Les quais du Rhône en 1990 © F. Guy (Urbalyon) / Et les berges actuelles © Antoine Merlet (montage LC)
Les quais du Rhône en 1990 © F. Guy (Urbalyon) / Et les berges actuelles © Antoine Merlet (montage LC)
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1989-2019, ces 30 ans qui ont changé Lyon

En trois décennies, Lyon est passé de l’ombre à la lumière. Boostée par une politique événementielle énergique, la ville est devenue ludique et festive. Sa mise en tourisme et le développement des activités de loisir ont incontestablement été les grands marqueurs de l’espace urbain ces trente dernières années. Rétro-bilan illustré.

En 1989, un étudiant en DEA à l’université Lyon 2 menait une enquête auprès de cinquante agents de voyage et tour-opérateurs parisiens : l’évaluation de la destination touristique Lyon révélait qu’un professionnel du tourisme sur trois ignorait complètement la ville. Quelques mois plus tard, la même enquête est réitérée de l’autre côté des Alpes, à Turin et Milan, les deux plus grandes villes italiennes les plus proches. Comme à Paris, 30 % des voyagistes méconnaissaient la ville et la moitié estimait que Lyon ne valait pas une halte. En outre, sur les cinquante-cinq brochures où figuraient la France, quinze seulement citaient Lyon. Trente ans plus tard, l’Union européenne désigne Lyon “capitale européenne du tourisme intelligent” aux côtés d’Helsinki, tandis que Lonely Planet, premier éditeur de guides de voyage dans le monde, sélectionne “the darling of international visitors” parmi les dix “Best in Europe” à visiter cette année. Cerise sur la tarte aux pralines, Lyon fait son entrée dans le classement des meilleures destinations à visiter du New York Times. Hier perçu comme une cité refermée sur elle-même, dans l’ombre de Paris, Lyon incarne aujourd’hui la jeunesse, l’énergie, l’ouverture sur le monde… “Oubliez Paris et Rome, Lyon est le nouveau number one”, écrit le quotidien britannique Daily Star. “Londres, Milan et Barcelone peuvent aller se rhabiller”, enchaîne Vanity Fair. Pourtant, Lyon revient de loin, de très loin même.

“Lyon, c’est un tunnel”

5 lieux de Lyon méconnaissables aujourd’hui : la place Antonin-Poncet (photo de 1984), les Terreaux (1990), la Part-Dieu (1985), le sud de la Presqu’île qui ne s’appelle pas encore Confluence (1994) et le quai Rambaud (1991) © F. Guy / UrbaLyon (montage LC)
5 lieux de Lyon méconnaissables aujourd’hui : la place Antonin-Poncet (photo de 1984), les Terreaux (1990), la Part-Dieu (1985), le sud de la Presqu’île qui ne s’appelle pas encore Confluence (1994) et le quai Rambaud (1991) © F. Guy / UrbaLyon (montage LC)
Pendant des décennies, Lyon a traîné une image de ville secrète et mystique (le spiritisme d’Allan Kardec, l’ordre du Temple de la Rose-Croix de Joséphin Péladan, la franc-maçonnerie), orientée vers le mystère, que les brouillards et les traboules ont notoirement amplifiée. “C’est que, vois-tu, je connais Lyon ; les cerveaux y sont fumeux ainsi que les brouillards du Rhône qui couvrent, le matin, les rues (…) mais Lyon est aussi le refuge du mysticisme, le havre des idées préternaturelles et des droits douteux”, écrivait en 1895 Huysmans dans Là-bas. Un second ouvrage a contribué à renforcer cette image, en la saupoudrant d’une bonne couche de bourgeoisie, Calixte ou L’introduction à la vie lyonnaise, le roman de l’écrivain lyonnais Jean Dufourt paru en 1926 avec un succès retentissant. Et puis il y a le “couloir de la chimie”, avec sa concentration d’usines et de cheminées odorantes aux portes de la ville, qui donne à Lyon un visage de ville industrielle. En 1979, dans Le Monde, le sauveur du Vieux-Lyon Régis Neyret écrivait, avec une pointe d’ironie bien placée de directeur de presse, que “pour les millions de voyageurs qui déferlent chaque année de Paris et des pays du Nord vers les rives du soleil, Lyon c’est un tunnel, deux fleuves que l’on confond, parfois une étape gastronomique. Rien de plus. Pour des millions de Français façonnés par mille ans de centralisation et cent ans d’instruction publique simplificatrice, le Lyonnais est un bourgeois riche et triste, qui travaille dans la soierie, joue aux boules dans le brouillard, va voir Guignol le dimanche (à moins qu’il n’assiste à une messe noire), tandis que sa femme mijote de la bonne cuisine dans d’obscures alcôves. Depuis quelques affaires criminelles dans les affaires en 1970, certains rajoutent les truands aux bourgeois, et le sang à l’argent”.

