Entretien avec Philippe Corcuff : Pourquoi le NPA ne participe pas au Front de Gauche ?

Le grand espoir des partisans de la gauche de la gauche était que le Nouveau Parti Anticapitaliste d'Olivier Besancenot accepte la main tendue par le Parti Communiste et le Parti de Gauche. Même si Jean-Luc Mélenchon et Marie-George Buffet ont laissé la porte ouverte, il semble acquis que le NPA ira seul dans la bataille pour les européennes. Sociologue et enseignant à Sciences-Po Lyon, Philippe Corcuff est membre du NPA. Il était délégué au congrès fondateur du parti anticapitaliste. Il explique à Lyon Capitale ce qui sous-tend la création du NPA et les raisons qui le poussent à ne pas adhérer au Front de Gauche.

Lyon Capitale : Avec le philosophe Daniel Bensaïd, vous êtes l'un des intellectuels qui a contribué à la création du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) d'Olivier Besancenot. Cela signe-t-il le retour des intellectuels dans la sphère du débat politique militant ?
Philippe Corcuff : C'est à partir de 1995 que se pose la question d'un nouvel engagement critique des intellectuels.
Il y a deux options possibles. Celle de Bourdieu qui défendait l'idée d'un engagement des intellectuels uniquement en tant qu'intellectuels dans des associations comme 'Raison d'Agir'. C'est la logique d'un engagement dans l'autonomie. Les intellectuels se définissent avant tout dans leur identité d'intellectuels. A la même époque, je posais les choses autrement. J'ai toujours été militant d'organisations politiques, j'ai adhéré au PS à l'âge de 16 ans. Je pensais que les intellectuels avaient à apporter des ressources de distanciation à la politique mais en même temps ils étaient des citoyens comme les autres. Ils n'avaient pas à effectuer une sorte de magistère de l'extérieur de la politique. Je suis plutôt partisan d'introduire une tension critique mais à l'intérieur des organisations, dans le rapport avec d'autres catégories de citoyens.

Pourquoi le NPA ne participe-t-il pas au Front de Gauche ?
Les Verts et le PC sont tenus par des alliances électorales, ce qui a des effets en cascades et sont notamment tenus par leur alliance avec le PS. La stratégie du NPA consiste à créer une nouvelle forme de gauche en étant indépendant par rapport à ces mécanismes institutionnels. Le NPA est ouvert à tous - PC, PG - à partir du moment où on se défait des mécanismes institutionnels. Il y a des organisations qui ne pensent leur existence que par la présence d'élus, c'est le cas du PC.
Mais pourquoi faire quelque chose à côté du jeu institutionnel ?
Parce que depuis deux siècles qu'existe le capitalisme, on a eu des avancées : la sécurité sociale, l'amélioration des conditions de travail ; voilà des choses obtenues à l'intérieur du capitalisme. Mais nous avons échoué à construire une société non capitaliste. Cet échec est aussi bien celui de la voie parlementaire que de la voie violente, des réformistes que des anarchistes. Un élément convergent de toutes ces expériences parlementaires ou totalitaires, c'est-à-dire communistes, c'est la question du pouvoir. Les gens qui par voie parlementaire ou par la violence ont pris le pouvoir pour changer la société ont davantage été pris par le pouvoir. Il y a un mécanisme de monopolisation du pouvoir qui est un des éléments centraux de l'échec pour changer de société. Nous devons avoir une réserve libertaire à l'égard du pouvoir. Le NPA est prêt à participer à un gouvernement mais il met un certain nombre de conditions. Ce n'est pas un refus du pouvoir mais une réserve libertaire. On ne change pas les formes de domination simplement parce qu'il y a quelques personnes dans un gouvernement. Il faut inventer des formes plus démocratique de pouvoir. Une transformation radicale de la société ne peut être qu'un processus pluridimensionnelle.

Quels objectifs visez-vous ?
L'intérêt du NPA c'est de constituer, à l'écart du jeu politique institutionnel, quelque chose d'inédit. D'ailleurs, on ne sait pas encore ce que ça peut devenir. Au NPA, il y a des gens qui viennent du PS, d'autres qui viennent des milieux écologistes, des trotskistes, des communistes, puis beaucoup de gens qui sont dans le milieu associatif ou syndical. C'est la majorité et qui n'a eu aucun engagement partisan jusqu'à présent. L'idée est de métisser des expériences diverses pour construire quelque chose de nouveau de façon à ce qu'on ne retrouve pas l'opposition classique entre réformistes et révolutionnaires, entre écologistes et productivistes.
Le NPA a abandonné la référence au trotskisme. Quelles en sont les raisons ?
Le trotskisme n'est plus le bon découpage pour construire une nouvelle gauche. Il est lié à l'histoire de la gauche, au bolchévisme et à l'évolution stalinienne. Le trotskisme s'est constitué dans le sillage de la révolution russe de 1917 comme une critique de l'évolution stalinienne autour de la création de la 4ème internationale. Après 1989, alors que les pays de l'Est se sont effondrés, les trotskistes les plus intelligents se sont dits que la question centrale ne résidait plus dans une critique du stalinisme. Il fallait construire la gauche sur une nouvelle base, que ce n'était pas les divisions antérieures qui comptaient mais qu'il fallait mixer différents courants pour constituer les découpages cohérents pour le 21 siècle.
A trop concentrer vos efforts critiques contre le capitalisme, est-ce que le NPA n'oublie pas d'autres facteurs ?
Le capitalisme n'a pas qu'une seule contradiction. Il y a la contradiction entre capital et travail mais aussi entre capital et nature. Mais il existe aussi une contradiction entre capital et individu. Le capitalisme est une des logiques qui individualise nos sociétés qui stimulent les désirs d'épanouissement de soi, de reconnaissance personnelle. En même temps il ne peut satisfaire ces désirs que dans un cadre marchand. Il produit une demande de réalisation de soi mais la frustre. Il produit de l'individualité frustrée. Un des moteurs de l'anticapitalisme, à côté des inégalités sociales et de la prise de conscience écologique, c'est les individualités blessées par le capitalisme. La gauche radicale doit faire quelque chose qu'elle ne sait pas faire : politiser les intimités blessés par le capitalisme. Le logiciel principal reste encore la lutte contre les inégalités sociales. Il faudrait pouvoir trouver un vocabulaire pour montrer qu'on s'adresse à ces individualités triturées par le capitalisme. Il y a un potentiel de révolte contre le capitalisme énorme là-dedans qui pour l'instant n'est pas politisé par la gauche.

Propos recueillis par Slim Mazni

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