Mathias Destal, Jean-Pierre Canet, Frédéric Champly et Daphné Gastaldi lors de la présentation de Disclose à Sciences Po Lyon, le 20 novembre 2018 © M. Régis
Mathias Destal, Jean-Pierre Canet, Frédéric Champly et Daphné Gastaldi lors de la présentation de Disclose à Sciences Po Lyon, le 20 novembre 2018 © M. Régis

Disclose à Lyon : “L’information doit sortir d’un besoin de rentabilité”

Entre l'ONG et le média, Disclose veut implanter en France le journalisme d'investigation à but non lucratif afin de “rendre l'information gratuite et sans enjeux financiers”. Ce mardi soir à Sciences Po Lyon, un débat autour des lanceurs d'alerte était organisé pour présenter le projet.

L'indépendance comme obsession. Inspirée des expériences de Propublica (aux États-Unis), du Bureau of Investigative Journalism (en Angleterre) et de Correctiv (en Allemagne), l'équipe de Disclose veut faire émerger en France un média à but non lucratif. Financé par les dons lors de campagnes de financement participatif, des mécènes et des fondations françaises et internationales, le travail de journalistes chevronnés vise à publier dans des médias partenaires des enquêtes d'intérêt général sur six grandes thématiques : délinquance financière, santé publique, crimes environnementaux, industrie agroalimentaire, libertés fondamentales et droits humains et justice sociale. À Sciences Po Lyon ce mardi soir, la curiosité du public est attisée.

Dans la salle, les mains se lèvent pour en savoir plus sur ce projet d'un nouveau genre dans l'Hexagone. “Deux comités siègent bénévolement : le comité éditorial, chargé de sélectionner les enquêtes, et le comité d'administration, qui n'est jamais mis au courant des sujets, précise Mathias Destal, cofondateur de Disclose. Parmi les membres du comité éditorial, le journaliste Mathieu Martinière du collectif We Report et Jean-Pierre Canet, cofondateur de l'émission Cash Investigation et ancien rédacteur en chef d'Envoyé spécial. “L'idée est d'avoir un service public autonome, de rendre l'information gratuite et sans enjeux financiers. L'information doit sortir d'un besoin de rentabilité, mais enquêter nécessite d'avoir des moyens, ajoute Jean-Pierre Canet. La vérification des faits et le travail de preuve nécessitent de compiler des documents, de lire et de penser contre soi-même. Cela nécessite du temps. Le journaliste seul, c'est un mythe. Le travail collectif garantit le sérieux journalistique.”

“Redéfinir le lien entre les journalistes et les citoyens”

“Idéalement, nous aimerions avoir beaucoup de petits et de moyens donateurs tirés par une locomotive de fondations d'intérêt public, à l'image [des] Open Society Foundations de George Soros”, poursuit Mathias Destal. Choix collégiaux, transparence sur les financements et barrière étanche entre les donateurs et les enquêtes menées, Disclose entend créer une communauté et “redéfinir le lien entre les journalistes et les citoyens”. L'équipe envisage dans un premier temps d'enquêter en France, mais ne s'interdit pas d'élargir ses travaux. “L'affaire Luxleaks démarre dans un Cash Investigation sur un dossier français, illustre Jean-Pierre Canet. Nous sommes dans une mondialisation totale, et souvent quand vous tirez un fil il y a des ramifications à l'international. Certains sujets franco-français vont donc irrémédiablement avoir des débordements à l'étranger.” En tant qu'ONG, l'ambition est d'obtenir un impact sur la société.

“Journalisme de guerre”

“Donner l'alerte n'a strictement rien changé en termes de qualité de l'air dans la vallée de l'Arve.” Le constat du docteur Frédéric Champly, invité à débattre, est alarmant. Il y a trois ans, il a découvert lors de ses permanences aux urgences le nombre inquiétant d'enfants atteints d'asthme et de difficultés respiratoires, particulièrement en hiver. En cause, une pollution de l'air bien au-dessus des normes éditées par l'Organisation mondiale de la santé. Devenue le symbole de la pollution de l'air en France, la situation dans la vallée de l'Arve où passent 500 000 camions par an a poussé ce médecin à se présenter aux élections législatives, sous une étiquette citoyenne. L'une de ses victoires est d'avoir réussi à imposer le sujet de la qualité de l'air pendant la campagne. Mais, sur le fond, les avancées sont loin d'être à la hauteur des enjeux.

Un constat sensiblement similaire à celui que fait la journaliste du collectif We Report Daphné Gastaldi, coauteure du livre-enquête Église, la mécanique du silence aux éditions JC Lattès.“Nous avons révélé que 27 évêques avaient dissimulé des affaires de prêtres pédophiles et quatre sont encore en poste. L'impact, nous l'attendons encore, même si des choses ont évolué et qu'il y a eu des procédures judiciaires. Mais nous n'avons pas l'impression d'une prise de conscience. Certains évêques ont pris les choses en main, mais d'autres sont encore à l'ancienne école.” Pour remédier à ces constats, Disclose veut pouvoir aller plus loin que les révélations. “Il faut arrêter de croire que l'on peut arranger le système à la marge. Quand on a sorti l'information, si c'est un cas de force majeure, on accompagnera une action en justice. Ça, c'est nouveau. C'est du journalisme de guerre”, déclare Jean-Pierre Canet. Pour sa première campagne de financement participatif, Disclose a d'ores et déjà atteint 76 % de son objectif  : plus de 600 contributeurs ont rejoint l'aventure pour faire de l'information un bien public.

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L'affaire Tefal est renvoyée le 12 septembre prochain devant la cour d'appel de Lyon qui devra cette fois-ci tenir compte de la loi sur les lanceurs d'alerte concernant l'inspectrice qui a fait remonter les faits. Les syndicats appellent à la mobilisation pour demander sa relaxe.
1 commentaire
  1. Abolition_de_la_monnaie - 22 novembre 2018

    Bravo pour cette démarche 🙂
    .
    Eviter la corruption de l'information par la publicité dont les budgets disparaissent si le journal dit quelque chose qui ne sert pas les intérêts de celui qui passe la pub,
    et éviter la corruption par le "putaclic" alias 'je dis ce que le lecteur a envie de lire (info surprenante, gros titre abusif, je nivelle par le bas, etc), pour déclencher l'acte d'achat ou des revenus."
    .
    Pour contrer cela, c'est "la civilisation du don" (alias postmonétaire) qui est une solution.
    Reste que c'est du goûte à goûte et que ça ne démonétarise pas vraiment la chaîne de production.
    (démonétariser toute la chaine est plus compliqué, mais... ?)

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