1989, de l’ombre à la lumière

Michel Noir, maire de Lyon de 1989 à 1995 © DR
Michel Noir, maire de Lyon de 1989 à 1995 © DR
Cette imagerie va disparaître progressivement dès 1989, considérée comme l’année charnière du changement symbolique, sociologique et politique de la ville. Le 19 mars, Michel Noir (RPR) est élu à la mairie de Lyon. L’arrivée au pouvoir de l’ancien ministre du Commerce extérieur “tranche un peu avec ce qu’a été la municipalité lyonnaise pendant très longtemps”, explique le sociologue Jean-Yves Authier (groupe de recherche sur la socialisation, CNRS/université Lyon 2). “Il y a eu un changement sociologique, confirme Jean-Michel Daclin, ancien adjoint de Gérard Collomb aux relations internationales. Les Lyonnais ont voulu mettre au placard toute la génération des rad’soc et post-rad’soc, Édouard Herriot, Louis Pradel et Francisque Collomb, qui voyaient avec des lunettes de vingt ans de retard.” Le soir de son élection, en duplex de Lyon pour Antenne 2, Michel Noir annonce, péremptoire : “Lyon est appelé à jouer les tout premiers rôles en coupe d’Europe des villes championnes des années 1990.” Noir travaille sur une autre trajectoire, propose un autre projet urbain, avec l’idée d’améliorer la qualité de vie des habitants et de faire rayonner Lyon à l’international. “Se met en place un plan Lumière, un Plan vert, un Plan bleu, détaille Jean-Yves Authier. Il y a aussi des gens qui viennent s’installer à Lyon et qui créent des événements, Guy Darmet par exemple.” Ce dernier, directeur de la Maison de la danse, en est alors à la troisième édition de sa Biennale de la danse – “le plus grand festival de danse au monde”, selon le quotidien espagnol El Mundo. 1989, c’est aussi l’année de l’installation à Lyon d’Interpol. Le président de la République, François Mitterrand, inaugure un immense cube en verre et granit de dix étages, au cœur de la Cité internationale ; caméras, grilles et “douves” du parc…, le siège de l’organisation mondiale de police ressemble à une forteresse moderne. Avec la police scientifique à Écully et l’École nationale des commissaires de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, Lyon se place dès lors comme une capitale mondiale de la police. Ça, c’est le côté rayonnement international. Ce qui change la ville, c’est la mise en lumière de 300 bâtiments (on en est à plus de 370 aujourd’hui). Né de la volonté de Michel Noir et d’Henry Chabert, son adjoint à l’urbanisme, le plan Lumière – premier de France – transforme la ville terne et sombre en belle de nuit, modifie et redore l’image que la ville donnait d’elle-même. Michel Noir a eu l’idée d’illuminer les ponts pour embellir la ville, depuis son jardin à la Croix-Rousse où il contemplait “la traînée noire du Rhône la nuit”. “Contrairement à ce que Francisque Collomb disait il y a quarante ans, mettre en lumière une ville, ce n’est pas une dépense mais un investissement”, explique Alain Guilhot, concepteur du plan Lumière. La lumière n’est plus pensée par son prisme historique sécuritaire mais devient un matériau proprement dit et une véritable composante d’urbanisme. Elle permet une nouvelle lecture de la ville et transforme la vie nocturne des habitants.

