autre juste avant. Sans eux, il n'y aurait pas eu d'intervention de l'armée française.

Je fais partie du groupe amitié France-Algérie à l’Assemblée pour justement qu’on puisse avoir une relation apaisée entre nos deux peuples. Il ne faut pas cautionner de tels films qui ne font que naître la haine entre le peuple algérien et le peuple français. Si on veut cette paix, il faut reconnaître les morts dans chaque camp.

Qu’avez-vous envie de dire au réalisateur du film Rachid Bouchareb ?

Il faut qu’il arrête ! S’il veut que la France et l’Algérie vivent en communion, il faut qu’il arrête de mentir. Le mensonge ne sert que ceux qui sont aux commandes en Algérie et qu’ils ne veulent pas la démocratie dans ce pays.

Conseillez-vous à nos internautes d’aller voir le film ?

Sûrement pas. Je ne peux pas conseiller aux gens d’aller voir un film qui désinforme et ne fait que naître la haine entre les communautés. Par contre, qu’on soit bien clair, je ne demande pas l’interdiction du film. Ce que je réclame, c’est la vérité.

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