1996, les maîtres du monde

Lyon se débarrasse alors de son tropisme parisien et des complexes qui vont avec. On se dit qu’on peut gagner la reconnaissance sans forcément passer par la case Paris. C’est ce que fait l’opéra – que Jean Nouvel rehausse d’un demi-cylindre de verre pour “renforcer l’identité de la ville dans la mise en place de signaux urbains” – en pariant sur un Américain d’origine japonaise quasi inconnu, Kent Nagano, comme chef d’orchestre. L’opéra prend le virage de la modernité. Quelques années plus tard, le directeur général, Serge Dorny, développera une programmation innovante, associant grandes œuvres du répertoire et opéras peu connus, chamarrée d’une politique d’accessibilité et d’ouverture à tous les publics, avec une série d’actions culturelles à destination des personnes les plus éloignées de l’art.
L’opéra de Lyon en 1985 © F. Guy (Urbalyon) Et en 2019 © Antoine Merlet (montage LC)
L’opéra de Lyon en 1985 © F. Guy (Urbalyon) Et en 2019 © Antoine Merlet (montage LC)
En 1991, Thierry Raspail, directeur du musée d’Art contemporain, lance une biennale qui deviendra le grand événement national en matière d’art contemporain, succédant à ce titre à celle de Paris, créée par André Malraux en 1959 et disparue en 1985. Pour la première édition, sur une scénographie de Patrick Bouchain, soixante-neuf artistes (Arman, César, Robert Filliou, Pierre Soulages, Erik Dietman, mais aussi Fabrice Hybert, Pierre & Gilles, Sophie Calle, Alain Séchas…), disposant chacun d’un espace de 120 m² fermé par une porte, exposent soixante-neuf pièces inédites. Cette première accueille 73 000 visiteurs en quatre semaines et réalise une audience européenne. Elle matérialise surtout le potentiel de Lyon. Quelques années plus tard, le quotidien allemand Der Tagesspiegel écrira que “la plus importante manifestation d’art contemporain en France a élevé la ville de Lyon à une place artistique majeure”. Dans la foulée, débutent les travaux de la Cité internationale dessinée par Renzo Piano, l’architecte italien qui a conçu le centre Pompidou, la Potsdamer Platz à Berlin, la tour Hermès à Tokyo et le nouveau siège du New York Times (et recevra le prix Pritzker en 1998). La double peau en verre des bâtiments répond aux serres de la Tête-d’Or ; la végétalisation permet de relier le Rhône et le parc en instaurant une continuité à travers la Cité internationale. “C’est parfaitement logique que le concept de modernité s’exprime à travers quelque chose de très léger construit au milieu de la nature et pas construit dans le minéral, explique Renzo Piano. C’est une idée très européenne.” En 1996, c’est le monde qui vient à Lyon à l’occasion du G7, une grande première en province – un “cadeau présidentiel”, selon les propres mots de Raymond Barre, en hommage à l’abnégation du sauveur de la majorité lyonnaise. Agacé par les Lyonnais qui se demandent comment on circulera en ville, le maire tacle : “Il ne s’agira pas d’une deuxième foire-exposition de Lyon (…), les chefs d’État viennent pour travailler.”
Avant/Après : L’ancien quai Achille-Lignon et le palais de la Foire de Lyon en 1980 © F. Guy (UrbaLyon) / Aujourd’hui, quai Charles-de-Gaulle, la Cité internationale et Interpol © Antoine Merlet (montage LC)
Avant/Après : L’ancien quai Achille-Lignon et le palais de la Foire de Lyon en 1980 © F. Guy (UrbaLyon) / Aujourd’hui, quai Charles-de-Gaulle, la Cité internationale et Interpol © Antoine Merlet (montage LC)

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Si le Lyon moderne a commencé pour certains avec Noir, il fut un temps où un autre Collomb, Francisque, était “roi” de la ville impulsant de nombreux projets encore d’actualité dans le quotidien des citoyens. Originaire de l’Ain, il est resté maire pendant douze ans, marquant la ville de son empreinte, pour finir éclipsé par d’autres.

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